CHAPITRE XXXIV
Les rigueurs, Tarmement.
Il était facile de voir que cette réorganisation avait pour but la résistance à la révolution et que nous allions entrer dans une phase bien différente de celle dans laquelle nous vivions depuis le commencement de l'année 1831. Mais les patriotes n'y virent rien et la confiance dans le succès de leur cause ne les abandonna pas le moins du monde. Il est vrai que le rejet de la votation sur la question d'émancipation fermait la porte à tout moyen pacifique d'obtenir une renonciation du roi de Prusse; mais malgré le peu de succès de la première expédition, malgré l'intervention fédérale qui était venue raffermir le gouvernement du roi de Prusse, on persistait à croire qu'une nouvelle prise d'armes mettrait à la raison tous ces vieux royalistes. On ne savait pas encore quand et comment elle se ferait ; mais on sentait que c'était le seul moyen d'en finir. Tous las patriotes avaient les yeux sur Bourquin, qui était le chef, je dirai presque le héros du parti républicain. Il parcourait les localités où il se sentait appuyé et promettait de faire un nouvel appel aux armes, si le gouvernement refusait de convoquer les assemblées primaires. Il passait des revues sous les yeux mêmes des troupes fédérales et annonçait publiquement ses intentions.
Cependant Pfuel et le nouveau Conseil d'Etat ne restaient pas inactifs : Louis et Charles Renard, Constant Meuron, Roassinger et Cugnier, qui tous avaient participé
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à la prise d'armes et dirigé Texpédition du château, furent décrétés de prise de corps pour menées révolutionnaires. Ils se retirèrent à Yverdon. Si l'idée de tenter encore une fois la fortune des armes pour affranchir Neuchâtel de la domination étrangère n'était pas déjà éclose, elle devait naître de la réunion de cinq des chefs du parti de Faction sur le soi d'un autre canton où ils étaient proscrits. Toujours les exilés conspirent, et ceux-ci ne faillirent pas au mandat que le décret de prise de corps leur conférait en quelque sorte. Us formèrent le comité révolutionnaire qui devait tenter le second mouvement.
Il se passa alors un fait qui est resté mystérieux jusqu'à aujourd'hui et qui a été interprété bien diversement. De Pfuel et Bourquin eurent une entrevue, à la suite de laquelle les royalistes répandirent la nouvelle que ce dernier avait fait sa soumission et promis sur sa tète de ne plus faire aucune tentative contre l'autorité du roi. Bourquin, sans nier l'entrevue, soutenait de son côté que Pfuel lui avait promis que le pays serait émancipé. Où était la vérité? C'est ce que personne n'a su d'une manière exacte. Ce qu'il y a de certain, c'est que le parti républicain avait mis toute sa confiance en un homme dont le caractère et les talents étaient fort au-dessous d'une pareille position. Qu'il ait été un traître comme on l'en a accusé après sa défaite et comme les faits qui vont suivre semblent l'indiquer, c'est ce que j'admets difficilemenL H a manqué de fermeté ; il a senti qu'il encourait une immense responsabilité et s'est laissé entraîner par des événements qu'il subissait plutôt qu'il ne les dirigeait. Toujours est-il que peu de jours après le décret de prise de corps dont j'ai parlé, celui de Bourquin lui-même fut rendu et il ne sut rien faire de mieux que de rejoindre les cinq conjurés, qui le reçurent au milieu d'eux, lui conservèrent le commandement du mouvement armé qui se préparait, mais ne ^admirent pas à faire partie du comité.
