‹ Mémoires politiquesChapitre 28 sur 106 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Les effets du coup de main.

Le coup de main avait été fort bien exécuté. On s'était emparé du sié^e du gouvernement; il semblait que, d'âpre ce qu'on avait vu se passer dans les autres cantons quelques mois auparavant, il n'y avait plus rien à faire qu'à installer un autre gouvernement et que la révolution était accomplie; mais cette illusion que beaucoup de patriotes partageaient et à laquelle je me laissais aller comme bien d'autres devait être promptement dissipée. Le Conseil d'Etat, en abandonnant le château à lïnsurreclion, entendait si peu abandonner le pouvoir, qu'il fit immédiatement des démarches pour s'établir sur un autre point du canton. U comprit de suite que c'était auprès des privilégiés qu'il devait chercher son appui, lors même que ceux-ci avaient été pendant un siècle ses plus ardents adversaires. Les bourgeoisies lui avaient prêté un puissant concours au mois de mai, en se mettant à la tète de l'agitation et en dirigeant le mouvement des esprits vers la création d'un Corps législatif auquel on venait de rogner les ongles; ce fut vers elles qu'il tourna ses regards. Le matin même du 13 septembre, il fit demander asile à la bourgeoisie de Valangin. Celle-ci, craignant encore l'effet du coup de main, ne sachant pas trop comment les choses pouvaient tourner, pria le Conseil d'Ëtat de passer outre.

Valangin fermé pour le moment, le Conseil d'Etat alla demander l'hospitalité à la commune du Locle. Celle-ci,

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de même que la bourgeoisie de Yalangio, était encore terrifiée par Tévénement et craiguait d'attirer chez elle la guerre civile en fournissant un refuge au gouvernement, qui pourrait bien y être attaqué; elle refusa comme la bourgeoisie de Valangin.

Ainsi repoussé, le gouvernement s'en vint bravement s'installer à Neuchâtel même, sous les murs du château et à portée du canon des insurgés, qui ne s'en préoccupèrent nullement, croyant Tavoir bien duement renversé. Le Conseil d'Etat se mit à l'œuvre pour se procurer des défenseurs et pour réclamer l'assistance des Confédérés, en vertu de l'article 4 du pacte fédéral, et les hommes du château le laissèrent très-tranquillement agir.

Les chefs de l'insurrection, aveuglés par leur premier succès, nommèrent un gouvernement provisoire à la tête duquel ils mirent Jonas Berthoud, député de Fleurier au Corps législatif, fort bon patriote qui était républicain depuis 1793, mais malheureusement trop riche et trop timide pour être le chef politique d'une révolution. Aussi, lorsqu'ir apprit sa nomination, s'écria-t-il : M^aurait-^on compromis?... Ce singulier choix indiquait dans quel esprit de timidité et d'inexpérience étaient les meneurs du mouvement. Aussi, sur dix membres choisis pour faire partie du gouvernement provisoire, deux seuls acceptèrent.

L'expédition se trouva ainsi réduite à elle-même, assez embarrassée de sa position dans le château.

Le Conseil d'Etat, qui en cette occasion fut plus heureux que sage et brave, allait obtenir des secours spontanés, qu'il n'avait pas su se procurer. Quoique plusieurs jours avant l'expédition le secret n'existât pour personne, il n'était venu à qui que ce fût l'idée d'organiser une résistance que ne tentait pas le gouvernement lui-même, parce que dans ce moment le but de l'expédition n'était pas encore bien défini ; on supposait qu'elle se bornerait â une démonstration ou même à une attaque contre le Conseil d'Etat et contre les privilégiés de la noblesse, à

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laquelle la bourgeoisie de Valangin n'était même pas fichée de voir donner cette leçon, ce qui explique son refus ainsi que celui de Locle de recevoir le Conseil d'Etat.

Quel fut donc le motif qui détermina tout à coup la bourgeoisie de Valangin et tous ses ressortissants à déployer en faveur du gouvernement une activité qui contrastait si singulièrement avec Thostilité du premier jour? L'explication en est très-simple : les insurgés touchaient à la souveraineté du roi de Prusse, et les bourgeoisies se sentaient elles-mêmes atteintes par cet acte. Pendant toute l'agitation des mois de mars et d avril, cette question avait soigneusement été laissée dans Tombre. Chacun voulait des changements, des réforme&selon Texpression de l'époque. On sentait vaguement qu'il y avait un moyen de tout obtenir d'un coup, mais personne n'osait aborder franchement ce si\jet. Si donc l'expédition du château mit fia aux tergiversations en posant nettement la question, elle ne fit qu'accentuer la division profonde qui existait à l'état latent, mais ne la créa pas.

