CHAPITRE XXXVIII
Evénemente de, décembre.
Le gouvernement, qui aurait pu régner paisiblement sous la protection eftective et morale de la Confédération et supprimer tout sujet d'inquiétude en faisant interner les six proscrits d'Yverdon. préférait vaincre avec éclat au moyen des ressources dont il disposait ; il était servi à souhait par ses adversaires. Ceux-ci s'étaient assurés de quelques secours des cantons voisins, entre autres de Genève, où environ deux cents ouvriers s'étaient organisés pour marcher sur Neuchâtel, sous le commandement du citoyen Bergeon-Boileau, qui est mort il y a peu d'années à Neuchâtel. Le comité d'Yverdon nous faisait croire qu'il disposait de soldats par milliers, venant des cantons de Vaud, Genève et Fribourg. que ces corps-francs seraient pourvus de canons, que les citoyens habitant le canton n'avaient à fournir que des vivres et quelques armes qui manquaient. En réahté tout cela se réduisit au petit détachement des Genevois. Ceux-ci étaient partis de Genève par le lac et vinrent débarquer à Morges, où le gouvernement vaudois avait placé un détachement de troupes pour les désarmer, mais après cette opération on les laissa continuer leur route. Ils vinrent coucher à Yverdon le vendredi 16 décembre. Ce même jour j'appris par Jeanrenaud- Besson le désarmement de Morges, auquel je ne voulus pas croire, et par exprès arrivé d'Yverdon l'état du détachement qui se trouvait dans cette ville. Malgré toutes les réticences de cet envoyé, le bandeau me tomba des
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yeux à ce momevX et je pus {«utilement m*imagiuer le résultat probal>le de Teotreppise. Le lenâernaîD 17, Bourquin, Louis Renard, Cugnier et RcBSsinger, avec la moitié du détachemeat, entrèrent dao3 le eanton par Concise et Saint-Aubin, et vinrent s'arrêter à Bevaix, où ils furent le même soir attaqués par le bataillon soldé et par la garde urbaine de Neuchâtel, et facilenaeat défaits et dispersés. En faisant une reconnaissance sur Boudry, Roessinger, trompé par les pompons rouges et blancs du bataillon soldé, qu'il prenait pour des sieos^ tomba dans un poste royaliste et fut arrêté, garrotté et conduit à Neuchâtel par le bourreau, qui dans celte affaire jouait un triste rôle. Louis Renard et Cugnier s'enfuirent, je ne sais où ni comment. Bourquin passa la montagne avec quelques bommes et arriva à Travers le dimanche 18 au matin.
La seconde partie du détachement venu de Genève entra dans le canton par Sainte-Croix en se dirigeant sur le Val-de-Travers. Elle avait à sa tète Charles Renard et Constant Meuron. Ces hommes avaient Tair de gens qui vont en fête et recevaient du vin dans chaque village. Ils étaient dénués d'armes, assez iégèi-ement vêtus et déjà un peu avinés. La figure triste des deux chefs indiquait assez le peu de foi qu'ils avaient dans la réussite de leur entreprise. Ils allèrent prendre gîte à Couvet et accompagnés d'un nombre très-restreint d'habitants du Valde-Travers ils rejoignirent Bourquin à Travers le dimanche matin. Le village de Couvet était celui qui comp* tait les habitants les plus exaltés dans chaque camp. Le ministre, M. Courvoisier, et son gendre, avec d'autres personnes, s'étaient par prudence réfugiés à Plancemont, hameau au-dessus du village, devenu pi'esque célèbre par son royalisme. Les ardents du parti .patriote n'étaient pas gens à les laisser tranquilles : une expédition s'organisa pour s'emparer d'eux comme d'excellents otages. Les gens de Plancemont étaient sur leurs gardes et avaient formé un avant-poste sur une éminence, que l'expédition
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partie de Gouvet voyait en silhouette dans les nuages. Un échange de coups de fusil eut lieu, sans qu'on sache l)ien d'où est parti le premier coup. Le poste abandonné par les gens de Plancement, les hommes de Texpédition trouvèrent sur l'emplacement et gisant sur le sol le nommé D.-L. Borel, qu'une balle avait atteint à la rotule, et le firent transporter à Gouvet où il est mort des suites de sa blessure.
Les auteurs de cette fatale expédition, faite sous une idée de vengeance, amenèrent ensuite en triomphe M. Gourvoisier et son gendre qui s'étaient cachés dans du foin.
Pendant cette triste nuit du 17 au 18 décembre 1831, le Val-de-Travers était dans l'attente. Les chefs de l'entreprise nous disaient que la colonne qui était entrée par Concise et Saint- Aubin était très- considérable. Nous avions peine à le croire, car ce (iiii passait chez nous était tellement pitoyable que ce n'était guère capable de nous donner une bonne opinion de nos forces. Partout des gardes s'étaient organisées pour la protection de la propriété en se proclamant neutres, ce qui était un mensonge : personne ne pouvait être neutre dans un pareil moment. Je commandais un poste de cinquante hommes à Môtiers et je sais bien que si un instant l'on avait pu croire qu'un coup de main pouvait être utile, les trois quarts au moins auraient marché avec moi contre les royalistes. Buttes avait fourni un certain nombre d'hommes à la colonne venue de Sainte- Groix, Fleurier une dixaine au plus, Môtiers î\ peine autant. Gouvet avait dans son sein toute la force agressive contre le gouvernement et s'en servait pour organiser l'expédition de Pîanccmont et exercer des vexations sur les meneurs royalistes du village. Quelques têtes brûlées de l'endroit se disposaient à marcher sur Neiichâtel. Travers attendait le passage de cette fameuse colonne pour se joindre à elle; mais, comme nous le verrons bientôt, il n'en eut pas le temps.
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Le parti royaliste était en armes dans tout le pays, au nombre de 2,500 à 3,000 hommes parfaitement organisés, armés et commandés. La colonne du Vignoble était défaite sans que nous en sussions un seul mot. Nous redoutions une descente des royalistes des Verrières et Bayards ou de la Sagne pour nous piller. Je ne veux point faire injure aux habitants de cette contrée, où il y a comme partout de braves gens et d'autres qu'il est superflu de qualifier; mais il faut reconnaître que le parti royaliste de ces localités comptait une plus forte proportion de ces derniers.
