CHAPITRE XXm
Les élections.
Le momeat des élections au Corps législatif approchait: mais comme aux mois de mars et d'avril, lorsque l'agitation était la plus vive, et comme au mois de juin lorsque le commissaire royal parcourait toutes les communes pour se rendre compte des vœux et des besoins, Tabsence complète de plan et de vues arrêtées se faisait remarquer par tout le pays. On mettait des noms en avant sans entente entre les hommes ayant les mêmes idées, et on se préparait à laisser aller les élections au hasard du scrutin ; elles donneraient ensuite ce qu'elles pourraient.
Le gouvernement, qui s'y connaissait mieux que nous, avait autant que possible paralysé l'effet que ces élections pouvaient avoir contre lui, par une division fort singulière des cercles électoraux. Je comprends qu'un parti au pouvoir chargé d'un pareil travail se laisse aller à former des groupes qui lui soient favorables; mais ce que je ne puis admettre, c'est que cette faculté puisse s'étendre aussi loin que Ta poussée le gouvernement. C'est ainsi que dans le tableau publié en 1831, Montmollin etBrot, complètement séparés, forment un collège. Rochefort était à cette époque une des communes les plus animées, une des plus radicales, quoique le mot ne fût pas encore adopté. Brot, Montmollin, l'une à Test, l'autre à l'ouest de cette commune, se signalaient par l'absence de sentiments hostiles. La topographie aurait exigé que ces trois communes formassent un seul collège; puisque ni Brot ni Montmollin
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n'étaient assez importants pour en former chacun un; mais l'inconvénient était que Rochefort, tout à fait contraire au gouvernement, allait absorber les voix conservatrices de ses deux communes voisines et nommer deux députés de l'opposition. En faisant faire deux lieues aux électeurs d une des communes pour se réunir à l'autre et en leur faisant enjamber celle de Rochefort, on obtint un député de chaque parti.
La commune de Gouvet, qui devait bien changer dès lors, passait à cette époque pour une des plus hostiles ; il fallait empêcher qu'elle n'obtînt un député de plus, et on la fractionna pour envoyer le hameau de la Motta pardessus la commune de Travers voter à Noiraigue. Travers, aussi mal noté que Couvet et que tout le reste du vallon, fut également fractionné pour empêcher qu'il n*eût droit à trois députés, et les hameaux de Martel, Joratel et Rondel, qui comprenaient trois cents habitants, furent détachés et joints à Noiraigue. On voit que si les citoyens laissaient les élections donner ce qu'elles pourraient, le gouvernement, lui, ne négligeait pas les petits moyens.
Le résultat des élections, du reste, fut l'expression de l'étal du pays; partout dans le Val- de-Travers et le Vignoble on nomma des députés dont le but évident était d'arriver à l'affranchissement de la domination prussienne, parce que sans l'exprimer ouvertement ce vœu existait dans toute cette contrée. Neuchâtel nomma des partisans prononcés du gouvernement. Ce fut presque le seul collège où l'élection eut le caractère de gouvernementalisme avoué. Les élections du Val-de-Ruz et des Montagnes, qui formaient l'ancien comté de Valangin, se ressentirent beaucoup de la situation ambiguë dans laquelle se trouvait ce comté. En effet, on tenait essentiellement à conserver les privilèges attachés à la bourgeoisie, quoiifu'aux Montagnes on fût aussi large d'idées et aussi élevé de sentiments que partout ailleurs; on se souvenait que la bourgeoisie de Valangin avait été pendant le dix-
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huitième siècle la sauvegarde des liberlés publiques., oubliant un peu trop que depuis 1814 où elle aurait pu reprendre son ancien rôle, elle ne Tavait pas fait. On sen* tait vaguement que rémancipation de la domination prussienne amènerait forcément une constitution abolissant les privilèges de lieux, de corporations, de familles, et après avoir pendant si longtemps excité la jalousie des autres parties du pays^ les bourgeois de Yalangin auraient été froissés dans leur orgueil en voyant tous les citoyens établis sur un pied d'égalité.
Si Ton ne peut pas dire que ce sentiment ait dominé directement la première élection au Corps législatif, on peut cependant affirmer que Teffet produit par Télection fut comme s'il avait existé.
La question prussienne n'était pas posée; tout le monde à cette époque se flattait d'être libéral : on ne pouvait pas savoir quels étaient les citoyens qui pousseraient ce libéralisme jusqu'à l'affranchissement et quels étaient ceux qui voulaient se borner à des améliorations intérieures. Il en résulta que les hommes qui avaient inspiré de la confiance dans les affaires de la bourgeoisie de Yalangin furent encore ceux qui en inspirèrent pour le Corps législatif. Cependant il y eut à la Chaux* de-Fonds et au Locle plusieurs nominations, telles que celles de l'avocat Bille, de Zuberbuhl, d'Ami-Jean-Jacques Landry et d'autres encore, qui accusaient une tendance directe à rémancipation et qui formaient contraste avec celles d'hommes très-hostiles à cette mesure.
Le résultat des élections ne détruisit point l'illusion qu'on s'était faite de ce que secait le Corps législatif. Les députés eux-mêmes, hommes sérieux, intelligents et instruits, se figuraient qu'ils allaient refondi*e les institutions du pays. J'en ai connu un qui avait fait venir la Constitution de Genève, pensant que c'était celle de tous les cantons suisses qui convenait le mieux à nos mœurs.
Les élections de Neuchâtel eurent, comme je l'ai dit,
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un caractère décidé et favorable au gouveraement. L'hôtel-de-7ille et le château s'étaient donné la main au moment du danger commun. Leur influence jointe à celle des maisons nobles sur une population qui n'a aucun commerce extérieur et qui vit uniquement de ce que les familles riches dépensent, fiit prépondérante. Les noms de Chambrier, de Favarger, de Dubois-Bovet ne permettaient aucune illusion sur la tendance de cette élection.
Les dix députés de Neuchâtel, augmentés des dix députés du roi, formaient un noyau d'hommes de talent, rompus aux affaires et capables de mettre dans le sac les députés libéraux, lors même que ces derniers auraient été unanimes contre le gouvernement et l'autorité du roi. Quoiqu'il y eût des hommes distingués dans le nombre de nos députés, ceux-ci étaient aussi novices en politique que le pays l'était lui-même quelques mois auparavant, lorsqu'il commença à s'agiter.
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