‹ Mémoires politiquesChapitre 23 sur 106 · CHAPITRE XXn · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXn

De Ffnel et son ordonaance.

La réponse au message porté à Berlin par le directeur des postes ne se fit pas attendre. Elle annonçait de la part du roi que le général-major de Pfuel allait se rendre à Neucbàtel muni des pleins pouvoirs du roi pour accorder ce qui serait juste et nécessaire. Cette nouvelle, qui pouvait être de nature à contenter ceux qui ne demandaient que quelques redressements, ne devait guère satisfaire les citoyens qui croyaient qu'une refonte iotiile de nos institutions était indispensable. En effet, un général prussien, habitué par état à Tobéissance passive, venant d'un pays où la volonté du roi n'est tempérée par aucune institution qui mette la nation en part dans la direction des affaires, ne devait pas être homme à comprendre les besoins de liberté et d'indépendance auxquels il était chargé de faire droit. Comprendrait-il même, lui qui devait apprécier ce qui était juste et nécessaire, que la liberté de la presse qu'on réclamait de toutes parts fût nécessaire aux Neuch&telois quand les Prussiens vivaient heureux sans cela?

De Pfuel arriva peu de jours après la publication de la proclamation qui annonçait la décision du roi. L'arbitre des destinées du pays n'était pas ce que quelques libéraux prévenus avaient pensé. De Pfuel avait des idées libérales et élevées. Si à cette époque le pays eût su ce qu'il voulait, j*ai la conviction qu'il l'aurait obtenu, même l'affranchissement de la domination prussienne. Malheureusement au mois de mai, époque où Pfuel fit sa

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tournée dans le pays, nous en étions au même point que quelques mois auparatant, lorsque Tagitation commençait, n parcourut toutes les communes. Pour laisser plus de liberté aui réclamations, il n'était accompagné que de son aide de camp et n'avait avec lui ni conseillers d'Etat, ni personne qui représentât le gouvernement.

Gomme je Fai déjà dit, les différentes parties du pays n'avaient aucun rapport entre elles et ne s'étaient entendues sur aucun point, en sorte que Pfuel dut concevoir une bien triste idée du peuple neuchâtelois, qui s'agitait pour s'agiter, sans môme se rendre compte du mobile qui le poussait Là, on sollicitait le droit de chasse ; ailleurs, l'abolition de certaines mesures de police; au Val-de-Travers on demanda la correction de l'Areuse- Quelques communes réclamèrent des subventions pour les écoles. Deux demandes pourtant se reproduisaient gé* néralement : le Corps législatif élu par le peuple et un code de lois civiles. De Taffranchissement, pas un mot.

Quoiqu*il ne fût accompagné d'aucun conseiller d'Etat, il était cependant évident que Pfuel avait été instruit sur ce qu'il aurait à répondre. Je l'ai entendu dans trois communes différentes, faire une réponse identique dans la forme. Elle se résume à peu près comme suit : On comprend que le pays de Neuchâtel, placé entre la France qui vient de faire une révolution et les cantons démocratisés de la Suisse, ne puisse pas rester station^ naire et que les institutions doivent aussi être démocratisées. Vous avez déjà vos communes qui sont des institutions trks-démocratiqnes ; vous aurez un Corps législatif élu par vous. Cette autorité sera chargée de discuter tout ce qui pourra être utile pour le bien du pays. Il ajoutait quelques phrases sur la bienveillance du roi à l'égard des Neuchâtelois. On jetait des fleurs sur son passage, il acceptait une collation , repartait, et tout était dit.

Enfin nous allions savoir â quoi nous en tenir sur les demandes envoyées à Berlin et auxquelles Pfuel venait

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faire droit. L'ordonnance qui transformait les audiences générales en Corps législatif parut vers le milieu de juin. Les députés des bourgeoisies n'étaient pas admis ; cette représentation avait été repoussée par toutes les assem* blées populaires où la composition du Gorp$ législatif avait été discutée. Les députés du roi, au contraire, étaient admis au nombre de dix. Comme le principe de cette admission avait rencontré de Topposition dans beaucoup d'endroits, il fut donné satisfaction à cette opinion en réduisant le nombre de douze à dix. Quoique cette introduction d'un élément gouvernemental au sein du Conseil de la nation fût fatale aux intérêts démocratiques, il n'y eut rien à dire. Le pays, par une majorité incontestable, avait admis ce principe : c'était sa faute, d'autant plus que lors de ces votations il n'y avait eu ni pression ni manœuvre corruptrice. On a trop vite oublié qu'elle était due à MM. Nicolet et Sandoz, maires du Locle et de la Cbaux-de-Fonds. Les députés du peuple étaient au nombre de soixante-dix-huit, à raison d'un député pour cinq cents âmes de population neuchâteloise. Ils étaient élus directement par les citoyens neuchàtelois ayant vingtdeux ans révolus; le vote, en même temps qu'il était secret, laissait à chacun une parfaite liberté. Jusque-là, cette ordonnance était irréprochable; plusieurs des dispositions avaient évidemment été prises dans la loi française pour l'élection de la Chambre des députés. Mais elle souleva une rumeur générale dans les dispositions relatives au Corps législatif une fois réuni. Cette assemblée ne devait point nommer son bureau ; ses séances n'étaient pas publiques; ses membres délibéraient sur les objets présentés par le Conseil d'Etat; leur initiative étaii entourée de formalités qui la rendaient vaine; les députés n'avaient point à s'occuper des objets de finances : ni le budget ni les comptes d'Etat ne leur étaient soumis. Et voilà avec quoi on avait étouffé les mouvements révolutionnaires du mois de marsl II faut avouer que nous étions joués, mais aussi que nous méritions parfaitement de l'être.