Bourquîn, qui de Bevaix avait passé la montagne pendant la nuit et était arrivé à Travers le matin, ne souffta mot de la défaite de la colonne du Vignoble; s'il l'eût fait, toute tentative de lutte devenant impossible, le vallon aurait informé le gouvernement qu'aucune force n'était organisée dans son sein, et des centaines d'individus n'auraient pas été traqués, proscrits, emprisonnés, ruinés et quelques-uns atteints par la mort. Bourquin avait à Travers une troupe d'environ deux cents hommes, composée partie des Genevois et partie de gens du Val-de-Travers. Avec cela, il n'y avait rien à tenter contre les forces dont le gouvernement disposait, et qui avaient outre l'avantage d'un nombre décuple, un armement parfait, des munitions, de l'artillerie, un excellent commandement, le fanatisme politique et par-dessus tout un premier succès. Dans cette situation, une défense même ne pouvait pas être soutenue un quart d'heure. Bourquin le savait parfaitement, car s'il ne connaissait pas tous les détails de la situation, il en savait du moins assez pour ne pas compromettre davantage des gens qui avaient eu la bonne foi de croire en sa sincérité et en ses capacités. Cependant il ne dit rien, ne marcha ni en avant sur Neuchâtel, ni en arrière sur le haut du vallon, alla tranquillement se coucher, et lorsqu'on vint l'avertir qu'on avait quelques renseignements qui faisaient croire à une descente des Sagnards, il regarda sa.
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montre et répondit : « Pas encore I > EMn, yers les deux beures de la soirée, il réunit tout ce qu'il pat rassembler de son monde, partit dans la dijrection du village de Provence et vint se réfugier sur le canton de Vaud.
Bourquin était à peine à un quart de lieue du villt^e de Travers qu'on vit apparaître au-dessous des bois, dans la direction des Ponts, une troupe armée assez nombreuse. Quelques-uns des patriotes du Val-de-Travers qui n'avaient pas suivi Bourquin se portèrent en avant du village, échangèrent quelques coups de fusil avec cette troupe, et retardèrent sa marche jusqu'au moment où une autre eolonne apparut sur la grand'rout« de Neuchâtel. Les quelques braves qui avaient eu le courage de soutenir un.moment la lutte s'enfuirent alors le long du Val-de-Travers; en criant que les Sagnards descendaient pour piller.
Tout espoir ûe nous avait cependant pas abandonnés : nous nous persuadions encore que les affaires pourraient tourner à notre avantage. Le bruit se répandit à Fleurier que Yalangin était pris, et il s'est trouvé des gens pour le croire. Toutefois l'anxiété était grande dans la partie haute du vallon où je me trouvais, entourés que nous étions par les populations malveillantes et royalistes fanatiques de la Gôte-aux-Fées, des Verrières, des Bayards, de la Brévine et des Ponts. Chaque village gardait pour soi les renseignements qu il recevait, ce qui ne contribuait pas à tranquilliser. Cette situation était tellement intenable que, autorisés par les officiers qui formaient la garde à Môtiers, Louis Bobillier et moi nous nous rendîmes à Fleurier pour organiser un service de correspondance et en faire organiser un sur Buttes, etc. Nous devions en faire autant sur Couvet et Travers.
A notre retour, la garde du village était tout entière sur pied. On venait d'apprendre l'arrivée des Sagnards à Travers. Le plus grand nombre des hommes qui composaient la garde à Môtiers étaient d'excellents républicains qui ne se souciaient pas de se mettre à la merci des Prussiens.
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-Une vive discusaon s'engagea sur le parti à prendre. Jeanrenaud-Besaon, Tan denos officiers, appuyé parle ministre DoPasquier, soutooait qu'il fallait laisser passer les troupes •royalistes comme on avait laissé passer les troupes républi^ «eaines. Je répondis que nous avions refusé nos armes à celles-ci, mais que les royaUstes les exigeraient probablement ; ilftUaJt donc leur céi)ondre avec des coups de fusil. J'étais exaspéré de cette disposition à nous rendre ainsi facilement et proposai de nous fortifier dans la cour des prisons •de Môtiers, jusqu'à oe que nous eussions l'assurance de ne pas ôtre désarmés. Sur ces entrefaites, quelques hommes arrivant de Travers nous apprirent qu'une défense ^'organisait àCouvet. J'interrompis la discussion en criant À tous les soldats de la garde : (^ ceux qui m'aiment me suivent ! et je partis avec vingt ou trente d'entre eux pour me joindre aux défenseurs de Ciouvet.
Avant d'arriver, nous rencontrâmes un grand nombre de gens qui s'enfuyaient, disant qu'ils allaient chercher du secours. Nous les fimes rebrousser chemin et marcher avec nous; mais ils profitèrent du premier moment où nous n'avions pas les yeux sur eux pour s'échapper.
A Gouvet, nous n'aperçûmes que des gens ivres; les auberges en étaient pleines. Lorsqu'on les invitait à prendre les armes en leur faisant observer que l'ennemi était à portée du village, ils se contentaient de demander à boire. Nous avions cru, sur la foi des fuyards, que nous n'aurions à nous mesurer qu'avec quelques bandes venant de la vallée de la Sagne pour piller, mais nous apprîmes alors qu'il s'agissait d'une véritable troupe pourvue de canons et régulièrement commandée. H devint évident qu'on n'avait plus affaire à des bandes, mais bien au gouvernement luinooiôme, et que les quelques hommes ivres qui étaient sous nos yeux, s'il était possible de les mettre en ligne, seraient sacrifiés. Bergeon, que je voyais pour la première fois, m'engagea à former une chaîne du c6té de Boveresse, au bord de la colline sur laquelle le
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village est situé. Je lui montrai les gens ivres dont les cabarets étaient pleins en lui demandant si c'était avec de pareils éléments qu'il voulait organiser la défense, et 'je revins à Môtiers avec Louis Bobillier seul. Les hommes (|ui nous avaient suivis lors de notre départ de Mo* tiers nous avaient successivement abandonnés.
