‹ Mémoires politiquesChapitre 21 sur 106 · CHAPITRE XX- Adfliptioii d'vM formil · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX- Adfliptioii d'vM formil

L'agitation était trop générale pour ne pas produire enfin quelque résultat II y avait déjà eu plusieurs réu* nions de citoyens dans diverses parties du pays, et la position avait été sérieusement discutée. Dans certaines de ces réunions on critiqua la composition des audiences générales qui pendant les quatorze années de leur existence n'avaient fait sortir de leurs délibérations que la loi d'impôt extraordinaire de 10 <>o/oo, la loi d'impôt pour l'équipement des soldats pauvres et une ou deux autres très-insignifiantes. On s'imagina qu'une représentation nationale sérieuse allait être le remède à tous les maux, qu'elle aurait les pouvoirs d'une Constituante et relèverait tout l'édifice politique. Plusieurs y comprenaient même la dépendance du roi de Prusse, quoique cette question fût complètement laissée dans l'ombre par la grande majorité, les uns parce qu'ils n'y voulaient pas toucher, les autres parce qu ils ne savaient pas trop comment il fallait l'aborder. Les plus sérieux même s'imaginaient que la nouvelle assemblée nationale allait entrer en négociations avec le roi de Prusse.

Cet état des esprits indique à quel point le peuple oeuchâtelois était ignorant en matière de politique, et le Conseil d'Etat, qui lui s y connaissait, put bien remarquer dès les mois de février et mars 1881, qu'il s'en tirerait au moyen de quelques concessions.

Aussi s'empressa-t-il de tirer profit de la situation, et

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il s'appliqua à maintenir les esprits dans la voie où ils étaient entrés, en poussant lui-même les quatre bourgeoisies à prendre rinitiative de la création désirée. Les délégués des bourgeoisies se réunirent en effet et donnèrent un caractère légal aux aspirations du peuple.

Il était facile de prévoir que le mouvement étant dans des mains qui depuis seize ans n'avaient rien su faire contre la toute-puisssance du Conseil d'Etat , il ne devait pas être sérieux. Avec un peu plus de perspicacité, on se serait aperçu que cette intervention des bourgeoisies n'était autre chose que l'action déguisée du gouvernement. En déânitive, on était assez satisfait de la direction que prenait le mouvement, et cela donna du repos à bien des esprits.

Le grand malheur dans cette intervention des bourgeoisies, c'est qu'elles existaient en vertu de droits et de privilèges particuliers, à la conservation desquels elles tenaient avant tout. U était certain qu'elles se mettraient en travers du mouvement dès qu'il serait question de fonder un état politique sur la liberté et l'égalité des citoyens. Ce qui rendait ce système de droits particuliers encore plus dangereux, c'est qu'il divisait le pays en fractions marchant vers des buts différents , paralysait toute entente et toute action commune et donnait au gouvernement la facilité de diviser pour régner.

Les bourgeoisies firent des propositions pour la composition du Corpslégislatifqui devait remplacer les audiences générales comme conseil de la nation. Elles avaient eu soin de ne pas s'oublier.

Le Corps législatif devait être composé de douze représentants du roi , de quatre députés de chacune des bourgeoisies de NeuchAtel et de Yalangin, de deux de chacune de celles de Boudry et du Landeron, et d'environ quatrevingts députés élus directement par le peuple dans la proportion de un député sur une population de cinq cents âmes. Ces propositions furent soumises à toutes les com-

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muhes du canton, avec l'invitation d'en délibérer et de présenter le résultat de leur examen à la bourgeoisie de laquelle la commune relevait. Ces résultats comparés devaient servir de base pour apporter les modifications désirées à la Constitution de TEtat.

Dans la plupart des communes, les réunions délibérantes étaient composées non-seulement de communiers, mais de communiers et d'habitants. Ce mode de procéder était irréprochable, et jamais peuple n'a été appelé à s'occuper de ses affaires politiques d'une manière plus libre et plus générale. Bien que ces réunions, qui furent trèsfréquentées, fussent présidées par les chefs de juridiction ou leurs représentants, elles eurent des allures trèsfranches et très-indépendantes, et si le peuple neuchâtelois n'a pas profité de cette occasion pour changer sa situation politique, il ne doit s'en prendre qu'à lui-même. La vérité, c'est qu'une partie du pays voulait conserver ses privilèges et préférait les droits de la bourgeoisie de Valangin ou de Neuchâtel à la liberté et à l'égalité pour tous. Les habitants du Vignoble, du Val-de-Travers et d'une partie du Locle et de la Chaux-de-Fonds, faisaient exception, mais ne savaient quels moyens employer pour parvenir à leurs fins.

Presque toutes les communes repoussèrent la prétention des bourgeoisies d'être représentées dans le Corps législatif, comme étant un acte d'égoïsme de leur part et en quelque sorte une double représentation, puisque à la tête des corps et communautés elles étaient déjà une espèce de pouvoir dans l'Etat.

Les bourgeoisies, qui s'étaient effacées depuis vingtcinq ans, ne rentraient ainsi en scène que comme agents du gouvernement dont elles avaient été jusqu'alors l'ennemi naturel. N'ayant pu se maintenir par elles-mêmes, elles cherchaient à s'insinuer par une représentation directe dans un corps qui leur paraissait devoir prendre une part considérable dans la discussion des affaires pu-

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Miqaes, avec Tintention évideate d'y défendre leurs pri^ viléges contre les tendances ^aiitaires qu'elles croyaient voir surgir. Si elles n'obtinrent pa$ cette faculté» leur but fut néanmoins atteint; car le (Conseil d'Etat lui-même se «bargea de soutenir les droits de ces corporations. Lors* qu*un mouvement se produit dans le sens du libéralisme, les privilégiés de tout ordre qui jusqu'alors avaient été profondément divisés, se rapprochent et confondent leurs intérêts, témoin l'alliance de la noblesse et du clergé francs en 1789. Les mômes causes amenèrent le même résultat à Neucbàtel, où l'on assista à l'union des bourgeoi- Bies et du Conseil d'Etat.

