CHAPITRE XXV
DéGtptions.
J'ai puisé les détails de cette première session du Corps législatif uii peu dans mes souvenirs et beaucoup dans les procès-verbaux publiés. Mais ce que je n'ai pu recueillir dans les bulletins, c'est l'impression produite sur les hommes qui voulaient de sérieuses réformes dans nos institutions. J'ai souvenir de tous les sentiments de dépit, de désappointement je dirais presque de rage qui animaient les patriotes en voyant les mouvements populaires du printemps aboutir à un aussi piètre résultat.
Dès longtemps le peuple neuchfttelois possédait un certain vernis qui, sans être précisément de Tinstruction, en tenait cependant lieu. Il prenait beaucoup d'intérêt à la politique française, surtout depuis que sous la Restauration l'opposition libérale recevait une prépondérance que la nation appuyait. La presque totalité des citoyens neuchâtelois avaient applaudi à une révolution qui chassait un roi parjure. Les sympathies du pays étaient aussi acquises aux mouvements qui s'étaient accomplis dans une partie des cantons suisses. Les Neuchàtelois suivaient les discussions des Chambres françaises, ainsi que celles des constituantes qui siégeaient à Berne, Fribourg et Lausanne. On comprend qu'avec les connaissances politiques qu'ils acquéraient ainsi, ils devaient en venir tout naturellement à songer à leur propre situation. On a vu que l'inexpérience les avait empêchés de faire une révolution dans le moment où elle éclatait chez tous leurs voisins*
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La même iaexpérieDce les avait engagés à accepter la modification des audiences générales en Corps législatif pour toute réforme politique.
Qu'on juge d après cela ce que durent éprouver des hommes qui aspiraient aux institutions démocratiques en leur comparant le rôle du nouveau Conseil sur lequel ils avaient compté. Il ny a de régime constitutionnel, aussi bien dans une monarchie que dans une république, qu'autant que le Parlement vote les crédits nécessaires à l'administration. A NeuchâteK on se récriait en disant: c'est l'argent du roi, et l'assemblée s'inclinait. Une autre condition absolue de tout Etat constitutionnel, c'est la liste civile; quoique celle-ci existât en fait, on traitait d'insolents ceux qui osaient soulever la question, sans que cette expression fût relevée par un seul député. Au sujet des instructions à donner aux députés à la Diète, on réservait les droits du roi; le premier député devait être pris dans le sein du Conseil d'Etat, dépendant du roi. Si l'assemblée nommait elle-même son président, elle en était redevable à une gracieuseté du roi. L'entretien des routes ne pouvait s'améliorer, parce qu'il faudrait toucher aux revenus du roi. Pour les droits régaliens, pour les redevances injustes comme le fournage et le tavernage, pour le droit de pèche, partout on était arrêté par les droits du roi, qui trouvaient un nombre infini d'orateurs pour les défendre, tandis que les droits du peuple ne faisaient pas même l'objet d'une proposition sérieuse. Et puis, pour couronner le tout, on termina cette session par une adresse au roi dans laquelle on le remerciait de ses bienfaits, et l'on ouvrit une souscription dans le but d'offrir une médaille d'or au commissaire royal qui avait si largement interprété les sentiments du roi.
Est-il étonnant qu'une telle situation ait désillusionné et aigri les hommes de progrès qui avaient vu dans l'institution du Corps législatif une ère de réformes ou tout au moins l'acheminement à un état politique analogue à celui
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des cantODS confédérés voisins? Las d'une lutte stérile qui ne leur offrait pas la moindre chanbe du plus léger avantage, ils songèrent à supprimer brusquement Tobstacle qui se dressait toujours devant eux et se révoltèrent. Ils furent vaincus : respect à leur courage, à leur dévouement, à leur malheur.
