CHAPITRE III Les mesures de ce régime
Parlons d'abord de cette fête ofiicielle dégoûtante par laquelle on célébra la victoire de léna remportée sur le roi de Prusse, que six mois auparavant on proclamait le père du peuple, quand parmi les vaincus se trouvaient de nombreux Neuchâtelois, qui. plus fidèles que les meneurs de la ville, croyaient encore servir leur pays en servant un prince qui avait eu le mérite de comprendre leurs institutions et d'en faire une application sincère.
Vint bientôt après, le retrait de la monnaie, véritable escamotage par lequel on démonétisa notre ancien bilton en avertissant vingt-quatre heures d'avance et en lui substituant une autre monnaie du plus mauvais aloi, que la république a dû retirer il y a peu d'années. Si ce n'était pour faire la cour au prince et lui procurer une belle somme ronde sans rien gêner aux autres ressources, on ne comprendrait pas le but de cette mesure inique. Gomment qualifier autrement une pareille monstruosité? L'ancien bilion était très-abondant, et quoiqu'il valût mieux que celui qui lui a été substitué, il était loin d'avoir une valeur intrinsèque égale à sa valeur nominale. N'informer que vingt-<[uatre heures à l'avance que cette monnaie allait être démonétisée, c'était exposer une quantité considérable de gens à ne pouvoir en faire l'échange, et par conséquent à perdre tbute la différence entre la valeur intrinsèque et la valeur nominale. Cette monnaie étaii en outre très-répandue dans les pays voisins, qui durent se faire une triste
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idée de nos procédé.^ administratifs. Ce n'est pas tout : comme si la spoliation n'eût pas été suffisante, on fit, au moment du retrait, des paquets séparés de ce qu'apportaient les particuliers, et plus tard on leur en rendit la plus grande partie en pièces coupées, sous prétexte qu'elles étaient fausses. Il est clair que n'étant pas contemporain de ce fait et n'en parlant que par ce que la tradition m'a transmis, je ne dirai pas que les pièces rendues pour fausses fussent bonnes. Cependant cette idée est restée dans tous les esprits. J'ai entendu de nombreux contemporains l'affirmer avec assurance. Ce qui me paraît devoir confirmer cette assertion, c'est la proportion de pièces rendues qui doit avoir été considérable et qui aurait amené un véritable trouble dans les relations, si réellement elles eussent été fausses. Joignons à cela l'émission d'un billon valant intrinsèquement le quart de sa valeur nominale, qui a constitué un emprunt sans intérêt dont le prince a caché le montant et que le peuple neuchâtelois a remboursé de nos jours, et nous aurons la mesure de tout ce qu'a eu d'inique et d'odieusement fiscal ce changement qu'on ne prenait pas même la peine de colorer d'un but d'utilité, tant sous un maître fort on se sentait fort soimême.
Si le prince avait eu une liste civile déterminée d'avance, on aurait compris que le Conseil d'Etat, qui devait avoir les intérêts du pays au moins autant à cœur que ceux du prince, eût créé des ressources pour les rendre aux populations en travaux ou en institutions utiles. Mais rien de pareil n'existait. Un seul compte était tenu : les revenus de l'Etat servaient à payer quelques traitements au gouverneur, aux conseillers d'Etat aux maires ; tout le reste était envoyé au prince. Les revenus consistaient essentiellement dans la dîme et les redevances féodales, les droits régaliens et le produit de quelques propriétés foncières. La dîme et les redevances féodales étaient fixées de toute ancienneté; le prince n'avait pas à
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se plaindre s'il percerait ce que ces redevances rapporlaient. Si les modifications à la culture amenaient une augmentation de produits en céréales, les redevances augmentaient dans la même proportion, et il ne serait venu à l'idée de personne de demander une diminution dans le prélèvement de la dîme en raison de cette augmentation du produit Le principe contraire était pareillement juste. Si de mon champ qui avait régulièrement payé sa dîme parce que je le cultivais, il m'a plu de faire un sol de maison, je ne dois aucune compensation au prince pour ce changement. Les produits en céréales, le lin, le chanvre, devaient seuls la dîme. Le principe des revenus de TËtat ne permettait aucune modification, puisque nous avions le système des redevances et non pas celui des impôts. Malgré cela, on trouva un prétexte pour maintenir le système des redevances tout en lui donnant de Textension. C'est à peu près à cette époque qu'eut lieu une révolution assez considérable dans Texploitation rurale. Précédemment on semait constamment son champ de céréales, soit fromeni ou orge ; on se contentait pour tout assolement d'après la loi de Moïse, de le laisser reposer de temps en temps en jachère. L'introduction si avantageuse des foins artificiels amena de meilleurs aménagements et fit produire à la terre au moins autant de céréales et le foin artificiel en plus. L'augmentation des engrais et la variété des cultures font facilement comprendre comment ce résultat pouvait être obtenu. Ce changement fut le prétexte d'une augmentation de revenus pour le prince. Si le produit en céréales n'avait que peu ou même pas du tout diminué, comme je viens de l'expliquer, l'étendue de terrain cultivé en céréales avait par contre diminué de moitié. U n'en fallut pas davantage pour donner raison à l'établissement d'une nouvelle redevance. On laissa le laboureur cultiver sa terre selon son idée et sans entrave; mais on appliqua la dime au foin. Si le peuple neuchâtelois avait eu à cette époque la plus petite part dans la direction de
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ses affaires, il aurait fait comprendre au prince que c'était une injustice ; mais qui aurait pu faire la moindre observation ? Les bourgeoisies se taisaient et pour cause ; le Conseil d'Etat faisait tout pour être agréable au prince; le gouverneur faisait son métier, en augmentant le rendement des redevances et en les percevant le plus promptement possible, car on sentait que le terrain n'était pas solide.
