‹ Mémoires politiquesChapitre 38 sur 106 · CHAPITRE XXXVn · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVn

Deudème session du Corps législatif.

Peu de jours avant celui qui était fixé pour l'attaque du mois de décem))re, le Corps législatif fut encore convoqué. Dans son discours d'ouverture, Pfuel annonça qu'un formidable complot venait d'être découvert. C'était souverainement ridicule : il ne fallait pas une police bien secrète pour découvrir ce complot ; à cette époque, 5 décembre, Teotreprise d'une seconde tentative révolutionnaire n'éiait pas un mystère. On discutait même publiquement devant des royalistes quel jour elle devait avoir Jieu.

Cette session de décembre 1831 mérite une mention particulière : elle a été l'inauguration de la politique d'opposition que Neucbàtel s'attribua en Diète pendant seize années et qui devait conduire son gouvernement à sa chute.

A cette époque surgit dans la politique fédérale la lutte entre Bàle- Ville et Bâle-Campagne. La souveraineté des villes était tombée en 1798 ; en 1814 elle renaquit en partie, et si la domination des villes sur les campagnes ne s'exerça pas alors d'une manière aussi absolue, les villes s^assurèrent cependant une prépondérance politique qui en approchait sensiblement. La révolution de juillet 1830 avait, comme je l'ai dit, provoqué des révolutions dans un grand nombre de cantons qui avaient secoué la domination des aristocraties de leur capitale et proclamé la souveraineté du peuple. Le can^n de Bàle avait subi sa

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révolution comme d'autres, mais ia ville, après avoir refusé les demandes de la campagne, dissous par des mesures militaires vigoureuses, le gouvernement qui s'était formé à Liestal en présence et en dépit des commissaires fédéraux, et intimidé la campagne par des promenades militaires et des refus d'ouvrage aux ouvriers de fabrique, la ville avait réussi à faire accepter et garantir par la Diète une Constitution par laquelle elle conservait sa prépondérance et s'assurait le gouvernement de tout le canton. Cependant cet escamotage n'avait pas ramené la paix, et malgré la garantie accordée à la Constitution, la Diète sentait que Bâle-YiUe ne pouvait être aut/onsé à exercer un pouvoir aussi exorbitant et se mofitrait favorable aux réclamations des campagnards qui n'en étaient que plus agités.

C'est sur cette question de la garantie de la Constitution bftloise que NeuChàtel, ayant à sa suite les pelits cantons, forma la ligue qui ne devait se dissoudre qu'en 1847. Les cantons qui venaient de proclamer la souveraineté dn peuple demandaient que les privilèges de la ville de Bftle fussent supprimés et que satisfaction fût donnée à ia campagne. Les petits cantons et Neuchâlel voulaient que les privilèges que la Constitution garantissait à la ville fussent maintenus^ même par la force. La situation avait assez d'analogie avec celle du canton de Neuchâlel, et il est dès lors' peu étonnant que le Conseil d'Etat soit venu dans la session dont je m'occape proposer m Corps législatif de donner pour instruction à ses députés en Diète de maintenir même par les armes la Constitution bâtoise. Dés ce moment Neuchfttel fût constamment d'accord avec les petits cantons pour &ire minorité contre toutes les mesures libérales que la majorité voulait fafre passer.

Une seconde remarque â faire sur cette session de décembre 1881, c'est la scandaleuse pression qui fut exercée sur les députés libéraux. La ville était alors pleine de militaires : le bataillon soldé loccupaît, toute la popu-

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lation de la ville était organisée ea garde urbaine. La peur était passée, et ces milicienB iasmltaient et même frap^ paient ks députée qui ne pensaient pas comme eux. Bille s'en plaignit par lettre au président. Le maire de Neu* châtel répondit ironiquement qu'on ferait des enquêtes, et lorsque celles-K)i furent achevées il prétendit que ces coups et ces ii\jttres ne s'adressaient pas aux personnes des députés mais à celles des particuliers. L'exaspération du moment peut justifier des soldats fanatiséâ par leurs chefs et par les circonstances ; mais rien ne saurait justifier rindififér^ace et le ton avec lesquels le président de rassemblée et le magistrat chargé de la police de la ville ont reçu la plainte de Bille et de ses collègues. Les attaques allèrent à tel point que Bille dut quitter la ville et fut suivi le lendemain par la presque totalité des députés libéraux. Les royalistes triomphants eurent alors Tlnsolenœ de voter un blâme contre les députés qui s'absentaient et ne remplissaient pas leur devoir.