Le samedi 17 au soir, Pfuel, commandant la garde urbaine et le bataillon soldé, avait marché sur Bevaix et défait la première colonne des patriotes. Le lendemain, il partit de Neuchâtel avec les royalistes armés du Vai-de- Kuz, du Vignoble et une partie de la garde urbaine, et se dirigea sur le Val-Je-Travers pour y attaquer 1 autre rassemblement. La colonne des Ponts s'y rendit de son côté, et ce sont ces deux troupes que Ton aperçut de ce village, un quart d'heure après le départ de Bourquin et de ses gens.
Après l'escarmouche dont j'ai parlé, les deux troupes royalistes entrèrent à Travers; elles trouvèrent sur la route le cadavre d'un nommé Juvet, de Buttes, qui avait été aiteitit dans le combat. Les soldats à portée du cadavre le criblaient de coups de baïonnette en passant, fantaisie ignoble que se permettent à la guerre les meilleures troupes.
Le village de Travers, envahi par deux mille royalistes fanatiques, passa un mauvais moment. Le docteur Petitpierre fut saisi, garrotté et conduit à Neuchâtel après que Pourlalès-Steiger lui eut asséné un coup de sabre sur la tète. Cet acte de lâcheté fut vengé vingt-cinq ans plus tard.
• Les troupes réuni&s marchèrent sur Gonvet, précédées de quelques fuyards de Travers, qui cependant s'arrêtèrent près des deux fermes du bois de Croix, dans un endroit où la forêt, rapprochée de la rivière, ne laisse qu'un étroit passage; là, ils échangèrent avec la troupe quelques coups de fusil qui n'eurent aucun efifet. A Gouvet, le tocsin annonça l'arrivée des royalistes, et c'est alors qu'eut lieu le seul combat, si même on peut donner ce nom à la légère
résistance que Bergeon et quelques hommes tentèrent de faire. Cependant Pfiiel crut devoir employer le canon, qui endommagea quelques maisons, mais produisit surtout un grand effet moral : dans le vallon, personne ne songea plus à résister. A ma connaissance, un seul homme a été tué dans cette rencontre.
De retour à Môtiers, avec Bobillier, je reconnus que la soumission était nécessaire. On jugea une démarche à Couvet indispensable pour éviter au village de M6tiers le traitement que Couvet venait de subir, et je me disposais à m'y rendre, lorsque mon père, mieux avisé, y mit obstacle et y alla à ma place avec Jeanrenaud-Besson et Louis Bobiliier. Ces messieurs furent présentés à PfueL qui accepta leur soumission et se fit le plaisir de leur annoncer que Rœssinger était arrêté et serait fusillé. I! les engagea à maintenir la garde formée pour la sûreté des propriétés, après quoi il les congédia. La députation de Môtiers fut escortée à son entrée et à sa sortie de Couvet par un avant-poste. Pendant le trajet,' Jeanrenaud-Besson, qui ne se distingua pas plus par le courage civique que par le courage militaire, faisait d'avance sa soumission par les cris répétés de Vive le roi !
J'avais servi en France pendant quelques années, et j'étais un des plus exaltés du parti patriote : ces deux raisons me donnaient une certaine prépondérance dans Tespèce de garde civique de sûreté que nous avions organisée à Môtiers, et qui était restée constituée par ordre de ' Pfuel pendant la nuit du 18 au 19 décembre. Lorsque toute la colonne royaliste se mit en marche sur le haut du Val-de-Travers, on me demanda mon avis et je conseillai de la faire reconnaître, comme je Tavais vu faire lorsque j'étais au service français. Je fus encore chargé de cette opération. J avais fait faire là et j'avais fait moimême une énorme sottise. Les royalistes, au nombre de deux à trois mille, n'entendaient pas se soumettre à la reconnaissance d'un poste de* dix ou quinze hommes.
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Toute la garde urbaine à cheval nous tomba dessus le sabre levé, et désarma mon pauvre petit poste; nous courûmes au village où les cent patriotes composant la garde étaient rassemblés; d'après ce que j'avais vu, je leur conseillai à tous d'aller cacher leurs armes, mais Jeanrenaud-Besson les fit rester en place, ce qui rendit le désarmement de Môtiers d'autant plus facile.
A cet épisode, succéda un des moments tes plus pénibles de ma vie : toute la troupe royaliste, cavalerie, artillerie, infanterie, défila triomphante, Pfoel et Fa varger transfuge en tête. Les habitants du village formaient deux groupes bien distincts pour voir passer nos vainqueurs : l'un, composé d'une dizaine d'individus seulement, royaliste ; l'autre, d'au moins cent, républicain. La distinction n'était pas difficile à faire : car le petit groupe s'égosillait à crier Vive le roi ! tandis que l'autre était morne et silencieux. Les soldats nous couchaient en joue en passant devant nous, disant : Criez : Vive le roi, canailles ! Beaucoup d'entre eux possédaient des lambeaux de drapeau avec lesquels ils faisaient des simulacres dégoûtants, nous disant : Voilà du fédéral !
Le gros de la colonne s'était dirigé sur Fleurier et Buttes ; il était resté dans notre village une compagnie chargée d'opérei* le désarmement, de fouiller les maisons et d'arrêter ceux que les fidèles royalistes désigneraient : c'était le moment des vengeances. Le colonel Berthood était resté avec cette compagnie ; il rassembla les royalistes pour leur faire faire des dénonciations. Dès sobi arrivée j'avais remarqué qu'il me suivait des yeux et je compris que j'allais être pincé. Je m'esquivai et avec quelques amis nous primes le chemin de la montagne pour gagner le sol vaudois et laisser passer l'orage.
La colonne royaliste opéra la même exécution à Fie»* rier et à Buttes : désarmement, arrestations, intimidaticHiv puis elle revint le même jour bivouaquer à Couvet Les deux principaux foyers du républicanteme, le Val^d«^
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Travers et le Vignoble, étaient maintenant étouffés. Restait un autre centre où les mêmes idées comptaient beaucoup de partisans, et quoiqu'il fClt resté parfaitement tranquille pendant les événements de décembre, les royalistes étaient en trop bonne voie pour ne pas lui faire sentir la verge que Pfuel avait apportée de Berlin : c'était la Ghaux-de-Fonds.
