CHAPITRE XXX Les négociations
Les commissaires fédéraux étaient arrivés la jour même ; ils envoyèrent prendre des informations sur cette capture. L'inventaire s'en fit le soir môme par devant leur secrétaire et, sur la demande des commissaires, elle fut rendue aux Valanginois.
Le choix des commissaires fédéraux aurait dû éclairer les chefs du château sur les dispositions de la Diète à leur égard. C'étaient M. de Tillier, qui s'était il est vrai rallié à la révolution de Berne ; mais il n'en appartenait pas moins à l'aristocratie de ce canton et était par cela même trèsfavorable à celle de Neuchâtel, et M. Sprecher de Berneck, des Grisons, tous deux conseillers d'Etat. Le canton des Grisons était dirigé par une oligarchie comprenant quatre ou cinq familles au plus qui suivaient le mouvement des révolutions cantonales, mais n'en avaient jamais laissé accomplir une chez eux. M. Sprecher, comme d'ailleurs tous les Grisons, tenait aux alliances avec les puissances étrangères. Il alla plus tard jusqu'à dire en pleine Diète qu'il serait à désirer que tous les cantons eussent un puissant protecteur comme Neuchâtel.
Ce sont ces deux hommes qui devaient décider du sort de Neuchâtel. Il ne fallait pas beaucoup de perspicacité pour juger du résultat. Cependant les libéraux se faisaient toujours illusion. Officiers et soldats s'imaginaient que leur but étant de ne vouloir être que Suisses, il était impossible qu'ils n'eussent pas les sympathies de tous les
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Suisses indistiDctement Us pensaient que si, pour obéir au Pacte fédéral, on les délogeait du château, ce ne serait qu'un simulacre et que des soldats suisses ne feraient jamais feu contre eux. C'est sur cette fausse sécurité qu'ils attendaient le résultat des négociations.
Les commissaires fédéraux prirent d'emblée toutes les précautions pour appuyer par la force leur intervention dans nos aflaires. Lorsque le Conseil d'Etat avait sollicité des secours à Lausanne, à Berne et à Fribourg, il s'était borné à demander trois compagnies de chacun de ces cantons. Les commissaires, de leur c6té, firent entrer à Neuchâtel une brigade entière, deux batteries d'artillerie, dont une de gros calibre, une compagnie de carabiniers et trois bataillons d'infanterie. Avec de pareilles forces, ils n'avaient plus à négocier, ils pouvaient imposer leur volonté. Cependant, comme le château manifestait des velléités de résistance et que les commissaires avaient pour recommandation d'éviter l'efiFusion du sang, ils entamèrent des négociations précédées de la signature d'un armistice.
Cet armistice indique le degré d'incapacité des chefs patriotes. Tandis que les troupes de Yalangin occupaient des postes à plus d'une lieue de leur centre et à portée de carabine du château, vers le Chanet, le Vauseyon, le Plan, les Fahys et le Mail, celles du château étaient renfermées dans cette place. L'armistice admettant que chaque parti gardait ses positions, il fut conclu sur ces bases. La ville de Neuchâtel neutralisée, les troupes des deux camps pouvaient la parcourir avec des armes blanches seulement. Tandis que Yalangin avait des postes (|ui entouraient la ville, le château n'avait pas l'ombre d'un avant-poste. Il en devait être ainsi : les troupes de Yalangin avaient à leur tète le colonel Pettavel, qui avait fait la grande guerre et s'était même distingué au passage de la Bérésina; de plus, il était secondé par plusieurs offi* ciers de l'état-major fédéral et étrangers. Les libéraux, en
choisissant Bourquin, avaient perdu les conseils et le concours de deux militaires distingués, le colonel Gourraât et le major Perrot. D est facile de comprendre que des hommes de mérite ne pouvaient consentir à recevoir des ordres d'un officier subalterne sans connaissances militaires et sans expérience de la guerre. Courrants^était retiré dès le premier jour ; Perrot était resté, mais n'avait aucun commandement. II était tellement mal à Taise qu'il répéta la scène qu'il avait déjà jouée en 1820 sur la place d'armes de Fleurier en découvrant sa poitrine et demandant qu'on le fusillât si Ton n'avait pas confiance en lui.