Si les passions politiques excitées expliquent bien des choses, il faut efependant reconnaître que lorsque les républicains de 18tô ont été les maîtres de la situation et quoique les esprits fussent alors aussi exaltés qu'à l'épo* que dont je parle, la liberté parlementaire a été respectée dans les moments les plus diffîciles.

Durant les deifnières semaines qui précédèrent le mou* vement de décembre, le parti royaliste se sentait telle* ment mattrte de la position qu'il oublia bientôt les services que les troupes fédérales lui avaient rendus, et ne se gêna pas pour les honuir de la belle façon, ainsi que leur digne chef le colonel Forrer. Certes ii avait fallu, un sentiment du devoir bien puissant pour que cet officier fédéral ainsi qae les troupesqu'il commandait vinssent ainsi contraindre p«r la force des citoyens qui ne demandaient qu'une union plus intime avec la C(mféâération et l'affranchissement du sol helvétique d une souveraineté étrangère à la Suisse. Après l'évacuation du château^ les royalistes n'eurent pas

assez de mépris pour le colonel Forrer, parce que, n'épousaut pas leurs passions, il ne mettait pas ses troupes au service de leurs vengeances. Les commissaires fédéraux avaient signalé au Directoire fédéral et au gouvernement de Neuchâtel Tétat des esprits et offraient de faire occuper les dib^tricts mécontents par un grand déploiement de forces ; mais cela ne faisait pas l'affaire du gouvernement, qui préférait se passer des troupes fédé* raies afin de pouvoir canonner à son aise.

C'est à cette époque qu*est arrivé sur notre scène politique un homme qui devait y rester le dernier de son opinion. Georges Petitpierre, fils d'une sœur de Tancien procureur général de Rougemont, avait été poussé et recommandé à la cour de Prusse par son oncle. On en avait fait un diplomate, et par son mariage il était devenu apparenté à la cour et revêtu du titre de comte de Wesdehlen. Après avoir été ambassadeur de Prusse en Hollande, il revint s'établir à Neuchâtel, et entra immédiatement dans le Conseil d'Etat en remplacement de M. Courvoisier qui n'avait pas accepté sa nomination. Wesdehlen débuta en quelque sorte sur la scène politique par un article du Cofistitutionnel Muchâtelais qui fit sensation et qui était intitulé : Où sommes-notis, où aUonS" nous ? Proclamant le système d'intimidation et de haine pour la Suisse libérale qui a distingué le gouvernement de la principauté jusqu'à la fin, Wesdehlen disait : mieux vaut deux jours de guerre civile que deux mois d'occupation fédérale. C'était le plan du gouvernement mis à la portée de tout le monde, et dont l'entrevue de Pourtaiès, La Harpe et Bourquin avait été un commencement d'exécution.

Les débuts de M. de Wesdehlen n'avaient pas été brillants. Mon père avait instruit au Yal-de*-Travers une procédure qui devait être plaidée au souverain tribunal des trois Etats. Il était en très-bons termes avec le procureur général de Rougemont, qui l'engagea à prendre

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son neveu Petitpîerre, alors avocat débutant, pour plaider cette affaire en appel Monsieur l'avocat Petitpierre, qui n'avait pas encore l'assurance qu'il a acquise dès lors, resta muet après son exorde et ne put plus décrocher un seul mot, ce qui ne l'empêcha pas de gagner sa cause. Cet avocat manqué dînant ensuite avec mon père chez son oncle, qui était l'homme prépondérant dans le Conseil d^tat, paraissait tout triste de son fiasco. L'oncle chercha à le dérider en lui disant : Va, nous ferons de toi autre chose ! H a tenu parole : l'avocat muet est devenu comte et diplomate.

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