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CHAPITRE XXXI

La capiiulatioii et la sortie.

Les commissaires fédéraux et le colonel Forrer, commandant la brigade fédérale, reprirent les négociations abandonnées par les commissions et aboutirent le 27 septembre à la convention suivante :

1» Oubli complet du passé de part et d'autre;

2» Renvoi dans leurs foyers au même jour, de tous les hommes armés en quelque partie du pays qu'ils soient rassemblés ;

3<» Remise du château aux troupes fédérales, avec le matériel de guerre appartenant au canton.

Cette convention était signée par le colonel Forrer pour les troupes fédérales et par Bourquin, Roulet, Perrot et Courvoisier pour les troupes du château. Elle était accompagnée d'une déclaration des commissaires fédéraux Sprecher et Tillier, qui en garantissaient Texécution au nom de la Confédération, et d'une lettre du Conseil d'Etat aux commissaires fédéraux déclarant que le gouvernement ne mettrait aucun obstacle à la convocation des assemblées primaires.

Cette convention était réellement tout ce qu'on pouvait obtenir de mieux dans la situation qui était faite aux libéraux, en présence des troupes fédérales d*un côté et du camp de Valangin de l'autre. S'obstiner à rester dans le château, lorsqu'on en pouvait être expulsé par quelques boulets lancés par les deux batteries bernoises, aurait été de la folie. Nous en sommes redevables au colonel Forrer,

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dont Tinfluence dans cette affaire a contre-balancé celle des commissaires fédéraux, et que cependant, nous avions alors accusé bien injustement d'être favorable aux Valanginois, parce que, obéissant aux ordres des commissaires il allait nous forcer à évacuer la place, comme si en sa qualité de commandant de la brigade II eût pu faire autre chose!

Il est à remarquer que nous qui, aux yeux de la Confédération comme à ceux du gouvernement du canton, étions des insurgés, nous étions traités d'égal à égal avec le gouvernement. U n'y avait pas amnistie, mais oubli du passé de part et d'autre ; les troupes du château étaietlt licenciées en même temps que celles du gouvernement; il y avait égalité parfaite dans les termes de la conven* tion. Cependant il n'en fut pas tout s\ fait ainsi dans son exécution. Au moment où nous allions abandonner la place que nous avions occupée seize jours, pour y revenir seize années après, le colonel Forrer nous harangua en nous engageant à reprendre nos travaux et à travailler à la paix du pays; mais il ne nous dit pas quelles précatrtions blessantes il avait prises à notre égard. Nous n'avions certes aucune envie de sortir isolément des rangs pour aller en ville, où nous aurions été en butte à des injures et même à des attaques plus graves; il était superflu ^t offensant de nous barrer toutes les issues par lesquelles IK>U8 aurions pu sortir de la colonne. Depuis le château ju^ques et y compris la route du bas de Gorcelles, il n'y avait pas un seul passage aboutissant à la roiîte qui ne fût gardé. Nous acclamions ces soldats au passage, â f ause du brassard qu'ils portaient et parce que nous supposions qu'ils avaient des sympathies pour nous. Quelle situation forcée I Les troupes fédérales étaient venues rétablir l'autorité du roi et les royalistes les insultaient; elles nous avaient forcés à abandonner le château, eBes nous surveillaient et nous gardaient à notre sortie, et nous leur envoyions des vivats!...

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Les deux tiers de la population suisse avaient, huit ou dix mois avant nous, substitué le régime démocratique au régime oligarchique. Le? gouvernements de ces cantons devaient désirer que Neuchâtel s*émaiicip&t de la tutelle royale comme de la direction aristocratique; ils devaient désirer que la frontière occidentale de la Suisse ne fût pas échancrée sur une longueur de dix lieues par une souveraineté étrangère, qui bien qu'admise dans la Confédération, pouvait à loocasion être ou un obstacle à la défense ou Tobjet même d'une attaque, et malgré cela, intimidés par la diplomatie, ils envoyaient leurs bataillons pour empêcher Tacomplissement d'un acte qui était tout à leur avantage. Par la même raison, nous acclamions comme amis ceux qui venaient renverser notre ouvrage et détruire nos espérances.

Cette égalité qui était dans la convention d'évacuation et que le colonel Forrer n'observa pas en nous faisant en quelque sorte garder jusqu'à Corcelles, précaution qu'il n'avait pas prise envers les troupes de Yalangin, ne fut pas observée non plus quant à l'heure du licenciement. Nos adversaires restèrent sur pied deux heures après notre sortie du château.