Pfuel prit ses précautions comme pour un siège dans toutes les formes ; il rassembla ses forces, les fit passer par la Sagne où celles-ci laissèrent tous les prisonniers qu'elles traînaient après elles et parmi lesquels se trouvait te vénérable père de Goastant Meuron. Dè»tai pointe du jour du 22 décembre, il commença rinvestlssement de la place afin que personne n'écbappât, pna il entra triomphalement, comme il l'avait fait au Val-de^Fravers^ et y fit exécuter les mêmes mesures de désarmemenik et d^arrestations.
Le parti libéral était désormais vaincu et siuis ressources^ les chefs dispersés, qu^ques centaines de citoyens empri*» sonnés, on nombre plus considérable encore hbpandu sur la fh)ntîère des cantons voisins et de la France. Le gouvernement allait se livrer tranquillement à os qu'il appelait la punition des coupables, c'est-à-dire aux vengeaœes que les partis qui se croient de droit divin exercent toujours contre ceux qui ont tenté d'ébranter leor ponvdr.
La plcqMirt des patriotes du Val-de-Travers s'étaient rfrfogiésà Bullet, et à Sainte-Groix. Je fus amiM^ement reçu chez M. KeUer, pasteur de Bullet; Charles Renard s'y tnmvait aussi, bien découragé, le brave garçon, et bien décidé à ne pos recommencer de sitôt
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GHAPITIIE XXXIX.
Trois observations.
Pour quiconque a connu ces événements comme j'ai pu les connaître et les apprécier, lorsque le calme fut revenu, il ressort trois choses : 1« le besoin qu'avait le gouvernement d'une tentative de révolution pour se remonter; 2^ la trahison de Bourquin; 3"^ la coopération, pour ne rien dire de plus, du gouvernement vaudois. En effet, après les événements de septembre 1831, la dispersion momentanée du Conseil d'Etat et la possession du château par rinsurrection, le prestige du gouvernement du roi était considérablement tombé. La formation du camp de Vaiangin avait relevé celui de la bourgeoisie; mais chacun savait que cette antique corporation s'était levée non point pour soutenir le gouvernement de la noblesse, mais pour conserver le principe monarchique sur lequel s'appuyaient les privilèges. Le rétablissement de l'autorité du Conseil d*Etat par les troupes fédérales avait plutôt diminué que consoUdé Tautorité morale de ce pouvoir. Les choses en étant là et le pays divisé en deux partis fortement tranchés, il allait devenir bien difficile de gouverner dans ces conditions. Un gouvernement démocratique sans prestige et sans grande force morale peut à la rigueur administrer ainsi; un gouvernement aristocratique ou monarchique ne le peut pas sans renier son principe.
Le gouvernement de Neuchâtel devait donc se relever moralement, comme il avait été relevé matériellement par les troupes fédérales et le camp de Valangin. Le roi
lui-même avait souffert de l'affront que faisaient à un si puissant souverain Tenvahissement de son château et l'expulsion de son gouvernement, et si au printemps de 1831 il était facilement disposé à faire bon marché de sa principauté, comme j'en ai la conviction, il ne pouvait plus en être de même après Tinsulte faite à sa souveraineté et à ses représentants; il devait rétablir coûte que coûte Tautorité incontestée et incontestable de son gouvernement
Je ne dirai pas que le Conseil d'Etat ait fait décréter de prise de corps les cinq membres du comité ^Tverdon avec Tintention arrêtée d'en faire des conspirateurs; mais il faut reconnaître qu'avec ou sans intention cette circonstance le servit admirablement. La substitution aux troupes fédérales d'un corps de troupe neuchâtelois, permanent et soldé, dont il pouvait disposer h volonté, l'organisation de tout le parti royaliste avant qu'aucune espèce de complot n'existât, indiquent assez que Ton voulait en finir avec le parti patriote et le contraindre à la soumission. Des mesures de vigueur contre lui n'étaient pas possibles aussi longtemps qu il était couvert par la capitulation du château.
Les cinq membres du comité d'Yverdon désiraient revenir chez eux. Ils perdaient par le raffermissement de Tautorité du gouvernement l'espoir d'y rentrer par grâce ou justice. Ne le pouvant que par la force, ils compromirent le pays tout entier pour user de la seule ressource qui leur restât : l'insurrection à main armée. Je ne les blâme pas, ils ont fait ce que font les proscrits de tous pays.
La trahison de Bourquin fut un excellent auxiliaire pour décider le mouvement dont le gouvernement avait besoin. On avait été trop infatué de cet homme pour convenir au premier moment qu'il fût un traître, mais lorsque les faits eurent parlé, l'évidence fut accablante. Peu de temps après le retour de Pfuel, Bourquin eut avec lui
une entrevue qu'il a expliquée comme il Ta pu ; mais lui, le chef du parti patriote sur lequel chacun comptait, qu'avait-il à faire chez ce commissaire du roi de Prusse? Pfuel a annoncé solennement à l'ouverture du Corps législatif que Bourquin lui avait fait sa soumission etoflfert sa tète. Le second fait, bien plus significatif encore, est lentrevue à Fhôtel de Londres avec Pourtalès et la Harpe. Bourquin a expliqué que ces messieurs Tavaient fait appeler pour le dissuader de la tentative qu'il méditait. Il pouvait faire croire cela à des hommes sans expérience et sans connaissance du droit international, comme les cinq du comité d'Yverdon, mais non à des gens sérieux (1). Comment I Bourquin avouait au président du Conseil
(1) C'est quelque chose de bien grave, qa« de porter aa jugement aussi sévèr* sur un homme qui a joué dans nos affaires de 183i un rôle tellement considérable. Après aroir écrit les lignes qni précèdent, rédigées sons l'impression des événements que ma mémoire et mon imagination ont Gonsenrée intacte et sur des renseignements que, soit pendant, soit après les événements, chacun tenait pour certains, j'ai voulu m*a»surer encore par le témoignage d'autres personnes que je ne commettais pas nue grave erreur et nne injustice. J'ai donc consulté les souvenirs de Gmittant Meuron, l'un des membres du comité d'Yverdon. Mais ce brave patriote» trop préoccupé de sauver l'honneur de ceux qui ont dirigé la révolution de 1831, ne veut voir que de la bravoure et des vertus civiques chez tons les hommes qui travaillaient avec lui an renversement de ^a domination prussienne. Il convient bien de la soumÎKion faite par Bourquin à Pfnel, mais il l'excuse en disant qu'il avait été excessivement circonvenu par des ministres mêmes qui l'avaient sollicité, an nom de la tranquillité dn pays, de se soumettre su roi.
