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CHAPITRE XXVIII. La politique des Confédérés

La troupe du château avait été renforcée par Tarrivée de Fritz Courvoisier, de la Ghaux-de-Fonds, avec une bonne partie do la compagnie do carabiniers dont il avait lo commandement, et par dos détachements venus de toutes les localités où Témancipation du pays était désirée, c'est-à-dire tout le Vignoble moins la ville et le Landeron, tout le bas du Val-de -Travers et une ou deux communes du Val-de-Ruz. Ces détachements se composaient d'hommes qui, pour des causes diverses, n'avaient pas eu foi dans IVntroprise quoiqu'ils eussent les mômes vues que les chefs du château et s'étaient abstenus d'y prendre part, ou avaient été laissés de côté par les organisateurs. Ces citoyens, qui avaient repoussé un mouvement armé comme trop peu sûr, ne voulaient cependant pas laisser en échec les hommes engagés dans l'entreprise, estimant qu'il était de leur devoir de les soutenir maintenant que Faction était engagée. Voilà, pour dire un mot de ma personne, pourquoi je me rendis au château deux jours après, en amenant avec moi une vingtaine de mes camarades de Môtiers.

Do son côté, le camp de Valangin recevait des renforts, provenant essentiellement du comté de Valangin. Le gouvernement qui, au Corps législatif, se posait comme neutre entre les deux troupes, faisait payer à celle de Valangin la solde fédérale. Il avait des agents qui parcoucouraient les communes fidèles et recrutaient à prix

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d'argent ce qui ne marchait pas par conviction ; de cette manière, cette troupe se grossit considérablement. Les amis qui venaient nous voir au château après avoir visité Valangin, nous berçaient d'illusions sur le nombre des royalistes en armes; il est certain qu'ils étaient plus nombreux que nous.

Cependant, la position ne pouvait se prolonger ainsi ; il fallait une solution soit par les armes soit par Tentremise d'un pacificateur quelconque, qui ne pouvait être que la Confédération. Les chefs du château le sentaient aussi bien que le Conseil d'Etat, et c'est pour s'assurer des bonnes dispositions des autorités fédérales que Fritz Courvoisier fut envoyé à Lucerne. Il fut reçu par Tavoyer Am Rhyn, président de la Diète, qui lui donna beaucoup d'eau bénite de cour, l'engagea à être toujours bon Suisse, à éviter l'effusion du sang. Flatté des manières aftJables du chancelier Am Rhyn qui lui avait pris les deux mains, et des vaines protestations avec lesquelles certains hommes avisés savent satisfaire chacun, Fritz Courvoisier revint au château rassurer complètement officiers et soldats sur les dispositions de la Confédération à l'égard de la révolution neuchâteloise.

Les assurances rapportées par Fritz Courvoisier, et que j'ai entendues moi-même, eurent un effet fâcheux en ce qu'elles donnèrent à nos chefs une fausse sécurité à l'égard des intentions des autorités fédérales et leur firent refuser des propositions acceptables, tandis qu'il fallut en passer par de moins bonnes. Fritz Courvoisier, que j'ai assez connu pour porter sur son compte un jugement impartial, n'était pas l'homme qu'il eût fallu envoyer à Lucerne. Plus brave que perspicace, la droiture de son caractère lui a fait prendre pour bon argent les banalités du président de la Diète. Que le chancelier Am Rhyn souhaitât que la Confédération fût affranchie de la fâcheuse position d'un canton qui recevait des représentants du roi les instructions pour ses députés en Diète,

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c'est ce qu'il est facile de comprendre; qu'il ait laissé percer quelque sympathie pour les hommes qui tentaient d'affranchir Neuchâtel, cela n'aurait rien d'extraordinaire ; cependant il est inadmissible qu'il soit allé jusqu'à rassurer Fritz Courvoisier sur les intentions de la Diète, car le jour même ou le lendemain, celle-ci votait à l'unanimité rintervention fédérale en faveur de la souveraineté du roi de Prusse. M. Âm Rhyn n'a pas pu pousser la fausseté au point de donner des assurances qui devaient être démenties par le vote du lendemain. Il est donc évident que le brave Fritz Courvoisier se sera payé de généralités, qu'il aura traduites en route par des déclarations plus positives.