Après la signature de l'armistice et l'arrivée des troupes fédérales, qui entrèrent à Neuchâtel le 23 et le 24 septembre, les négociations furent reprises entre les dhefs du château d'une part et les commissaires fédéraux, la commission du Conseil d'Etat et celle du Corps législatif d'autre part. Malgré tous les serments qu'on avait fait prêter aux libéraux de ne sortir du château que Suisses et rien que Suisses, il fallut bien en rabattre. La seule concession à laquelle allaient se réduire toutes les prétentions de ceux-ci était que les assemblées primaires seraient convoquées dans tout le pays pour voter sur la question de l'émancipation. Ils n'exigeaient pas même que le résultat de cette votation étant favorable, l'émancipation fût reconnue. Les commissaires fédéraux n'auraient pas admis cette condition, qui pouvait procurer de graves embarras avec la Prusse. On convint seulement que si la majorité demandait l'émancipation, on entrerait en négociation avec le roi de Prusse.
 cette époque, tous les patriotes, quils fussent dahs le château ou au dehors, s'imaginaient que si la question politique était portée devant les assemblées primaires, elle serait résolue en leur &veur, et que le roi de Prusse ne ferait aucune difficulté d'y souscrire. J'ai partagé cette ma^ nière de voir comme chacun; mais lorsque Fagitation fut
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calmée, la réflexion et l'expérience me prouvèrent que nouâ nous étions fait d'étranges illusions. D'abord, le compte des royalistes et des républicains n'était pas difficile à étaUar et il était évident que nous étions de beaucoup les moins nombreux. Indépendamment des moyens d'action qui avaient été employés pour amener les hommes sous les armes, Valangin avait plus de volontaires réels que le cbàteau. En faisant le recensement des localités apparte^ nant à chaque parti, dans une votationparfeitement libre, les républicains auraient réuni un tiers des suffî^ages et les royalistes les deux autres tiers. Cette votation, au sujet de laquelle nous nous obstinions, aurait été un enfoncement moral à ajouter à l'enfoncement politico-militaire que nous subissions tous les jours.
Sans doute, si une votation avait eu lieu et que le parti de l'émancipation l'eût emporté ou eût feit la balance, le gouvernement se serait trouvé dans une très-fausse posi-* tion, ne pouvant plus nier qu'il avait une partie importante du pays contre lui. Mais il faut reconnaître que la divergence politique, qui partageait le pays en deux fractions égales, aurait rendu le gouvernement aussi difficile pour les républicains qui auraient acquis le pouvoir que pour les royalistes qui l'auraient conservé. Même en prenant nos illusions pour base, nous ne pouvions compter que sur une majorité insignifiante, et ce résultat obtenu, quelle figure aurions*nous faite devant le roi de Prusse et devant la diplomatie en demandant d'être maîtres de nous-mêmes, non pas au nom du pays, mais au nom d'une majorité de quelques cents voix sur dix mille votants? H est évident que le roi n'aurait pas abandonné les fidèles pour satisfaire les rebelles ; il aurait rappelé à la Confédération qu'elle avait garanti ses droits ; si celle-ci eût favorisé les républicains et permis le renversement du gouvernement, elle se serait trouvée sous le coup d'une menace de guerre. Dans ce cas, le gouvernement de Louis- Philippe, qui cherchait à se faire pardonner son origine
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révolutioDnâire, aurait pesé sur la Confédération et nous serions restés Prussiens malgré notre majorité. Le gouvernement ainsi soutenu aurait acquis des partisans dans le pays par ce seul fait qu'il était gouvernement, comme cela s'est d'ailleurs passé après sa victoire de décembre, et les patriotes auraient dû se tenir coi.
La condition de la convocation des assemblées primaires pour la votation sur la question politique ne pouvait donc mener à rien de bon pour les patriotes. Toutefois, si elle n'avait quant au fond aucun avantage sérieux, elle était pour la forme et pour lapparence un moyen de sortir honorablement du château.
Cependant le Conseil d'Etat refusait obstinément de souscrire à cette condition. Croyait-il à Tinfériorité numérique de son pai tiî II est difficile de le supposer. Lui. si peu habitué aux faveurs populaires, il se voyait acclamé par la partie du pays où il avait ses plus ardents adversaires, depuis que sa cause était commune avec celle du roi. Il connaissait trop bien la situation pour ne pas apprécier plus justement que nous ne le faisions nous-mêmes, les résultats probables de la votation. Quel était donc son but en refusant ce scrutin ? VoulaiWl sauvegarder le principe monarchique qui n'admet pas que les sujets disposent d'eux-mêmes, ou craignait-il réellement les conséquences de cet acte? Je ne saurais le dire. Il lutta jusqu'au bout, et tout ce qu'on obtint de lui c'est qu'il ne s'opposerait pas à la convocation des assemblées primaires.
M. Blanc, député de Travers, voyant que les négociations n'aboutissaient pas et que le Corps législatif allait se séparer en renonçant à la pacification, prit sur lui de proposer que le Corps législatif convoquât lui-même les assemblées primaires sur lesquelles les patriotes comptaient tant; mais cette proposition fut ajournée.
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