Meuroo prétend qu'après cette soumission, qni brisait tons les moyens d'aetion da comité d'Yverdon, celui-ci, sentant l'impossibilité de rien entreprendre sans le concours de Bourquin, lui envoya dépntation sur députation pour l'engager à les rendre et k se mettre à la tête du second mAo rement, et qu')> force de soilieilations il céda et vint travailler avec eux aux préparatifs de l'expédition dont j*ai raconté les péripéties. En supposant qu'une trahison se paye toujours, Meuron invoque, en faveur de la loyauté de Bourquin, la misère dans laquelle il s'est trouvé pendant son séjour à Troyes. En ce qui eonoeme l'entrevue de rbôlel de Londres, il dit qu'elle n'a pas en lieu, et l'attribue à une calomnie d'un seul individu, qui prétend avoir vu Éourquin et Pourtalès; mais personne d'autre n'est venu confirmer cefaiu
D'nn autre côté, j'ai po consulter les souvenirs du citoyen Alexandre Favrei aujourd'hui baron de Bntlar, aide-de-camp de Bourquin pendant celte seconde aifdre. Celni-cf soutient, de son cdté, que l'entrevue avec Pourtalès a bibn effectivement en lien» qvHi la tient iDinnâme do général de la Harpe, <|Bi, pow le déco»-
cTEtet dé Neachâtel et au président du Conseil d'Etat de Vaud qu'a ailaif marcher sur Neuchâtel pour renverser le gouvemement, et le président du Conseil d'Etat de Neuehâtel n'a pas immédiatement requis celui de Vaud dlntemer cet homme et ses complices afin d'empêcher cette expédition? Il faut n'avoir pas la moindre idée des devoirs réciproques des gouvernements limitrophes pour admettre une pareille explication. Bourquin devait décider les membres du comité d'Yverdon à précipiter le moovement , parce que le gouvernement de Neuchâtel ne pouvait tenir longtemps ses moyens de défense sur lé pied formidable où il les avait organisés. Si la situation se HW ainsi prolongée* pendant tout Thiver, les royalistes armés se seraient lassés, n'auraient plus cru au danger, et
tà%^ de prwdre ptit Ji reiiirepri««. lui s amoAcé que Boorquin avait en avec P«wtalé8 me coRféreme* qui avait dnré nue joarttée tout entière. 11 a remarqué que pendaut la soirée du 17 décembre, à Bevaix, la conduite de Bourquin avait des aDuree suspectes, qui ont été aussi remarquées k Travers, et il croit que cet homme atndiilessiew.
La aoamissM» de Bourquin aveuée par Itu-mâme^ m conférence, à rinsu de Èe$ unis, avec le président du gouvernement qu*ii allait attaquer, maintenant hors de donftf, sa conduite équivoque pendant les événements remarquée par chacun, sont dtt faits aceablanM pour I» diémeire de Bourquin.
Les soldats battus n'acceptent pas volontiers que leur défaite soit le résultat d*noe supériorité morale, physique ou même numérique de leurs ennemis; aussi, lénqfoé les patriotes neuehâtélois ftirent vaincus et qu'ils crièrent à la trahisoit de ienr dbtt, on eut d'abord asies de peke à admettre le fait. Ce n'est que lorsque jfai pu étudier le concours de circonstances que j'ai énumérées que j'y ai cru moi-même. An surplus, la défaite des patriotes était inévitable, alors même que le chef eût été idèle à la «Mne. tmtt tous lef car, la ccmduite de Bourquin dénote une- faiblesse de caffMiAre indigne dn râle qn'il voulait jouer. Puisqu'il avait fait sa soumission an gouvernement, pourquoi se laisser entraîner par le comité d'Yverdon à se remettre K la tête de finsurrection ? Sa soumission était en elle-même une lâcheté ; sa partidpalfM anx érénemeftU en était une seconde. Si cette dernière a eu lieu par suite d'oae entente avec le gouvernement^ ce que la oonférente de Thôtei de Loadues faiase supposer, c'est le comble de l'infamie.
Après ta sonntoion, Bourquin ne devait plus croire & la possibilité d'une réussite. l4f ««tafarai da oomité dHîvenlon éuient poussés par l'envie de rentrer dans lem' patrie. Ce sentiment bien naturel faussait leur jugement. Bourquin, qui, lui, n'était pas dans les mêmes conditions, aurait dû leur foire comprendre l'inutilité de toute MÉlUhef, ai féeUenMDf il n'était par llnstrument du gonvemement.
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les dépenses considérables que cet armement général avait occasionnées eussent été faites en pure perte.
A supposer que l'entrevue d'Yverdon n'eût pas suffi pour mettre au jour la trahison de Bourquin, sa conduite à Travers devait dessiller les yeux des plus aveugles. Laissons là cet homme plus faible et plus incapable que criminel peut-être. Il a fait bâillonner pour bien des années la liberté neuchâteloise; il a occasionné la mort de plusieurs, compromis la position de centaines de ses compatriotes. 11 est maintenant devant un autre juge: paix à ses cendres !
Pfnel fut ridicule lorsque, le 7 décembre, il annonça au Corps législatif qu'un complot venait d'être découvert* alors que chacun savait ce qui se passait à Yverdon et que Pfuel lui-même se préparait depuis six semaines à résister à Tattaciue. Mais ce qui frappe le plus dans toute cette affiiire, c'est la compHcité évidente du gouvernement vaudois. L'expédition s'organisait à une lieue et demie de la frontière sans qu'il y mît le moindre obstacle, et le gouvernement neucbàtelois no se plaignit pas de ce laisserfaire, tandis qu'il suffisait d'un seul mot poiu' couper court à toute tentative. Sans refuser l'asile aux cinq membres du comité et à Bourquin. on pouvait les interner à Aigle ou à Villeneuve, et tout était dit.