Cette mesure contre les principaux chefs du parti du
mouvement avait réussi au nouveau Conseil d'Etat, puisqu'elle n'avait amené aucune agitation daus le canton ; cela lui donna du courage et rengagea à persévérer dans son système répressif. L'oubli complet du passé n'était pour lui qu'une promesse faite dans un momept difficile, que la conscience permettait d'éluder. Sans pfécisément arriver à des persécutions directes que la Confédération n'eût pas tolérées, il commençait par des taquineries. Tous les Suisses d'autres cantons qui avaient fait partie de la troupe insurgée furent mandés devant les cours de justice et obligés de signer un acte par lequel ils décla* raient se soumettre aux lois et au régime politique de la principauté, avec menace d'expulsion pour ceux qui refuseraient cet acte de soumission. Sans doute que sans signer quoi que ce soit, un étranger au pays qui vient s'y établir, se soumet par cela même aux lois et au régime politique en vigueur. La soumission signée n'sgoutait rien à cet engagement, que chacun contracte par le fait m6me de son séjour ou de son établissement ; mais cette taquinerie intimidait, et si elle n'était pas à la rigueur une persécution proprement dite, elle inquiétait et violait manifestement la capitulation du château qui n'était pas une amnistie, mais un oubli réciproque, ensuite ducpiel le gouvernement ne devait pas môme chercher à connaître les noms de ceux qui avaient fait partie de l'expédition.
Le régime rigoureux par lequel le gouvernement débutait, ne se manifestait pas seulement par des actes de vigueur comme le décret de prise de corps de six des principaux chefe, ou par des vexations comme les soumissions exigées des Suissas des autres cantons: il y joignait des mesures militaires telles, qu'il fallait Taveuglement dans leqtiel nous étions tous pour attaquer des forces pareilles avec les moyens et les hommes dont le comité d'Yverdon allait disposer. ^
Pfuel était trop militaire pour ne pas comprendre que
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le système de défense devait avoir comme base un corps «olide, ayant toutes les qualités d'une troupe réglée et permanente. Il commença donc par créer une troupe ^dée composée d'un bataillon dMnfenterie, une compagnie de carabiniers, une batterie d'artillerie, qui fut <K)mplétement habillée, équipée et armée au moyen des dépôts qui se trouvaient à Tarsenal. Elle fut recrutée dans toutes les localités oh le royalisme était puissant et ardent, instruite convenablement et commandée par des officiers passables; le gouvernement donnait les épaulettes à la noblesse de toutes les parties du pays, mais celle de Neu* châtel avait, comme toiyours, la part du lion. Ce corps recevait la solde fédérale.
n aurait été imprudent au parti patriote de s'attaquer, même en nombre supérieur, à une troupe ainsi organisée, dont le fanatisme politique était égal à celui de ses adversaires, mais qui y joignait la discipline sans laquelle il n'y a pas de force militaire sérieuse.
Toute la partie où le royalisme dominait presque exclusivement, c'est-à-dire le Val-de-Ruz, les vallées de la Sagne et des Ponts, celle de la Brévine, Lignières, Landeron, etc., fut recensée, armée, fournie de munitions et organisée par compagnies et bataillons. On obligea môme les républicains clair semés qui se trouvaient dans ces localités à s'armer et à se tenir prêts comme les autres.
Il fut encore pris d'autres mesures de sûreté non moins efficaces : toutes les avenues de la ville de Neuchâtel durent pourvues de barricades et celles-ci armées de canons. On acheta un grand nombre d'armes et on assura môme que quelques militaires de l'état-major de l'armée prussienne avaient été appelés. Rien n'a confirmé ce dernier bruit. La ville de Bâle, qui ne devait pas tarder à recevoir des services politiques du gouvernement de Neuchâtel, prêta quelques centaines de mille francs; ainsi armé et préparé le gouvernement pouvait attendre les événements.
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Cependant la situation était trop tendue pour (Qu'elle put se prolonger encore longtemps. Le gouvernement souffrait lui-même de cet état d'irritation et multipliait les efforts pour le faire cesser. Il envoya dans toutes lesconuuunes des commissaires qui exigèrent d'elles des îictes de soumission à l'autorité du roi. Les communes où les libéraux dominaient n'osant pas refuser, firent des^ adresses de soumission ; les autres firent des adresses de dévouement et de fidélité. Deux mois s'étaient ;\ peine écoulés depuis la sortie du château que déjà le ton avait baissé, surtout dans la partie qui forme aujourd'hui le district d*' lioudry. La soumission avait remplacé l'arrogance; bientôt on allait être fidèle, et plus tard dévoué.
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