‹ Mémoires politiquesChapitre 27 sur 106 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

La pri«0 du Château.

J'ai indiqué précédemment quelle était la nature de mes rapports avec Roessinger, et comment je ne m'étais pas rendu à la réunion de Couvet parce que c'était lui qui m'en avait fait l'invitation. C'est dans cette réunion qu'on émit pour la première fois la proposition de renverser par la force l'autorité du roi. Cette idée, il est vrai, ne fut pas suivie d'effet, mais on y revint après la session du Corps législatif, qui avait excité un grand mécontentement. Des citoyens des différentes parties du pays se réunirent à Rochefort, vers la fin de juillet. Comme je n'y ai pas assisté, je ne puis dire avec assurance quels étaient ceux qui composaient ce conciliabule, quoique j'en connaisse une bonne partie. Le renversement du gouvernement du roi y fut décidé d'un accord unanime, et la discussion ne s'établit que sur le moment le plus propice pour son exécution. Les uns proposaient le 12 septembre, anniversaire de notre incorporation dans la Confédération, et les autres le 12 décembre, époque où le Corps législatif se réunirait de nouveau. Henri-Constant Dubois, qui assistait à la réunion, offrit d'amener vinq-cinq Butterains si on choisissait le 12 septembre, et cent si on choisissait le 12 décembre, par la raison que beaucoup de gens de Buttes, exerçant la profession de maçons ou tailleurs de pierre, passaient l'été hors de chez eux. Malgré l'avant^e que présentait la seconde de ces alternatives, on comprit qu'il fallait rapprocher autant que possible l'exécution du pro-

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jet, bien que du reste le secret dût être gardé assez soigneusement, surtout à l'égard du Conseil d'Etat, qui n'était aimé de personne dans le pays. Le gouvernement n'avait alors que ses agents officiellement connus et point de police secrète, en sorte qu'il n'apprit le fait que quelques jours auparavant, comme tout le monde.

La tentative armée contre le gouvernement une fois décidée, il fallait trouver le moyen de la mettre à exécution. Chacun ignorait quelle était la date de notre entrée dans la Confédération, et nul n'avait songé d'en fêter l'anniversaire, qui pouvait du reste aussi bien être le 19 mai^ jour où l'acte de réunion fut signé, que le 12 septembre, jour où la Diète admit Neuchâtel. Le 12 septembre étant assez rapproché, on convint de choisir ce jour-là pour la célébration d'une fête commémorative dont on profiterait pour donner aux citoyens l'occasion de se prononcer sur la question d'être Suisses ou Prussiens. Des milliers de citoyens de toutes les parties du canton se préparèrent à participer à cette fête, sans se douter qu'ils coopéraient à un pian dressé contre l'autorité du roi et de son gouvernement. Cependant, quelques jours auparavant, le bruit courut qu'une démonstration armée allait avoir lieu. Roessinger qui, en raison de ce que je n'étais point d'accord avec lui, me prenait presque pour un aristocrate, n'avait eu garde de me prévenir, pas plus que Bobillier; mais comme il fallait recruter des soldats, il avait fait des ouvertures à quelques-uns de mes camarades qui vinrent me consulter. La tentative de descente faite au Yal-de-Travers au mois de mai, à laquelle Roessinger avait coopéré, ayant été souverainement ridicule, je ne me sentais nullement favorable à celle-ci, qui me paraissait dirigée par les mêmes hommes; je répondis à ceux qui me consultaient que je n'y participerais pas, mais que je ne découragerais point ceux qui étaient disposés à s'y joindre.

Comme il est facile de le penser, une expédition pré-

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parée six semaines d'afvance ne pouvait pas rester secrète; et au dernier jour elle n'était un mystère pour personne, t)as pJus pour le gouvernement que pour l'ensemble des citoyens. Le Conseil d'Etat avait bien songé à des moyens de défense ; il avait même fait établir une barricade près de Tendroit où était le hangar du pressoir. Il chercha à recruter quelques défenseurs dans la ville de Neuchâtel; mais il ne put réunir qu'environ soixante hommes. Toute ia puissance qu'il déployait en présence des députés au Corps législatif disparaissait quand il s'agissait du pays, où il n'avait pas un seul soutien et où son autorité était unanimement détestée. Il se sentait d'ailleurs si peu solide, qu'il n'osa pas se dispenser de prendre part à la fête du 12 septembre, organisée au su et au vu de chacun pour avoir une occasion d'entraîner les hommes dans le mouvement. L'anniversaire fut célébré partout, même à Neuchâtel.