Ensuite, lorsque en apparence Vaud remplissait si mal ses devoirs do confédéré et de voisin et laissait le complot se tramer sur son territoire, on peut se demander pourquoi il a attendu que tout soi! bien compromis, pour ôter à l'insurrection ses moyens d'action en désarmant les Genevois à Morges. La loyauté lui faisait un devoir de ne pas laisser croire à sa tolérance, ou de fermer complètement les yeux sur le mouvement. Après la victoire, lors(iue les proscrits ne lui furent plus nécessaires pour les besoins de sa cause , le gouvernement neuchâtelois sut bien réclamer leur internement, et le gouvernement vaudois, qui avait garni la frontière de troupes, obligea les
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réfugiés à s'en éloigner. J'ai dû à l'obligeance de M. Mermod, juge de paix, que je connaissais, de ne pas être interné avec mes camarades.
Quoique ces faits fussent connus de tous les patriotes au moment où ils se passaient : les mesures du gouvernement, les entrevues de Bourquin et la conduite équivoque du gouvernement vaudois, nous étions tellement aveuglés que nous croyions encore à la possibilité d'un succès.
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CHAPITBE XU Les vengeances.
C 3 qui distingue surtout les partis aristocratiques des partis démocratiques, c'est l'usage que les uns et les autres font des victoires obtenues. Tandis que ceux-ci travaillent et combattent pour l'égalité des droits et les avantages généraux de l'Etat, ceux-là, au contraire, agissent pour la conservation ou la conquête de droits particuliers et pour Texercice de leurs privilèges. Il en résulte que lorsqu'un parti démocratique a lutté et vaincu, il ne profite de cet avantage que pour assurer la conservation de la position acquise; tout au plus peut-on signaler quelques vengeances individuelles que le parti répudie toujours. Il n'en est pas de même lorsqu'un parti aristocratique a eu le dessus. Ses meneurs sont des privilégiés par la fortune et la naissance. Les attaques qu'ils ont subies sont envisagées par eux comme des atteintes à leurs droite. La noblesse se considère encore comme instituée de droit divin, et toute atteinte à son prestige et à sa position dans l'Etat est regardée par elle comme un grand crime. Les vengeances sont donc la conséquence forcée des réactions aristocratiques. C'est ce qui eut lieu à Neuchâtel.
Je ne reprocherai pas au gouvernement royaliste d'avoir fait occuper militairement les localités qui avaient appuyé l'insurrection ou y avaient aidé : c'est une mesure d'intimidation, souvent nécessaire pour le maintien de l'ordre après une grande crise. On a placé les garnisaires chez
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les patriotes; si ce n'est pas dans Tordre, nous, les répuhlicains neuchâtelois qui l'avons &it à notre tour, nous devons nous taire. C'est d'ailleurs passé en usage en Suisse dans tous les temps de révolution.
Je ne blâmerai pas davantage les jugements par un conseil de guerre. L'état de siège était déclaré. Le gouver • aement avait été attaqué ; en faisant juger les coupables, il était dans son droit. Tant pis pour ceu;^ qui n'avaient pas vu qu'on leur tendait un pi^e I
Mais là ne se bornèrent pas les mesures coercitives. U fallait fusiller les fauteurs de l'insurrection si on en avait le courage ; mais on devait ménager leur honneur. Ijos cinq membres du comité d'Yverdon n'avaient a^ en septembre que pour l'affranchissement du pays, et avaient eu en décembre le désir bien légitime de rentrer dans leur patrie. Je les ai tous particulièrement connus : aucun d eux n'était poussé par un motif de cupidité, ni même d'ambition. Preuve en est la formation du gouvernement provisoire, où pas un d'eux n'avait été mis en liste. Pourquoi donc les traiter de brigands, de pillards, de voleurs, d'incendiaires et d'empoisonneurs ? Pourquoi joindre ces infâmes qualifications aux accusations assez fortes d'ailleurs pour motiver des représailles? Je ne parle pas ici du langage des rues ni même des proclamations avant l'attaque. Que pour recruter des hommes le gouvernement ait dit of&ciellement que les insurgés ne voulaient que le pillage et l'incendie, passe encore; mais que Taccusateur public ou capitaine rapporteur devant le conseil de guerre. qui n'était autre que le maire de Neuchâtel et conseiller d*£tat Perrot, ait poussé la haine et la fureur jusqu'à accuser Rœssinger, en ce moment garrotté devant ses juges, d'avoir voulu empoisonner les fontaines de la ville, c'est odieux. Pas un de ceux qui ont été jugés par le conseil de guerre n'a échappé à des accusations de ce genre.
La première fois que Charles Renard vint nous visiter
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après 1848, il avait encore sur le cœur ces atteintes à son honneur. Il avait juré de s'en venger et de souffleter l'aacien maire Perrot; mais lorsqu'il vit l'être cacochyme et souffreteux qu'était devenu le capitaine rapporteur du conseil de guerre, il se sentit désarmé.
Rœssinger, qui avait été le premier saisi, était le plus ardent et le plus actif de tous les membres du comité d'Yverdon. Il fut condamné à mort, attendu que d'après l'accusation et la Caroline, il Tavait mérité quatorze fois. Il ne fut cependant condamné à être fusillé qu'une fois ; encore six des juges demandèrent-ils qu'il fût sursis ù l'exécution jusqu'à confirmation du roi. Cette dernière circonstance faillit amener une émeute parmi la troupe royaliste qui occupait la ville. Rœssinger n'avait pas encore assez été insulté et bafoué lorsqu'on l'avait conduit aux prisons et promené de là à l'hôtel de ville; on voulait le voir mourir sous un feu de peloton. Ce brave patriote plus que tout autre était destiné à être la victime expiatoire. Deux mois après son jugement il fut bâillonné et conduit dans la forteresse d'Ehrenbreitenstein et plus tard dans celle de Wesel. Ce ne fut que lorsque Pfuel, lui ayant fait une visite, remarqua que son moral s'affectait, quMl en eut pitié et le fit gracier à Tinsu et en dépit de Taristocratie de Neuchâtel. Cette déportation de Rœssinger dans une forteresse prussienne, me rappelle le discours de Chambrier au mois d'octobre : Le roi de Prusse est en même temps prince de Neuchâtel; qu'est-ce que cela fait? Cela fait que le roi de Prusse prête ses forteresses au prince de Neuchâtel, ce qui n'était pas indifférent au malheureux Rœssinger.
