‹ Mémoires politiquesChapitre 30 sur 106 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Les pstiiotes perdant da terrain.

Cette fausse idée des dispositions des autorités fédérales ei des autorités cantonales voisines à notre égard, eut une fâcheuse influence sur les négociations entre les chefs du château et les diverses autorités avec lesquelles ils se trouvaient en pourparlers. J'ai dit que le Conseil d'Etat réinstallé à Neuchâtel avait d'abord convoqué le Corps législatif ; mais avant sa réunion il avait déjà désigné une commissien d'Etat émargée de travailler à la pacification générale. Le Corps législatif, qui s*était réuni le 15, en avait également nommé une qui devait aussi travailler à la padfioation, aVee les commissaires fédéraux que la mission de Chambrier & Luceme devait atnenés à Neucihâtel. Les patriotes avaient donc à négocier avec la commission du Conseil d'Etat, avec la commission du Corps législatif, avec les commissaires fédéraux, et lorsque ToccQpation eut commencé, avec le colonel Ferrer commandant des troupes fédérales. Les patriotes avaient montré trop d'inexpérleoée ^ns toutes le? questions politiques pour ne pas être bientôt battus par les feux croisés de qpiatre négociateurs difiR§rents, qui tous avaient pour but unique de leur Mrelâcher le gage quils avaient en mains : le château de Neocbfttel.

Les chefs des iûsurgés sentaient bien que ce gage était leur unique salilt ; aussi foisaient-fls Jurer à chaque instant à la troupe «fu'elle n'abaiïdonnerait le château que lorsque noue ne serions plus Prussiens. Ces serments

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prêtés avec tant de facilité étaient bien futiles; car il était facile de voir même avant Tarrivée des troupes fédérales que nous perdions chaque jour du terrain et que la position ne pourrait se soutenir. Les insurgés sentaient d'ailleurs qu'il y avait pour eux plus de sécurité à traiter avec les représentants de la Confédération qu'avec les commissions d'Etat ou du Ciorps législatif, naturellement peu bienveillantes à leur égard, quoique un certain nombre de membres de cette dernière appartinssent à l'opinion qui voulait l'émancipation. Les commissaires fédéraux étant annoncés, on convint d'une suspension d'armes jusqu'à leur arrivée.

La position de la troupe au château devenait trèsmauvaise. En politique elle attirait sur elle la haine de la ville, soulevait toujours davantage la bourgeoisie de Valangin, perdait la considération des cantons suisses par l'absence totale de savoir-faire qui se manifestait si ouvertement chez les chefs. Sa force morale diminuait considérablementy parce qu'une troupe ainsi renfermée, ayante des chefs de hasard, guidée un moment par un sentiment généreux, ne pouvait conserver longtemps la discipline. Dans les commencements elle avait une espèce d'organi* sation, des bureaux de contrôle et une surveillance sur l'emploi des vivres que fournissait la bourgeoisie de Neuchâtel. J'ai été employé dans un de ces bureaux. Au bout de quelques jours, tout cela disparut; les vivres et les boissons furent donnés au hasard, et l'on s'imagine facilement ce qui eut lieu. La position militaire de la troupe n'était pas meilleure. Tandis que son action s'étendait à peine à la ville qui était sous ses canons, les soldats de Yalangin venaient la braver jusqu'à portée de la voix et de la carabine. Quelques promenades militaires en ville, avec de longs couteaux de chasse et des baïonnettes au bout des carabines et des fusils, au bruit des tambours, tout cela plus propre à effrayer des fenmies et des enfants qu'à repousser des soldats si nous en avions eu devant

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nous de bien sérieux. Tenlèvemeat dq matériel et des munitions contenus à Tarsenal du Grèt et à la poudrière de la route de Peseux, et la prise d'un char de capotes à Hauterive : tel est le bilan de ce que surent faire les chefii militaires de Texpédition en dehors des murs du château. Je vais dire un mot de cette expédition sur Hauterive, dont j'ai fait partie. La troupe du château avait les sympathies des populations des cantons de Vaud, Berne et Fribourg. Nous recevions des visites des citoyens d'Yverdon, de Morat, d'Anet Le 30 ou le 21 septembre vers midi, un exprès envoyé par des amis d'Anet vint annoncer que des canons expédiés par le gouvernement de Berne avaient passé par leur village, dirigés sur le camp de Valangin. Aussitôt la compagnie de carabiniers, sous les ordres de Fritz Courvoisier, et la ¥ compagnie de fusiliers, composée de patriotes des Montagnes, furent désignées pour arrêter ces armes au passage. Arrivés à la ruelle en bise du Grèt, les deux détachements se séparèrent. La compagnie de carabiniers passant par les Fahis et la Ck)udre vint sur Hauterive ; la compagnie d'infanterie, suivant la grande route, alla jusqu'à Thielle. L'incapacité militaire de nos chefs était telle qu'il ne fut pas organisé le moindre service de sûreté, ni aucune communication entre ces deux corps, qui agirent aussi isolément que s'ils eussent été complètement étraugers l'un à l'autre. Si la compagnie de carabiniers, qui était la plus exposée parce qu'elle côtoyait les avantpostes des Valanginois placés dans le bois de THôpital, eût été attaquée derrière la colline du Mail, elle aurait été écrasée avant que la 4» compagnie en eût été informée.