Il fallait le courage, la foi et le patriotisme dont étaient animés les entrepreneurs de cette expédition, pour la tenter dans les conditions où elle a eu lieu. A part un petit nombre de localités du Vignoble et du Val-de-Travers, le sentiment n'était nulle part à la révolution. Un trèspetit nombre d'hommes j)rirent part à la première opération; environ trente citoyens de Buttes et une cinquantaine de Travers composaient le détachement du Val-de- Travers, auquel devaient se joindre, à Corcelles. un nombre assez restreint de patriotes de la Chaux-de- Fonds. Avec ceux dePeseux, Corcelles. Cormondrêche et Rochefort^ cela donna un total de deux cent cinquante hommes environ, formant la colonne qui devait attaquer le château par la route du haut. Une seconde colonne, comprenant environ cent hommes fournis par les populations de Colombier jusqu'à Vaumarcus, devait s'emparer de l'hôtel de ville par la route du bas.

Les conjurés avaient à leur disposition deux militaires aguerris. L'un, le major Perrot, avait fait ses armes dans

la grande armée de Tempire avec le grade de capitaine. L'autre, le colonel Courrant, avec le même grade, avait pendant vingt ans guerroyé pour le compte de l'Angleterre. Bien que Perrot appartînt à la fraction du parti Ubéral qui voulait employer tous les moyens, même la force, qu'il eût été nommé député au Corps législatif par une des communes les plus échauffées, Bevaix, et que sa conduite au Corps législatif eût été irréprochable, il n'inspirait pas de confiance aux chefs politiques du mouvement, un peu parce qu'il était noble, un peu aussi en raison de son caractère peu solide et des excentricités qu'on lui connaissait. On manœuvra donc de façon à ne pas lui confier le commandement supérieur auquel son grade l'appelait tout naturellement, et on jeta les yeux sur Alphonse Bourquin, qui n'était, lui, que lieutenant de carabiniers.

La troupe étant rassemblée à Gorcelles devant le domicile de Bourquin lui-même, il la harangua en termes de circonstance, et elle répondit par le mot d'ordre donné : Vive notre commandant I Là-dessus Bourquin de répliquer : Puisque vou8 m*avez nommé votre commandant, je vais vous conduire, etc. Il prit ainsi le commandement de la colonne du haut et devint pour quelques mois le personnage important du parti qui voulait l'émancipation, bien qu'il fût fort au-dessous d'une pareille mission.

Le plan d'exécution réussit à peu près comme il avait été conçu. La colonne qui marchait par la route du haut, le 13 septembre au matin, rencontra avant d'arriver à la porte du château le colonel Pourtalès, connu généralement sous le nom de comte Louis, qui venait annoncer au chef de la colonne que le château se rendait sans dé* fense et que les soldats chargés de le soutenir étaient licenciés.

Bourquin avait fait placer des tambours à la queue de sa colonne afin de faire croire qu'outre la troupe qui était en vue, il y en avait d'autres qui arrivaient successive-

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ment, dont on entendait les batteries à des distances différentes. Cette petite ruse était superflue, car avant d'avoir vu un seul peloton le Conseil d'Etat était décidé à n opposer aucune résistance, non point par sentiment d'humanité, les événements du mois de décembre prouvèrent le contraire, mais bien réellement par faiblesse. La colonne conunaiidée par Bourquin s'installa sans obstacle dans le château, protégée par la barricade que le Conseil d'Etat avait fait élever. La colonne du bas, après avoir également exécuté sa marche d'après le plan conçu et s'être emparée de l'hôtel de ville, vint rejoindre l'autre, et toute l'expédition se trouva ainsi concentrée au chà-^ teau, ce qui au point de vue militaire pouvait être utile; mais ce qui fut réellement très-fatal au point de vue politique.

Après s'être installés, Bourquin et son état -major purent s'apercevoir que si le gouvernement avait cédé le château, il n'avait cédé que cela et qu'il y avait des précautions à prendre pour un séjour plus ou moins prolongé. La ville de Neuchâtel craignait quelque coup de tête des patriotes, qui pouvaient lui causer d'immenses dommages. Les chefs des insurgés, profitant de cette circonstance, obtinrent des quatres ministraux, autorité executive de la bourgeoisie, l'engagement de fournir des vivres pour la troupe pendant tout le temps qu'elle occuperait le château. Là s'est borné tout le résultat de l'expédition, qui n'eut au dehors et surtout en ville que des effets fâcheux.

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