En faisant des fouilles pour découvrir des armes et autres objets compromettants à la Chaux-de-Fonds, la troupe royaliste trouva au domicile de Cugnier. dans un coffret de femme, une déclaration par laquelle les signataires s'engageaient sur l'honneur à reprendre les armes et à renverser le gouvernement s'il ne convoquait pas les
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assemblées primaires, comme il en avait pris l'engagement lors de la capitulation du château/Cette pièce, qui ne contenait qu'une douzaine de signatures, avait été destinée à être signée par tous les hommes qui occupaient le château au moment de la capitulation. Elle donna lieu à une condamnation à mort contre tous les signataires, parmi lesquels se trouvaient le docteur Petitpierre et L. Humbert- Droz, devenu plus tard président du tribunal de Boudry L'interprétation qui fit de cette pièce un acte de haute trahison laissait bien à désirer au point de vue juridique; car d'un côté cet acte était couvert par la capitulation elle-même et de l'autre il avait pu avoir sa raison d'être ensuite de l'engagement pris par le Conseil d'Etat le 27 septembre, pour l'obliger à exécuter ses promesses. Mais un conseil de guerre n'y regarde pas de si près, et comme il s'agissait surtout de produire un effet très-considérable sur la population, on en prit occasion de multiplier les condamnations à mort, non-seulement contre des citoyens qui avaient pris les armes en décembre, mais aussi contre d'autres. Sans ce maudit chiffon de papier qui par une négligence impardonnable s'est trouvé mêlé à des colifichets de femme, aucune poursuite n'aurait été dirigée contre l'excellent docteur Petitpierre, que la prison a tué en quelques mois.
L'établissement de l'état de siège et du conseil de guerre qui en fut la conséquence donnait un rude coup à la bourgeoisie de Neuchâtel et au privilège qu'elle réclamait avec orgueil, déjuger elle-même exclusivement ses ressortissants. Gallot, qui croyait que le monde croulerait s'il était touché aux droits de la corporation, voulut prendre occasion de les soutenir et accepta pour ce motif la défense de BiUe et de Vouga. Mais, comme on devait s'y attendre, le salut de l'Etat fut mis avec raison au-dessus des privilèges de la bourgeoisie. Reste la question de savoir si le salut de l'Etat exigeait la mise en état de siège, ce qui est trèscontestable. Bille fut condamné à deux ans de prison et à.
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idix jannées de bannissement; Vouga fût acquitté. Je De coanais pas les motifs'de la condamnation de Bille, mais je doiite qu^oneût pu en trouver de plausibles devant des Jugas sérieux, car ce brave patriote n'avait pas commis le moindre acte compromettant. Toutes ses sympathies -étaient acquises iV Témancipation du pays, voilà tout.
Après avoir jugé quelques-uns des principaux fauteurs de l'insurrection, le conseil de guerre cessa de siéger et les oeiQtaines de prisonniers qui remplissaient les divers locaux où on les avait entassés furent renvoyés devant le tribunal de Neucb&tel. Des enquêtes minutieuses avaient été faites partout; tous les royalistes grands et petits furent appelés à feire leurs dépositions sur ce qu'ils avaient vu avant et pendant les événements, et on peut penser à quel degré «les rancunes et les vengeances s'exercèrent. Tous les renseignements obtenus furent remis au tribunal de Neuchâtel qui .décréta de prise de corps ceux qui n'avaient pas été saisis et mât ensuite plusieurs mois à les juger successivement. ASKi point de vue de la forme, ce renvoi général de tous les prévenus devant le tribunal de Neuchâtel pouvait être routier si, ne faisant qu'une seule procédure, on envis^eait Tensemble de l'insurrection comme un seul et jnâme événement dont tous les faits se reliaient les uns aux autres. Dans ce cas, il fallait juger ensemble tous les accusés, les mettre en présence les uns des autres, établir des débats qui fissent ressortir la vérité sur la part que chacun avait prise à Tinsurrection ; mais ]es garanties des citoyens ne préoccupaient pas beaucoup alors. On fit juger • chaque inculpé séparément pour les faits particuliers qui lui étaient imputables. Ce système était une violation des prétendues garanties constitutionnelles que les bourgeoisies avaient voulu conserver en prenant les armes, puisqu'il soustrayait les neuf-dixièmes des accusés à leurs juges naturels.
Cette observation sur la question de forme n'a pas pour but d'en faire un grief contre le gouvernement, carlaoour
de justice de Neucfafttel était la plus indépendante de tou tes eelles du qanton. Si tas fauteurs nles'troubles avaientété renvoyés (levant les tribunaujL cnminels de leur domicile respectif, les eondamnatioas auraient été i>eauGoup plus fortes, «ar le ehfttelain ou maire pouvait à son gré choisir dans une liste deivingt*quatre justiciers les six ou douze luges nécessaines pour rendre la sentence, et ceuxici auraient été-pris sans aucun doute parmi les royalistes les plus passiopnés, oomme je Tai vu faire plus tard.
>Le pardon des injures nJest pas une des vertus de Taristooratie, surtout quand ces injures portent atteinte à ses droits . et à son prestige : aussi les sentences furent^elles exécutées rigonueusement. A peine y eut«-ii quelques grâces accordées là eeux qui, proscrits, venaient déclarer publiquement en. «our de justice qu'ils se soumettaient au régime>politique>étabIi et prêtaient le serment de fidélité au roi en S'ongage^nt à ne rien entreprendre contre son autorité.
