CHAPITRE II Berthier
Le régime prussien devait avoir une fin complètement étranfçère à la volonté du peuple nçuchâtelois. L'Europe avait alors un maître qu'elle ne haïssait pas encore trop (je parle des peuples) et quelle admirait. Un jour il prit fantaisie à celui-ci de joindre notre petit pays à son grand empire, et il l'obtint sans trop de façon du roi de Prusse épouvanté. Il est un fait qui n'est nullement prouvé et qu'on attribue à l'aristocratie de Neuchâtel : c'est qu'elle aurait empêché l'annexion de la principauté au département du Doubs et insinué au grand empereur l'idée d'en faire un fief en faveur de Berthier. Je ne crois pas cela, parce que l'histoire nous a assez retracé le caractère de l'homme qui remplissait le monde à cette époque, pour que nous puissions être assurés que lorsqu'il demandait au roi de Prusse de lui céder Neuchâtel, il savait d avance ce qu'il en ferait. L'aristocratie de Neuchâtel, qu'il ne connaissait aucunement, n'aurait guère eu d'influence sur lui pour le détourner de ll'idée d'en faire le cinquième arrondissement du département du Doubs, si telle eût été son intention. Une publication faite dernièrement (en 1874) a justifié mon opinion sur ce sujet. C'est la reproduction de la correspondance des délégués du Conseil d'Etat à Paris, lorsqu'ils ont appris que nous étions l'objet d'un trafic. Cette délégation, qui allait à Paris pour recommander le pays à Napoléon, apprit, avant d'avoir vu le conquérant, que nous étions cédés au prince Berthier.
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Quoi qu'il en soit de la cause qui a déterminé la cession an major-générai de la grande armée, il est certain qu'elle a eu pour effet de maintenir la noblesse de Neuchâtel dans la possession de tous ses droits et privilèges et surtout dans lexercice de la souveraineté dont elle usait comme représentant du prince.
Il est vrai ciue celui-ci avait bien délégué un représentant dans la personne du baron de Lespérut ; mais il ne sut pas remarquer que toutes les mesures étaient prises pour le circonvenir. Âu lieu de sonder un peu tous les détails d*une organisation qui donnait de véritables garanties au peuple représenté par les communes et bourgeoisies, il laissa tomber les droits de celles-ci, qui furent brusquement repoussées lorsqu'elles se présentèrent à Paris devant le prince Alexandre pour le maintien de leur droit de remontrances. M. de Lespérut passa son temps dans les salons de la noblesse neuchâteloise. Les dames de cette caste ont conservé jusqu'à nos jours le souvenir de la manière distinguée avec laquelle il lisait Corneille et Racine ; mais la principauté était à la merci de quelques nobles qui ne tardèrent pas à faire sentir au peuple que le souverain étant le très-humble serviteur d'un despote, ne pouvait être qu'un prince despotique, et qu'eux-mêmes n'étant que les serviteurs de ce serviteur, allaient agir comme le maître et comme le maître du maître : en rapetissant bien entendu.
Le pays avait si bien compris ce qui allait se passer, que la nouvelle du changement de souverain le jeta dans une véritable stupéfaction. J'ai connu beaucoup d'hommes de cette époque, dont quelques-uns vivent encore, et tous sont d'accord pour affirmer ce fait que les événements ne tardèrent pas à justifier. Le changement de règne n'amena aucune modification dans l'organisation du pays. Les communes et bourgeoisies restèrent debout; les premières pourvurent à leur administration locale et les dernières oe donnèrent aucun signe de vie pendant toute la période
cependant lessi^jets de remontrances ne manquaient pas, comme nous le verrons plus tard. Les cours de justice fonctionnèrent comme précédemment, avec cette différence toutefois que châtelains ou maires sentant au-dessus d'eux les degrés successifs dune échelle de despotes, le devinrent à leur tour, et que les justiciers perdirent Tindépendance qui les distinguait précédemment. Soyons justes envers tout le monde. Un système libéral ne pouvait pas sortir d'un régime dont la tète fut à Paris de 1806 à 1813. Cependant si les éléments neuchâtelois, qui en définitive gouvernaient réellement le pays, eussent ou à cœur les intérêts de la nation au lieu de leur intérêt de caste, ils auraient pu considérablement adoucir le sort des popu* tations qui leur étaient confiées.
On peut facilement comprendre comment furent sauvegardés, je ne dis pas les droits, mais los intérêts du peuple neuchâtelois, ayant d'un côté un gouverneur qui, en dehors des salons, se donnait pour mission eSsSenlielle de rendre lo plus de revenus que possible an prince son maître et de tenir au complet le bataillon de « (winaris » dont on avait représenté ja formation au peuple comme une grande faveur du souverain, et de l'autre côté une noblesse qui n'avait d'autre but que d'accroître son pouvoir et ses avantages pécuniaires en faisant la cour au prince.
Si l'aristocratie de la capitale avait eu les sentiments du peuple et compris ses intérêts, aurait-elle provoqué ou même souffert les mesures que je vais indiquer, qui furent ou des provocations aux sentiments nationaux ou des exactions?
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