Pendant que la4« compagnie poussait sa reconnaissance jusqu'à Thielle, les carabiniers aperçurent à Hauterive les traces d'un ou de plusieurs de ces gros véhicules à larges jantes tels qu'en possèdent les voituriers de la Suisse allemande. Ces traces étaient trop évidentes pour laisser le moindre doute; mais les gens d'Hauterive, tous zélés

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royalistes, refusèrent de donner aucun renseignement. Quelques carabiniers suivirent ces traces et revinrent au bout de quelques i^ustants demander du renfort. Â ce moment, j'ai vu Fritz Gourvoisier pâlir et laisser aller plutôt qu'envoyer les honamea de bonne volonté prêter leur appui à ceux qui s'étaient les premiers lancés à la recherche. Il garda environ les deux tiers de la compagnie avec lui au carrefour de la route de Neuchàtel et de Saint- Biaise, et un détachement d^ 25 ou 30 hommes partit sous le commandement du lieutenant Gkistave Jeanrenaud. Par étourderie ou curiosité autant que par dévouemeot, je m'étais joint à oe détachement. Les habitants d'Hauterive nous voyant armer nos carabines en montant le village au pas de course, jetaient les hauts cris et s'attendaient à voir une bataille. Nous n'étions pas éloignés de le croire nous-mêmes : car ces cris nous faisaient supposer une escorte et nous fûmes tout surpris lorsque arri vé& au-dessus du village nous n'aperçûmes qu'un pauvre diable de voiturier, conduisant une grosse voiture bâchée^ qu'il avait une peine infinie à faire avancer, dans des chemins de traverse. On intima au voiturier l'ordre de s'arrêter. On l'atteignit bientôt et on l'obligea à rétrograder. Détachement, voiturier, voiture et chevaux rejoignirent la comipâgnie à Hauterive, et celle-ci revint à Neuchâtel par la grande route, conduisant sa prise en triomphe sans prendre plus de mesures de sûreté qu'en allant, ignorant oà se trouvait la 4<^ compagnie, qui continuait sa course sans plus s'inquiéter de nous que nous nous inquiétions d'elle. Les carabiniers rentrèrent en ville au milieu des habitants consternés qui ne savaient pas d'où nous amenions ce butin et qui soupçonnaient bien que nous l'avions enlevé à leurs amis les Valanginois, et des acclamations des soldats du château qui nous saluaient comme des vainqueurs.

Pendant que nous forcions le voiturier à tourner la voh ture et à nous suivre, on voyait à une distance d'un quart

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de lieue au plus un avant-poste valanginois, qui nous observait et qui avait sans doute été envoyé pour protéger le voiturier. H nous aurait peut-être assaillis si nous n'avions été appuyés ; mais ayant aperçu la compagnie tout entière, dont le plus gros détachement était resté dans le village, il resta dans l'expectative. Je lui prête ici peutêtre plus de courage qu'il n'en avait, car nous n'étions guère aguerris ni les uns ni les autres. Quant à la 4« compagnie, elle ne revint que plusieurs heures après nous, fort avant dans la soirée, lorsqu'on commençait à concevoir de sérieuses inquiétudes sur ce qu'elle petavait être devenue.

Voici ce que C'était que cette grosse voiture qu'on donnait depuis Anet pour des canons. Tandis que la troupe du château se trouvait fort bieù équipée et Vêtue grâce à Tarsenal et au magasin d'habillements qui ét^lit à sa disposition, celle de Valangin manquait complètement de vêlements chauds. Les chefs, ou peut-être même le goti^ vernement, avaient écrit à Berne pour obténit des caf)ot€iô du magasin de ce canton. Ainsi que je l'ai déjà dit, la révolution bernoise avait laissé subsister l'ancien Conseil d'EItat comme gouvernement provisoire, et au ïhoiÉ de septembre 1831 le nouveau Conseil d'Etat n*étstit pas encore constitué. L'aristocratie de Neuchâtel s'adressait donc à des amis qui mirent de l'empressement à fdttmir le camp de Valangin de tout ce dont il pouvait avoir bescto,' et c'est ce char de capotes que nous ramenions au ùSrâteau. n contenait en outre quelques menues munitions d^artiUerie.

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