La bourgeoisie de Valangin avait rendu des services fréquents et considérables à la cause de la liberté pendant le dix-huitième siècle; mais elle l'avait fait dans son propre intérêt et pour conserver sa puissance. Ses ressortissants étaient imbus de l'idée que les privilèges et les droits particuliers étaient préférables à la liberté pour tous. Ils sentaient que sous une forme républicaine la constitution ferait table rase de toutes les prérogatives; que leurs droits, celui de remontrance par exemple, disparaîtraient inévitablement, dès que les lois et ordonnances seraient l'œuvre des mandataires du peuple. Les bourgeois tenaient à ces privilèges autant par orgueil que pour leur utilité, et les voyant menacés, ils se firent 1^ défenseurs de la royauté en haine de l'égalité.

X la bourgeoisie de Valangin qui à elle seule entreprit de sauver le principe monarchique se joignait un autre élément peu considérable, mais qui doit cependant

être mentionné. J'ai parlé de l'organisation militaire et des frais considérables qu'elle occasionnait aux particuliers appelés au service. Cette organisation avait été nécessitée par notre entrée dans la Confédération. Personne ne savait que le gouvernement aurait pu réduire considérablement les charges en diminuant des deux tiers le nombre de ceux qui les supportaient. C'était donc un grief contre la Confédération, et comme à cette époque on criait de toutes parts que cette double situation politique ne pouvait se prolonger, qu'il fallait être Suisses ou Prussiens, un certain nombre optaient en faveur du roi, s'imaginant qu'on serait dispensé de tout service militaire.

Or donc, sans que le gouvernement s'en mêlât, un noyau d*abord peu considérable avait pris naissance à iaSagne et s'était formé àValangin, Si dès le 13 septembre au soir ou dès le 14 au matin, les chefs de l'expédition du château eussent mis la main sur les membres du Conseil d'Etat; si, au lieu de se renfermer dans le château, ils eussent dispersé les quelques individus qui se groupaient à Valangin et intimidé les communes où avaient lieu des manifestations royalistes en y envoyant quelques colonnes mobiles, leur troupe se fût renforcée de tous les timides qui attendent le succès pour agir, et la position eût été bien différente.

Se tenir renfermé dans le château, borner toute son action à inspirer, par la menace d'un bombardement, la frayeur dans la ville de Neuchâtel, était la politique la plus maladroite qu'il fût possible de tenir, parce qu'on s'aliénait la population de la capitale, qui, en effet, n'a jamais oublié la terreur que lui causa sa position à cette époque. La classe moyenne de Neuchâtel, dont les opinions très-libérales penchaient même à la république, se jeta en masse dans la troupe royaliste qui se formait alors.

La bourgeoisie de Valangin qui le 13 septembre avait refusé de donner asile au Conseil d'Etat, fit un appel aux

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armes poar la défense des privilèges et franchises qu'elle voulait proléger. Cette proclamation, adressée à tous les bourgeois et conçue en termes très-chaleureux, avait été rédigée par Henri-Florian Galame. Elle a considérablement contribué à mettre son auteur en relief et a été Torigine de sa fortune politique.

A peine rentré à Neuchâtel le Conseil d*Etat put juger que le coup de main qui Tavait chassé du château était impuissant à le poursuivre plus loin. Aussi continua-t-il à gouverner, comme si son siège ordinaire n'eût pas été envahi. H prit aussitôt des mesures pour maintenir sa position. Il convoqua d'urgence le Corps législatif et délégua le procureur général de Chambrier à Lucerne pour demander à la Diète assemblée l'assistance fédérale. Outre cette démarche, il requit directement les gouvernements de Berne, Fribourg et Vaud, en vertu de l'article 4 du pacte fédéral, de lui fournir chacun trois compagnies d'infanterie. On voit que s'il avait un peu perdu la tète dans le premier moment, alors que le 11 septembre il avait fait un appel au dévouement des citoyens amis des institutions et n'avait réuni que soixante hommes à peine, la plupart officiers, le Conseil d'Etat s'était considérablement raffermi lorsqu'il eut vu la troupe de Valangin se former.

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