Les patriotes qui avaient mis dans leur tète d'affranchir le pays d'une domination étrangère s'étaient bercés d'une espérance bien fausse à l'égard des dispositions de la Diète. Ils s'étaient figuré que les révolutions qui s'étaient accomplies sans secousse dans les cantons de Berne, Zurich, Vaud, Soleure, Saint-Gall, Lucerne, n'ayant amené aucune intervention fédérale, ni celle d'un canton en faveur d'un autre, à plus forte raison celle de Neuchâtel, qui affranchissait une partie du sol suisse de Tinfluence d'un prince étranger, devait se passer sans que la Confédération s'en mêlât. Tous les patriotes neuchâtelois pensaient d'ailleurs ainsi; mais tous oubliaient que les temps avaient beaucoup changé. Les révolutions suisses de Berne, Zurich, Lucerne, etc., avaient eu lieu simultanément dans les plus grands cantons, les seuls ayant une force militaire sérieuse. Il n'était donc pas possible qu'un canton vint étouffer une révolution chez son voisin quand il ne pouvait pas même l'émpècher chez soi. En second lieu, le ministère Périer, dont l'avènement avait marqué en France un temps d'arrêt dans la révolution de 1830, avait remplacé le ministère Lafi^tte en même temps qu'on apprenait l'échec de la révolution en Pologne.

Cette situation politique intérieure et extérieure que

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dans notre inexpérience nous n'apercevions pas, nous les hommes de la révolution neucbâteloise, qui nous attaquions follement à Tun des souverains les plus puissants de l'Europe, devait agir considérablement sur les magistrats qui dirigeaient les affaires fédérales, bien que bon nombre d'entre eux eussent dû leur élévation à une révolution quelques mois auparavant. Les aristocraties qui avaient été rétablies en 1814 s'envisageaient comme les souveraines légitimes des Etats qu'elles gouvernaient ; c'est en quelque sorte en cette qualité que les traités de 1815 les avaient reconnues et garanties, et si au mois de décembre 1830 la possibilité d'une guerre n'eût pas efirayéles puissances européennes et surtout l'Autriche, il est peu probable qu'elles eussent toléré la substitution des gouvernements démocratiques aux gouvernements aristocratiques qu elles avaient installés quinze ans auparavant. Les autorités issues des révolutions cantonales de décembre avaient donc à se faire pardonner leur position et n'étaient pas disposées à compromettre les avantages qu'elles avaient acquis en refusant à la diplomatie de venir au secours du gouvernement de Neuchâtel violemment attaqué.

Chambrier, en se rendant à Lucerne pour réclamer l'intervention fédérale, avait fait appuyer sa demande par l'ambassadeur prussien en Suisse, et il faut reconnaître que dans cette situation il n'était pas possible que la Diète refusât d'intervenir.

Les Neuchâtelois ont pu s'apercevoir à cette occasion combien étaient fantaisistes les allégations des orateurs royalistes au Corps législatif, entre autres Chambrier, lorsqu'ils disaient que nous étions complètement séparés de la monarchie prussienne, que nous possédions le même personnage pour souverain et que c'était là tout ce que nous avions de commun avec la nation prussienne. Ce n'était pas le prince de Neuchâtel qui pesait sur nous, c'était bien réellement le roi de Prusse, l'un des cinq

souverains qui s'étaient attribué l'arbitrage de tout ce qui sd passait en Europe. Les choses auraient suivi un autre cours si Frédéric-Guillaume m, au lieu d'être en même temps roi de Prusse et prince de Neucb&tel, eût été prince de Lippe et prince de Neuchàtel, ou simplement prince de.Neucbâtel. Il est probable que dans ce cas Taristooratie et le gouvernement, ainsi que leur organe le CùmtUutionnel^ n'auraient pas eu à l'égard de la Confédération suisse le ton insolent qu'ils ont gardé pendant dix-sept ans. La domination du roi de Prusse était bien pour nous une domination étrangère; ce n'était pas la personne du prince qui pesait sur nous, c'était la puissaace prussienne. Aucun raisonnement ne peut détruire cette vérité.

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