Je n'en ai pas fini avec les mesures fiscales de cette époque On entreprit encore la modification du lod, modification d'ailleurs juste en elle-même, utile au fond, si elle n'avait pas toujours eu pour but d'augmenter les revenus du prince. Avant cette époque, le lod se payait à 8 pour cent mais en compensation les échanges en étaient affranchis. Pour se soustraire à un droit aussi exorbitant, les notaires avaient imaginé des échanges fictifs. L'acte portait le transport réel d'une propriété d'un vendeur à un acquéreur sérienx, mais celui-ci lui donnait en échange une autre propriété que Ton désignai t» parfaitement, mais que les désignations de l'acte rendaient introuvable, parce qu'en effet elle n'existait pas du tout. La compensation réelle ^^e faisait soit en numéraire, soit en cédule, et sous prétexte d'avoir fait un échange on évitait un lod de 8 pour cent. C'était une fraude et une habitude de tromperie extrêmement fâcheuse introduite par des officiers publics: cependant elle était partout répandue et uniformément pratiquée; le gouverneur l'avait sciemment tolérée pendant une si longue suite d'années, qu'elle avait perdu ce caractère et était en quelque sorte passée en droit. Pour abolir cet usage tout en paraissant amortir le coup sensible que cette abolition allait porter aux contractants, on réduisit le lod à 6 pour cent, mais en revanche on imposa les échanges à un demi-lod par chaque partie. De cette manière,^ le rendement des lods fut plus fructueux.
On voit que les intérêts du prince étaient entre bonnes mains, et que la surveillance autrefois exercée par les
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bouï^eoisies u'existant plus, on taillait en plein drap, sans slnqaiéter beaucoup des rumeurs sourdes qui circulaient timidement dans le pays, tant on craignait la puissance A laquelle nous étions attachés! Mais si la noblesse deNeuchâtel, qui formait le Conseil d'Etat, s'occupait avec sollicitude des intérêts du prince et oubliait ceux du peuple neuchâtelois, qui pourtant méritaient bien quelque attention, en revanche elle n'oubliait pas les siens propre?, comme nous allons le démontrer. Pendant que les bourgeoisies étaient en possession de leurs droits, il n'aurait pas été possible de fevoriser certaines classes et certaines parliee du pays; la bourgeoisie de Valangin entre autres n'aurait jamais laissé imposer de telles mesures à son détriment. Mais Toccasion était trop belle, pendant cette période où Ton pouvait tout, oh Ton osait tout, pour ne pas la saisir avidement. Aussi, par un décret dont le prince Alexandre était probablement bien innocent, on prohiba dans tout le canton l'entrée des vins et liqueurs de l'étranger. De cette manière, les habitants du Val-de-Travei*s, du Val-de-Ruz et des Montagnes durent forcément se pourvoir des produits du Vignoble, lequel, en acquérant ainsi un monopole, ne dut pas céder ses produits à plus bas prix. La sollicitude de la noblesse neuchâteloise pour les habitants dn Vignoble n'était pas telle qu'elle eût seule inspiré cette mesure : on sent là un Conseil d'Etat marchand de vin, comme ont osé le dire au roi de Prusse les communes des montagnes et des vallées, lorsqu'on voulut rétabhr une seconde fois cette barrière. En effet, les grandes familles de Neuchâtel possédaient à cette époque et possèdent encore aujourd'hui une grande partie des vignes du canton. Puisque j'ai signalé et apprécié les mesures prises pour plaire au prince et augmenter ses revenus, je dois, pour être juste, indiquer aussi celles qui n'ont eu qu'un but utile et un résultat heureux. Elles ne sont pas nombreuses; cependant elles valent la peine d'être mentionnées. En première ligne d'utilité est sans contredit l'abolition de la
