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CHAPITRE XXXn

L'émancipatioii devant le Corps législati!.

Cependant tout n'était pas dit par révaouation du château. Le Conseil d'Etat avait déclaré qu'il ne mettrait aucun obstacle à la consultation du pays sur la question politique qui le divisait. La proposition de Blanc, député de Travers, que le Corps législatif se chargeât lui-môme de la convocation des assemblées primairas. était sur le bureau de ce Conseil. La question de savoir si oui ou non cette convocation aurait lieu devait être résolue. C'était le dernier avantage politique que les chefs du château avaient non pas obtenu, mais cherché à obtenir; il ne pouvait pas être abandonné à la mauvaise volonté du Conseil d'Etat Guinand, dans ses Fragmenta neuchâtelois^ dit que cette-proposition était une faute, qu'il fallait laisser le Conseil d'Etat dans son tort en ne convoquant pas les assemblées primaires. Mais Guinand oublie que le Conseil d'Etat n'en avait pas pris l'engagement et qu'il n'avait aucune obligation positive ni aucune obligation morale de faire cette convocation. Il valait donc bien mieux être encore battu sur ce point que de paraître redouter le scrutin en laissant tomber l'aifaire.

Le Corps législatif était convoqué pour le 7 octobre ; de toutes les parties du pays les libéraux lui envoyèrent des pétitions pour lui demander la votation sur la question politique, cause de tant de divisions, en promettant de se «oumettre à ce que la majorité aurait décidé, quel qu'en fût le résultat.

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Cette assemblée se réunit en effet à Tépoque fixée, dans le but unique de délibérer sur cette question. C'était certainement un moment solennel pour le pays, et il faut avouer que la discussion eut lieu avec une parfaite liberté d'allures de part et d'autre.

Les appréciations que j'ai faites plus haut sur le nombre des partisans de chacun des deux systèmes politiques en présence ne sont certes pas exagérées, et si la votation avait eu lieu, il est certain que les partisans de l'émancipation auraient été battus et qu'ensuite Ils n'auraient plus eu une bonne raison A donner pour critiquer le système politique en faveur duquel le pays se serait prononcé.

Malgré cela, le gouvernement, ainsi que tout le parti royaliste à sa suite, s'acharna à combattre une mesure qui aurait infailliblement tourné à son avantage, tandis que les patriotes réclamaient à grands cris une votalîon qui aurait tourné à leur confusion.

La session du Corps législatif dans laquelle cette question politique fut discutée est certainement la plus belle session parlementaire qui ait jamais eu lieu dans le canton de Neuchâtel, même depuis 1848. La question proprement dite de la convocation des assemblées primaires resta en quelque sorte à l'arrière-plan; ce qui fit l'objet réel des débats, ce fut de savoir s'il y avait utilité et convenance pour le pays à conserver la forme aristo-monarchique sous laquelle il vivait, ou à la remplacer par la forme monarchique et républicaine. Placée sur ce terrain, la discussion se ressentit de la gravité du moment; mais ici comme dans la session du mois de juillet précédent, les défenseurs de la liberté et du système républicain avaient les allures moins franches que leurs adversaires et ne pouvaient critiquer le système qu'ils voulaient mettre de côté qu'en faisant toute espèce de réserves et de protestations de leur respect pour les droits du roi et de leur soumission à sa volonté s'il voulait continuer à nous protéger malgré nous.

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Le graod ôvénement de cette session mémorable est évidemmeDt le discours de Ghambrier, procureur général. Si ce discours n'eut pas une influence appréciable sur la YotaiioQ, attendu que «haque député ou à peu prés était fixé d'avance, il eut cependant un retentissement considé* rable, eu égard au personnage qui 1 avait prononcé et aux documents sur lesquels Torateur s'appuyait, documents que personne ne pouvait contredire alors, puisque le gouvernementâeui avait à sa disposition les actes sur lesquels ils se fondaient

Ghambrier était bien réellement le personnage principal aussi bien du gouvernement d'octobre 1831 que de celui qui lui fiit substitué quelques semaines après. Jusqu'alors, cet homme avait été peu remarqué; on croyait même qu'il avait un embarras dans la prononciation qui l'empêcherait de prendre la parole en public. On ne fut pas peu surpris de l'entendre dès le début de la session du Gorps législatif au mois de juillet 1831, et surtout à l'occasion de la discussion sur la convocation des assemblées primaires ; il se fit connaître non-seulement comme homme d'Etat, mais surtout comme orateur de talent, pour autant bien en* tendu qu'il y a du talent k débiter agréablement des ao* phismes et quelquefois des fictions.