Ainsi finit cette expédition qui a été la cause déterminante de la division qui a régné pendant vingt-six 9ns entre les citoyens neuchâtelois et qui a duré jusqu'au traité de Paris de 1857. On peut dire que les promoteurs de cette entreprise y ont mis tout leur dévouement et tout leur courage, et que lorsque des citoyens sacrifient ainsi leur position sociale, exposent leur vie, donnent leur fortune et leur temps pour une œuvre généreuse, on leur doit la même reconnaissance ({ue si leur projet eût réussi. Les vertus qui les avaient poussés à se sacrifier pour l'aflEcanchissement de leur pays ne leur ont fait défaut dans aucune occasion; mais ils étaient, comme la plupart des hommes appartenant au parti patriote, compléteipent inexpérimentés, tandis que leurs adversaires connaissaient

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toutes les roueries de la politique. Ls ne surent pas remarquer combien la situation politique de la Confédération et de l'Europe, en septembre 1881, était différente de celle de 1830. Ils laissèrent se former tranquillement le premier noyau du camp de Valangin, alors qu'il était si facile de le dissoudre. Le gouvememenl, d'abord en fuite, vint siéger sous les canons du château sans que les patriotes fissent aucune tentative pour le déloger. Leurs chefs permirent aux avant-postes de Valangin d'entourer la ville sans avoir eux-mêmes le moindre moyen de se faire respecter en dehors des murs du château. Enfin la trop grande confiance qu'ils accordèrent aux paroles équivoques du chancelier Am Rhyn leur fut fatale, et après un temps précieux perdu dans de fâcheuses illusions, il fallut accepter quelque capitulation que ce Ait; le colonel Porrer, qui sentait que l'esprit patriotique et suisse vibrait chez les libéraux et non chez leurs adversaires, leur fournit le moyen de se tirer honorablement d'affaire.

Toutes ces fautes, que j'ai dû faire remarquer pour être juste, n'étaient pas celles des chefs du château seulement, elles étaient celles du parti tout entier et ne provenaient que de l'inexpérience d'hommes qui faisaient leurs premiers pas dans la politique, tandis que leurs adversaires, qui se croyaient nés pour diriger les affaires de leur pays, en avaient fait l'étude de leur vie entière.

On remarque à diverses reprises cette même infériorité relative du parti patriote : d'abord en mars et avril, lorsqu'il se laissa bercer dans l'idée qu'il obtiendrait tout par un conseil de la nation ; puis dans la lutte parlementaire du mois de juillet, oix ce même Corps législatif semblait créé pour défendre les prérogatives royales; dans la lutte armée de septembre, oti la Confédération, amie naturelle de ceux qui voulaient se vouer à elle, fut contrainte de tourner ses armes contre eux.

Quelles qu'aient été d'ailleurs les conséquences désastreuses de cette expédition de 1831, conséquences qui

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sont retombées sur ceux qui Tavaient faite et soutenue, cet acte n'en devait pas moins amener un jour l'affranchissement du canton de Neuchâtei. Il précipita la division dans les opinions politiques du pays et toutes les animo* sites et les haines que cette division entraine }\ sa suite, mais on peut dire qu'il ne la créa pas. La division était à Tétat latent dans les esprits et dans les idées ; elle pouvait aussi bien surgir d'une discussion du Corps législatif que d'une prise d'armes. li était impossible que les inconvénients de notre situation politique ambiguë une fois signalés comme ils l'avaient été dès le printemps de 1831 n'amenassent pas un jour un conflit entre ceux qui voulaient les faire cesser par la renonciation du roi de Prusse et ceux qui voulaient y mettre fin par notre sortie de la Cionfédération. Il fallait que cette question fût posée, et une fois posée elle ne pouvait être résolue que par la re* nonciation du roi de Prusse à tous ses droits. La majorité dn pays, la presque unanimité du Corps législatif, les quatre bourgeoisies et le Conseil d'Etat réunis, appuyés par la Prusse, Tune des cinq grandes puissances, et par la diplomatie européenne, ont à deux reprises vainement tenté la solution inverse et n'ont réussi qu'à prouver que les patriotes avaient raison. Le coup de tonnerre de février 1848, en étourdissant la diplomatie pendant quelques jours, a sufiEL pour nous permettre d'amener la vraie solution, que l'Europe a fini par sanctionner.

L'expédition du château a donc posé la question. Mais ce n'est pas le seul avantage qui soit résulté de cette tentative. Vraie école, elle a instruit les hommes de 1848 qui sans cette expérience seraient retombés dans les mêmes fautes que je viens de signaler.

Les conséquences immédiates de la prise d'armes furent désastreuses. La division des partis se fit presque instantanément; chacun prit sa place dans les rangs des royalistes ou dans ceux des patriotes. J'aurais de la peine à me rappeler un seul individu qui soit resté à l'écart.

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Non-seulement chacun avait adopté une cocarde, mais tous l'avaient prise avec exaltation. Je conviens que trèspassionné moi-même, je pouvais à tort attribuer aux autres Tardeur qui m'animait; cependant, ce qui est trèsréel et que mon imagination n'a pas créé, ce sont les coups, les insultes dont les hommes des deux partis se gratifiaient réciproquement, les divisions dans les familles et les haines que le temps n'a pas toutes éteintes.

Après avoir réinstallé le gouvernement au château, les commissaires fédéraux et le colonel Forrer s'étaient en quelque sorte mis à sa disposition. Il ne resta à Neuch&tel que le nombre de soldats sufiisant pour la tranquillité du gouvernement; le surplus fut cantonné dans les parties du pays connues pour appartenir à l'opposition libérale. Quoique les patriotes aimassent beaucoup les confédérés, et que les royalistes dussent les aimer encore davantage, puisqu'ils les avaient secourus, ni les uns ni les autres ne voulaient les loger. On les reçut pourtant bien partout; mais c'était un nouveau si^et de récriminations entre les partis: on reprochait aux royalistes de les avoir appelés; on reprochait aux libéraux d avoir nécessité leur intervention.

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