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vaine pâture. Autrefois, le propriétaire d'un champ ou d'un pré n'en pouvait pas disposer d'une manière absolue. Il lui était interdit d*y faucher le foin après le 3 août 9 le vegaAn qui venait après appartenait à la commune, qui n'en tirait aucun profit mais y faisait pâturer en commun tout le bétail du village. On perdait ainsi, outre le droit de disposer de sa propriété, le moyen de la cultiver convenablement et le produit d'une seconde récolte. Celle-ci était autant foulée que broutée, et Téconomie publique y perdait considérablement. La mesure qui supprimait cet abus n'aurait peut-être pas été possible avant 1806, parce que ceux qui en profitaient auraient mis les communes et bourgeoisies en avant pour faire échouer cette mesure. Le despotisme coûtait assez cher à cette époque au peuple neuchâtelois, pour qu'il lui valût au moins un avantage, et c'en fut un considérable pour l'agriculture que cette obligation pour chaque propriétaire de se racheter du droit de vaine pâture envers la commune dans laquelle était situé son fonds. Ce rachat se fit â un taux relativement élevé ; les communes ne firent pas pour la plupart un emploi fort utile du produit des rachats; mais les propriétés se sont affranchies et la fortune du pays s'en ast sensiblement accrue.
La constitution de la chambre d'assurance ainsi que la fondation de l'assurance mutuelle contre l'kicendie sur les bâtiments fut également une innovation heureuse, malgré les critiques qui l'accueillirent â son début et les craintes qu'elle fit naître. Tout imparfaites que fussent les bases de l'association, celle-ci a eu l'avantage d'initier les populations au système des assurances, qui jusqu'à présent n'a pas produit les fâcheux effets que l'on avait appréhendés.
Le prince n'avait aucune obligation d'employer la moindre partie des revenus pour l'utilité de sessi^ets; aussi ne lui devons-nous qu'une reconnaissance relative pour les travaux publics qui ont été exécutés pendant la domination Berthier. La route presque entière depuis Neuchâtel
à la Chaux-de-Fonds, celle de la Tourae et le pont de Serrières, sont des constructions de cette époque. Les compliments n'étaient pas longs : le gouvernement rendait une ordonnance décrétant tels ou tels travaux, sans s'inquiéter des voies et moyens, qui étaient laissés à la charge des communes et particuliers ; mais comme Tautorité exerçait, par la crainte qu'on avait d'elle, une pression considérable, la peur faisait qu'on s'exécutait de bonne grâce, et Targent se trouvait. De subvention de la part du prince il n'en était pas question. La vie était chère à la cour du grand empereur ; tous les revenus de l'Etat devaient contribuer à alléger les charges de celui que la Providence nous avait désigné comme seigneur et maître.
Si le gouvernement ne contribuait pas financièrement à ces travaux, il avait du moins le mérite réel d'en comprendre la nécessité et de forcer ceux auxquels ils étaient utiles à les exécuter. Le despotisme intelligent a quelquefois de l'avantage ; je crois cependant qu'il ne faut pas trop s'y fier Que dire après cela de la oourgeoisie de Neuchâtel, qui, ayant payé de ses beaux deniers jusqu'au dernier sou les frais de construction du pont de Serrières, lui donna néanmoins par flatterie le nom de pont Alexandre ! Cette dénomination n'était pas plus vraie que celle qui lui a été substituée et qui attribue à quatre citoyens de Neuchâtel l'honneur de cette construction. Si vous vouliez l'attribuer à un homme ou à des hommes, vous auriez dû l'appeler Pont Purry.
Pour ne rien omettre de ce qui a été fait sous la domination Berthier, je mentionne encore la création de la gendarmerie et la substitution de ce corps à l'action des communes, qui seules étaient alors chargées de la police. Au fond, la mesure était bonne ; mais elle fut trèsimpopulaire à son début, parce que la gendarmerie fut mal recrutée et surtout chargée de fonctions qui froissaient considérablement la population, telles que la surveillance de la contrebande des vins et liqueurs.
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Je ne dois pas oublier non plus Torganisation de la régie des postes. Cette administration était remise à ferme à la famille Fischer, de Berne. En rompant le traité avec cette famille, le gouvernement procurait un revenu au prince et gardait un service public important qui ne pouvait être convenablement fait par des fermier», dont le propre intérêt était le seul souci.
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