Ce discours, qui fut publié et répandu à profusion dans Je pays, n'eût pas été difficile à réfuter par quiconque aurait eu quelque talent, sa liberté d'allureâ et la possession des documents officiels dont Ghambrier s'était servi à fia manière pour jeter de la poudre aux yeux. U était superflu de dire que les bourgeoisies avaient été consultées en 1814 sur le rétablissement de la domination prussienne, puisque ithacun, à cette époque surtout, pouvait se rappeler que cette restauration avait eu lieu aux accLa* matk>nfl enthousiastes de toute la population. Ge fait de la consultation des bourgeoisies était d'ailleurs absolument faux, aussi bien en ce qui concerne les bourgeoisie^ dles-mèmes qu'en ce qui concerne leurs conseils, ca#

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Tadresse au roi est du 3 février 1814, tandis que, dès le mois de décembre 1813, Ghambrier s'était rendu avec son oncle Ghambrier d*01eyres auprès du roi de Prusse, à Friboiirg-en-Brisgau , d'où il co:respondait avec le Conseil d'Etat sur le rétablissement de l'autorité du roi avec incorporation dans la Confédération suisse.

Ce fait, qui peut être vérifié en consultant les ma* nueis du Conseil d'Etat, prouve que si en peuple fidèle les Neucbâtelois ne pouvaient prêter serment de fidé* lité au roi sans être déliés de leur serment envei's Ber* tbier, le Conseil d'Etat et Ghambrier lui-même avaient été moins scrupuleux, en intriguant pour la déchéance de ce prince alors que son gouverneur Lespérut était encore à Neuchâtel; lis gouvernaient au nom du roi et levaient un bataillon pour le roi cinq mois avant le 18 juin, époque où Berthier signa sa renonciation, qui constatait que la principauté était retournée d'elle-même sous la domination du roi de Prusse.

Quel charmant sophisme, que celui qui consistait à prétendre que la souveraineté du roi de Prusse ne rendait pas les Neucbâtelois Suisses et Prussiens, mais simplement Suisses et Neucbâtelois, comme d'autres cantons étaient restés suisses et vaudois, suisses et fribourgeois, etc.; que le roi de Prusse n'y faisait rien, bien au contraire ; que ce n'étaient pas les Neucbâtelois qui devenaient Prussiens, mais bien le roi de Prusse qui devenait Suisse! U fallait une fameuse dose d'outrecuidance pour dire de pareilles choses à des hommes sensés, lorsqu'on avait vu quelques jours auparavant la Confédération, sous la près* sion de l'ambassadeur de Prusse, décréter l'intervention à Neuchâtel et le rétablissement par la force de rautorité du roi . L'ambassadeur sur lequel Ghambrier s'était appuyé dans sa démarche à Lucerne était-il donc aussi Neucbâtelois et Suisse? Si le roi de Prusse eût été un être séparé du prince de Neuchâtel autrement que par une abstruotion, à la bonne heure; mais comme il n'en était rien,

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nous subissions le jou(2[ d'un roi puissant et non celui du souverain d'un Etat de cinquante mille habitants, dont nous n'aurions pas eu grand'peine à nous défaire.

L'agitation qu'une votation dans les assemblées primaires pouvait amener, ne devait pas être un motif pour surseoir à cet acte; s'il y avait un moyen de calmer les irritations et les haines que suscitait la division du pays en deux camps, c'était bien certainement de faire constater par un vote libre quels étaient ceux qui étaient les plus nombreux. J'ai déjà dit ce que je pensais du ré<sultat probable, et certes l'échec que les républicains au* raient subi alors eût été plus propre à assurer la tranquil* lité que les moyens violents qui furent employés peu de temps après.

Chambrier, qui se sentait appuyé par tout ce qui tenait aux bourgeoisies, comprit-il alors qu'il fallait plus qu'un échec moral pour abattre les ennemis du gouvernement? C'est possible; cependant je le crois peu. J'ai souvent remarqué que certaines combinaisons politiques que l'on se figure avoir été préparées longuement ne dérivent que d'un concours d'événements qui servent mieux les hommes politiques que les calculs les mieux combinés.

Le seul a^ument irréfutable que Chambrier et les orateurs royalistes aient donné dans cette mémorable discussion, c'est la chute nécessaire des bourgeoisies ; c'est aussi celui qui fit le plus d'effet ; les chefs du mouvement avaient espéré en aflfeiblir la portée et rassurer les populations sur ce point en disant que la république, loin de restreindre les droits des bourgeoisies, les étendrait à tout le pays ; mais c'était précisén^ent là recueil : on tenait à ces droits parce qu'ils n'étaient l'apanage que de quelques-uns; les étendre à tous, c'était leur ôter tout le mérite qu'on y attachait.

Malgré la liberté de discussion dont la hardiesse de quelques discours prouve l'existence, il faut reconnaître que les partisans de l'émancipation furent généralement

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faibles. Le discours de Bourquin, le plus hardi de tons, oonteuait même des assurances de soumission pour le cas où le roi ne voudrait pas nous émanciper. Il serait difficile aujourd'hui de se faire une idée de Hntimidation toute morale que le gouvernement exerçait sur la plupart des députés républicains. Jonas Berthoud, que les chefs du cbftteau avaient désigné comme président du gouvernement provisoire, eut même la lâcheté de critiquer l'expédition du château, lui qui savait parfaitement, au moment où elle se préparait, tout ce qui allait se passer. Il assistait au banquet préparatoire de Fleurier, lorsque son neveu Georges Vaucher prit congé en disant que le lendemain le gouvernement tomberait. Jonas Berthoud avait des idées républicaines, mais sa fortune lui était tout courage.