La proposition d'accorder au roi une représentation de douze membres dans le Corps législatif, quoique repoussée dans presque tout le Vignoble et le Val-de-Travers, fut cependant mieux accueillie que celle des bourgeoisies. A Neuchâtel, elle fut admise sous Tinfluence du château et de rhôtel-de-viUe, mais ce qui décida en sa faveur, ce fut la bourgeoisie de Valangin. au Val-de-Ruz comme aux Montagnes, la proposition fut acceptée.

Les habitants du Val-de-Travers estimaient que le Corps législatif devait être composé exclusivement des députés du peuple, et ils comptaient beaucoup sur l'appui du Locle et de la Chaux-de-Fonds pour faire triompher cette manière de voir; mais comme des enfants qu'ils étaient tous, ils ne faisaient rien pour obtenir cet appui. Au lieu de se concerter en vue d'une action commune, chacun restait chez soi et se guidait selon ses propres caprices. Une telle conduite devait aboutir à une défaite infaillible.

La manière de voir du Val-de-Travers rencontrait beaucoup d'adhérents au Locle et à la Chaux-de-Fonds ; dans cette dernière localité, l'avocat Bille avait propagé cette idée, qui eût certainement obtenu gain de cause si Ton se fût entendu. Mais c'est ici le cas de retourner le proverbe ; A quelque chose malheur est hon^ et de dire: Souvent le bonheur nuit. Depuis longtemps le Conseil

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<l*Etat n'avait plus osé envoyer des nobles de Neuch&tel comme che& de juridiction au Locie et à la Ghaux-de- Fonds. Ces postes étaient alors occupés au Locle par M. Nicolet, à la Chaux-de-Fonds par M. Sandoz, tous deux originaires des Montagnes. Hommes doux et justes, ils avaient tempéré la rudesse des institutions; aussi avaient-ils acquis une grande influence sur leurs administrés. Dans ces réunions où tous les citoyens délibéraient sur Tétat politique du pays, ils mirent cette influence au service du Conseil d'Etat qu'ils représentaient, et les députés du roi furent agréés à une immense majorité. Les votes de ces deux localités importantes furent prépondérants et sanctionnèrent cette fausse représentation.

M. Nicolet est resté fidèle à ses idées; il a mieux conservé mon estime que M. Sandoz, qui, ayant quitté ses fonctions pour une cause à moi inconnue, s'est tourné du côté des patriotes et est devenu Tidole des libéraux de la Ghaux-de-Fonds après avoir sacrifié leurs intérêts. Mais il faisait partie des Armes-Réunies : cela suffisait pour couvrir les plus grandes fautes politiques.

En ce qui concerne les députés du peuple, l'accord fut unanime dans les diverses assemblées. Le mode d'élection des députés aux audiences avait tellement fait perdre à ceux-ci la qualité de représentants du peuple, qu'il ne fut même pas question d'une élection à deux degrés ; on demanda partout le vote au scrutin secret. Mais comme les patriotes des Montagnes avaient trahi ceux du Bas et du Val-de-Tra vers dans la question des députés du roi, de même ceux-ci trahirent les autres dans la question des représentants du peuple. On supposait aux localités industrielles une beaucoup plus forte proportion d'étrangers au canton et on ne voulait pas que cette circonstance augmentât la proportion de leur représentation. Voilà la raison pour laquelle on demanda que le nombre des députés fût basé sur la population neuchâteloise, ce qui prévalut et dura jusqu'en 1858.

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— issues votations terminées, les esprits se calmèrent un peu Le résultat général des élections, publié par les bourgeoisies, parut satisfaisant à la population aussi bien qu*au Conseil d'Etat, qui avait plus de pénétration que tous les libéraux réunis. En effet, comparée à ce qui s'était passé à Berne, Pribourg et Soleure, la situation était de nature à calmer toutes les craintes. Le Conseil d'Etat prévoyait ce que serait ce Corps législatif sur lequel le peuple comptait tant. Il devinait le rôle qu'il allait faire jouer aux représentants des localités privilégiées, fort qu'il était de l'appoint que lui fourniraient les députés du roi qu'il choisirait lui-même parmi les hommes de liaient de tout parti qui auraient échoué à l'élection.

Le ministère Périer avait pris la direction de la révolution française et avait promis d'arrêter les révolutions au dedans et au dehors. Dans ces conditions, la position n'était point dangereuse. Aussi le Conàeil d'Etat mit-il un grand empressement à envoyer à Berlin M. Louis Jean* renaud, directeur des postes, porteur de toutes les demandes et surtout du résultat des votations sur le Corps législatif.

S'il était besoin d'une nouvelle preuve que la conduite des bourgeoisies, en prenant la direction du mouvement, n'avait été qu'une manœuvre du Conseil d'Etat, cet empressement à expédier leur demande à Berlin en serait une irrécusable.

Lorsque la bourgeoisie de Valangin usait de son droit de remontrance pour une affaire sérieuse, elle envoyait directement un délégué spécial à Berlin. Souvent le Conseil d'Etat, informé de k^ fait, en expédiait un de son côté, et chacun des déliés luttait de vitesse pour se présenter le premier devant la suprême autorité à laquelle on avait recours. Du touchant accord intervenu devait résulter le maintien pendant dix-huit ans encore du régime prussien sur le canton de Neuchâtel.

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