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Toutefois cet escamotage ne devait pas passer sans secouer un peu le pays qui retombait déjà dans la tranquillité. Il y eut des manifestations de mécontentement qui furent un avertissement. La village de Môtiers donna le signal en plantant un arbre de liberté auquel on avait pendu un écriteau que Louis Bobillier avait rédigé et que j'avais écrit; il contenait ces quelques mots qui, après trente*trois ans, sont restés fidèlement gravés dans ma mémoire : Protestation contre Vordonnance jésuitique du 29. Réponse satisfaisante à nos demandes, ou sinon... Les autres villages du vallon suivirent notre exemple; on planta le lendemain des arbres à Travers, à Buttes, à Fleurier. On apprit que dans les autres localités, sans se traduire par des actes, le mécontentement n en était pas moins considérable. Quelques citoyens des différentes parties du pays s'entendirent pour se rendre en députât ion auprès du commissaire royal de Pfuel et lui manifester le désappointement que les habitants avaient épryuvé en lisant Tordonnance qui faisait du Corps législatif une assemblée sans initiative et sans pouvoir, devant siéger à huis clos et ne pouvant certainement rien produire. Ils se plaignirent aussi de Tabsence de toute disposition relative à la Uberté de la presse.

A ce moment, Pfuel n'était pas encore circonvenu par le Conseil d'Etat ni indisposé par deux tentatives de révolution: il donna raison sur tous les points à la députalion. Il annonça que la première session du Corps législatif serait présidée par lui et qu'ensuite elle nommerait son bureau; que les séances seraient publiques; que les membres auraient Tinitiative sur toutes les questions sauf celle de la souveraineté, laissée au droit de pétition et que dès la première session le Conseil d'Etat présenterait une loi établissant la liberté de la presse. Il donna ces déclarations par écrit dans une pièce qu'Edouard Bobillier, qui fut plus tard député au Corps législatif, a conservée longtemps et qu'il remit easuite à la garde de

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Jeanrenaud-BessoD. Ce document important prouve que Pfuel avait même des pouvoirs pour négocier du droil de souveraineté; il n'a jamais été publié officiellement quoiqu'il ait été la base d'une déclaration royale émanée directement de Berlin, qui a été substituée à Tordonnance par laquelle Pfuel, comme commissaire royal, avait déjà fixé les attributions du Corps législatif.

Certes cette pièce était bien gardée entre les mains de Jeanrenaud-Besson ; mais Thonneur d'en être le dépositaire lui revenait moins qu'à tout autre, car ce n'est pas sa faute si la manifestation qui l'a fait obtenir a eu lieu; au contraire, il a tout fait pour l'empêcher. Sa conduite à cette époque était tellement équivoque, qu'il n'ètail nullement le représentant du parti libéral. Il a bien racheté dès lors cette conduite vacillante, parce que le fond de ses idées était libéral et gén^eux; il ne pouvait abandonner le parti libéral vaincu, quoiqu'il eût hésité à le suivre au moment de l'action.

Depuis l'apparition de la Revue, le pays jouissait défait de la liberté de la presse. Il est vrai que celle-ci n'était pas bien dangereuse pour le gouvernement. Le premier numéro seul de la Revue avait réellement attaqué l'ordre de choses établi. Les Feuilles prêchaient la soumission, et le Neuchàtelois les droits de la bourgeoisie de NeuchâteL Seul, le Messager publiait des articles qui entraient dans le vif; mais comme il s'imprimait à Yverdon, il échappait à la censure. Cependant on trouva un moyen qui fut mis en pratique et qui coupa court à la seule publication qui osât s'attaquer au gouvernement et aux institutions du pays. Armand fut décrété de prise de corps; il crut pouvoir se cacher au Val-de-Travers, mais il y fut poursuivi par les huissiers et les gendarmes et dut s'enfuir; on n'entendit plus parler de ce particulier, dont le rôle chez nous est encore énigmatique.

Mais le Messager devait être immédiatement remplacé. C'est à l'époque de la publication de Tordonnance qui

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constituait le Corps I^slatif que notre ami Gonzalve Petitpierre entreprit la publication du Journal de Neuchâtel, donnant les nouvelles extérieures, paraissant deux fois la semaine et s^occupant principalement des affaires du pays. (xonzalve Petitpierre était un adroit sténographe ; on s'attendait à ce qu'il mettrait son talent à profit pour nous donner in extenso les débats du Corps législatif, dont les élections allaient avoir lieu. Cette feuille s'annonçait comme journal libéral, et comme alors chacun prétendait rètre, elle eut au début un très-grand nombre d'abonnés, Aucune question sérieuse n'était alors posée dans le public, il était facile de ne froisser personne; mais le moment approchait où il faudrait prendre rang dans un camp ou dans l'autre. N'anticipons pas.

La liberté de la presse avait d'ailleurs été utile pour la publication d'un certain nombre de brochures sur la situation du pays. La plus importante, non point par la qualité du contenu, mais par la quantité, était d'un certain Dubois de Saint-Sulpice, conseiller aulique à Berlin, venu exprès pour nous apprendre daos quatre cents pages in-8° que les Neuchàtelois étaient le peuple le plus heureux de la terre, qu'il avait une Constituante en permanence, que tout ce que les révolutions ont procuré aux Bernois, Vaudois et Fribourgeois nos voisins, nous le possédions dès longtemps. Après nous avoir mis à même de connaître notre bonheur, ce brave monsieur repartit pour Berlin, afin sans doute de jouir à distance de l'effet produit par sa brochure, et dès lors on n'a plus entendu parler de lui.

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