En général tous les républicains de l'assemblée s'efforçaient de se disculper ; leurs vœux pour l'émancipation étaient toujours accompagnés de serments de soumission et d'assurances de respect pour la volonté du roi ; ils déclaraient se soumettre complètement à sa décision, et se disaient prêts à ratifier le payement du capital de sa liste civile. Ce dernier point ne contribua pas peu à effrayer quelques esprits, car il ne s'agissait de rien moins que d'une somme de deux millions et demi. Gomme les Neuchâtelois méritent leur réputation d'hommes d'argent, la perspective d'établissement d'impôts pour couvrir cette somme était de nature à effrayer toute la partie supérieure du pays, où les anciennes redevances féodales étaient peu considérables.

Si dans l'assemblée le gouvernement n'exerçait qu'une pression morale sur les députés, il n'en était pas de même dans la ville. Là l'exaspération était telle, que les personnes connues pour leurs idées libérales ne se trouvaient plus en sûreté. Les députés de cette nuance y étaient journellement insultés, et Bille, leur chef parlementaire, mieux connu par cette raison, et facile à désigner

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à cause de sa gibbosité, risqua un beau soir de perdre la vie. La vilie de Neuchâtel avait tremblé pendant quinze jours sous les canons du château. Ses habitants, qui n'avaient pas eu le courage de se défendre contre une poignée d'hommes sans munitions le 13 septembre au matin, ni de soutenir un gouvernement pour lequel ils s^nthousiasmaient tardivement, alors que la bourgeoisie de Valangin avait sauvé le principe monarchique, ses habitants, dis-je, reprenaient courage et devenaient d'autant plus cruels que leur frayeur avait été plus grande. L'aristocratie nobiliaire du château et Taristocratie bourgeoise de rh6iel de ville se donnaient la main et s'entendaient pour soudoyer une populace qui a toujours été en forte proportion à Neuchâtel ; celle-ci était chargée d'exercer un terrorisme capable d'étouffer toute idée antipathique aux meneurs.

Pendant la session, qui dura quatre jours, il ne fut question que de la proposition de convocation des assemblées primaires; le sujet d'ailleurs en valait bien la peine; mais le résultat fut ce que tout homme un peu perspicace aurait pu prévoir : une forte majorité (47 contre 31) se prononça pour le maintien du principe monarchique sans consultation des assemblées primaires.

Les patriotes virent s'évanouir leur dernière illusion. Aussi la nouvelle de ce vote jeta-t-elle tout le parti dans une véritable stupeur. Le résultat de l'expédition du château était réduit à néant; il fallait courber la tête sous le joug prussien ou reprendre les armes. L'un était bien difficile, l'autre bien téméraire, maintenant que le parti royaliste était organisé.

C'est pendant la discussion même au Corps législatif qu'eut lieu l'incendie de la Brévine, qui détruisit presque entièrement ce village. La curiosité m'y conduisit avec mon père quelques heures après qu'on était maître du feu. Lorsque nous eûmes visité les ruines et supputé Tétendue du désastre, nous allions nous remettre en route

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pour le Val-de-Travers, quand on annonça que le maire venait d'arriver de Neuchâtel et qu'il mandait les habitants dans Téglise, que le feu avait épargnée. Cette nouvelle nous engagea à différer notre départ et nous attendîmes rissue de l'assemblée convoquée par le maire» pensant apprendre quelque chose sur les encouragements que celui-ci donnerait aux malheureux incendiés et sur les moyens de reconstruire convenablement leur village. Après une longue attente, nous avisons un individu de la connaissance de mon père que nous questionnons, et nous apprenons à notre grand ébahissement quïl leur avait lu quoi? le discours que Chambrier avait prononcé la veille au Corps l^islatif I

Les habitants de la Brévine, tous bourgeois de Valan> gin. n'avaient aucun intérêt à l'abolition des redevances féodales ; ils étaient tous ou à peu près d'ardents royalistes. La lecture d'un discours politique, même dans leur sens, faite sur les ruines fumantes de leur village, devait cependant médiocrement les intéresser. Je cite cette anecdote, non point pour formuler un reproche et jeter du ridicule sur un magistrat honorable, mais pour montrer à quel point les esprits étaient exaltés. M. Huguenin lui-même était victime de Tincendie ; les intérêts généraux du pays le préoccupaient plus que la ruine de sa maison et de son village : c'est presque de l'héroïsme. Sachons le reconnaître, même chez nos adversaires.

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