Sommes-nous bien placés pour apprécier sainement la conduite parlementaire des libéraux de 1831? Tandis qu'en 1848 nous n'avons eu aucune opposition à combattre, celle-ci ne s'étant formée qu'insensiblement et timidement, et que nous dominions nos adversaires de toute la hauteur d'une position acquise et avec l'assurance — je dirais presque avec l'arrogance — du succès, nos devanciers de 1831 se trouvaient dans une situation bien différente ; en présence d'hommes rompus aux afSûres, accoutumés à dominer, possédant pour la plupart un véritable talent oratoire, exerçant une pression morale à laquelle les habitudes et les mœurs donnaient une influence considérable, les députés libéraux étaient pour ainsi dire condamnés au silence. La moindre parole prononcée par Tun d'eux dans le sens de l'abolition d'une prérogative quelconque, était interprétée comme une tendance révolutionnaire. Si l'on joint à cela l'inexpérience de ces députés qui pour la première fois faisaient partie d'une assemblée dont ils ne connaissaient ni tes usages ni les manœuvres à l'aide desquelles on déplace les forces, on se rendra compte de leur situation, qui me porte à Iq^ juger avec une grande indulgence. Toutefois, je ne saurais m'empôcher de manifester le regret que fait nécessairement naître leur conduite par trop pusillanime. Leur nombre était assez considérable pour former un groupe avec lequel il aurait bien fallu compter s'il eût été compacte, puisque quarante-un avaient sinon refusé, du moins accompagné de réserves la prestation de serment. S'ils se fussent entendus et eussent été fermas, leur attitude digne leur aurait certainement attiré les sympathies du peuple et peut-être eût-elle changé la
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tournure des événements. C'aurait été trop exiger d'eux que de leur demander d'imiter le tiers Etat aux Etats généraux de 89 ; mais on sent, toute proportion gardée, que là était l'exemple à suivre.
La position des députés libéraux était tout à fait fausse. Tous ou presque tous désiraient l'afirancbissement de la domination prussienne; mais ils avaient prêté serment au roi, et ils n'osaient avouer cette tendance, quoiqu'elle n'échappât point à leurs adversaires. La crainte d'être traités de révolutionnaires et de parjures les obligeait de céder toutes les fois qu'on mettait en avant un droit ou une prérogative royale, ce qui arrivait à chaque instant; aussi toute leur action se borna-t-elle à appuyer quelques pétitions et à faire eux-mêmes quelques propositions dans le même sens. Sur les quarante-un, il y en eut dix seulement qui eurent le courage d appuyer la demande d'une simple communication du budget de l'Etat, et lorsqu'on repoussa avec indignation la pétition ayant pour but l'établissement d'une liste civile, l'ordre du jour fut voté avec acclamation par la presque unanimité du Corps l^islatif.
Les événements qui ont suivi ont fait voir que les députés libéraux manquaient d'expérience, mais non de courage. U semble cependant qu'ils auraient dû, au moment où la majorité de l'assemblée voulait voter une adresse au roi pour le remercier de ses bienfaits, ne pas la signer comme ils lont fait, mais en rédiger une de leur côté, dans laquelle ils auraient demandé au roi de mettre le comble à ses bienfaits en consentant à traiter de l'abandon de ses droits. Cette demande n'aurait aucunement violé le serment de fidélité et n'eût point été inconstitutionnelle, puisque la déclaration de Pf uel du 28 juin admettait que la souveraineté était du ressort du droit de pétition. Elle aurait eu en outre l'immense avantage de poser nettement la question et de faire constater dés lors les entraves que la prérogative royale mettait au progrés. La
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tentative de septembre n'aurait pas eu lieu, et nous n'aurions pas eu dix-sept années de persécutions.
Loin de moi la pensée d'accuser des hommes pour lesquels je professe le plus grand respect. La faute en est moins à eux qu'aux habitudes de soumission des Neuchâtelois envers le gouvernement qu'ils frondaient souvent mais n'attaquaient pas en face, ainsi qu'à l'habileté des gens du roi, qui firent accepter par l'assemblée tout entière les devoirs envers le souverain comme dominant les autres devoirs.
A la fin de cette première session, les libéraux se partagèrent en deux fractions: les uns, découragés, attendaient des temps meilleurs, espérant que la forte minorité du Corps législatif se renforcerait par de nouvelles élections, que leurs députés acquerraient plus de valeur, agiraient avec plus d'ensemble et finiraient par obtenir de meilleurs résultats J'avoue que j'étais assez sot pour faire partie de ceux-là. Les autres organisaient une conspiration.