Indépendamment des ji^ements rendus par le conseil de guerre et les tribunaux, qui ne pouvaient atteindre que les hommes compromis paroles événements de décemboe, 'il fallait que la vengeance s'exerçât mèn^e sur <;eux qui ^avaient pris patt à Texpédition de septembre, pourtant au béd^ee^ délia capitulation du château. Le Conseil d'Etat, 'tel qu'il avait été réorganisé au mois de novembre précédent, comptait des hommes d'action qui n'étaient jamais «embarrassés en fait d'expédients. Voici ce qujils imaginèrent: les communes avaient le droit d'autoriser les habitants non oommuniers â prendre domicile dans la circon- -seriptiôn territoriale de leur ressort, de même qu'elles -pouvaient refuser cette autorisation et même la retirer. Le Conseil d'Etat, en sa qualité de tuteur et surveillant ides^autorités communales, prit directement une mesure jqui obligeait'tous les Neuchât^ois connus pour leurs opilûon» libérales, et cependant non assiez. compromis pour 'être atteints par les tribanauxy à être domiciliés dans leurs
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eommanes d'origine. Les Suisses d'autres cantons dans le même cas furent expulsés du territoire de la principauté. Cette mesure rigoureuse, qui n'était justifiée que par un besoin de vengeance et d'intimidation, était une violation flagrante de toutes les lois et de toutes les garanties des citoyens. Dans un pays industriel comme le nôtre, où les besoins du commerce et de Tindustrie ainsi que la pauvreté du sol obligent des milliers de personnes à prendre domicile ailleurs que dans leur lieu d'origine, c'était exorbitant. Cette mesure atteignait un nombre considérable de personnes et de familles ; elle était tellement grave qu'elle aurait jeté une grande perturbation dans les affaires commerciales. Le gouvernement dut céder et ac< corda, sur requête de soumission, bon nombre d'autorisations de rentrées. C'était toujours autant d'obtenu. L'expulsion en masse était tellement peu fondée qu'on ne l'avait motivée que par l'accusation vague d'avoir eu une conduite révolutionnaire.
On pourrait croire que le désarmement des patriotes, Toccupation militaire des districts où l'émancipation était désirée, plusieurs centaines de condamnations criminelles, les décrets de prise de corps contre ceux qui n'avaient pas été atteints, l'expulsion soit dans leur commune soit hors du canton de ceux que la capitulation couvrait, étaient des mesures qui pouvaient rassurer complètement pour l'avenir et donner satisfaction aux rancunes de l'aristocratie. Ceux qui penseraient cela ne se font pas une idée de la fertilité d'imagination des gens dont l'orgueil a été froissé, car si Ton peut jusqu'à un certain point soutenir que les différentes mesures dont je viens de parler étaient nécessaires au salut de l'Etat, il n'en est pas de même de celles dont je vais parler.
On comprend facilement que des hommes qui s'étaient entièrement voués à l'affranchissement de leur pays, aient quelque peu négligé leurs propres affaires pendant ce temps, et que lorsqu'ils ont été incarcérés ou exilés, il ait
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pu se présenter quelque créancier inquiet. Le gouvernement, qui joignait à ses attributions politiques et administratives des fonctions judiciaires trés-considérables,en prit occasion de prononcer la mise en décret de leurs biens. En langage nouveau, il prononça la faillite d'un certain nombre de patriotes les plus compromis. Le tuteur nommé à la famille du colonel Perrot demanda la renonciation aux biens et dettes de ce citoyen. Ces mesures nécessitaient des publications au prône de chaque paroisse. Elles faisaient très-bon effet à la suite des affirmations que les patriotes venaient pour voler et piller. Il pouvait être utile de faire considérer comme gens insolvables ceux qui avaient pris part à la révolution. Mais c'était la pire de toutes les infamies, car aucune des faillites que le gouvernement prononça n'a été amenée, que je sache, par une insolvabilité réelle. Ruiner les familles en emprisonnant leurs chefs n'était pas suffisant; il fallait encore les décrier publiquement!
Après ou plutôt en même temps, eut lieu la publication du signalement de tous ceux qui étaient décrétés de prise de corps. A une véritable abomination on joignait une petitesse qui serait ridicule si quelque chose pouvait être ridicule dans un pareil moment : le gouvernement, la chancellerie, la police, je ne sais qui, s'était procuré sur tous ces individus, et la liste en était longue, les sobriquets ou autres appellations pouvant prêter aU ridicule ou rappelant un fait désagréable.
CHAPITJEIE XU Le recours oontre les chefs dn château.
Le oouroEUiement de toutes les vengeances exercées contre les hommes qui n'avaient voulu qu'une situation politique pareille à celle dont nous sommes heureux de jouir, au dire de nos adversaires eux-mèmest fut complètement manqué. La capitulation du château portait dans son article 3 : Remue du château aux troupes fédérales avec le matériel de guerre appartenant au canton de NeuchâteL Le château était à peine évacué que le Conseil d'£tBt dressait avec beaucoup d'exagération un procèsverbal des dégradations que les bâtiments avaient subies et des armes et effets d'habillement qui manquaient. Il adressa aussitôt des réclamations aux conmiissaires pour obtenir La réintégration des objets disparus, enlevée disait-il, ccmtrairement à la capitulation. Si j'ai bon souvenir, Forrer ne fit rien; mais les commissaires fédéraux, beaucoup plus complaisants envers le gouvernement, invitèrent ou sommèrent les hommes qui* avaient emporté des armes ou des effets de les rapporter à Tarsenal. Intimidés par cette sommation, quelques-uns rendirent leurs fusils et leurs capotes, mais la masse conserva les armes avec lesquelles elle avait quitté le château, et il aurait fallu un déploiement militaî)*e' bien sérieux pour que les patriotes du château se désaisissent de leurs armes dans un moment où les esprits étaient tellement irrités, qu'on pensait â chaque instant en avoir besoin. Les chefe du château avaient même publiquement déclaré qu'on ne les
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rendrait pas aussi longtemps que les assemblées primaires n^auraient pas élé convoquées.
Après de violentes récriminations au sein du Corps législatif, les choses en étaient restées là jusqu'aux événe^ ments du mois de décembre et il semblait que le gouverinementeût renoncé à toute réclamation ulténeare^ conseillé* d-ailleups eu cela par les commissaires fédéraux. Les royalistes se consolaient en nous appelant voleurs dU' ckàUctu» Mais les événements de décembre facilitant toutes les entreprises contre les patriotes, clétait une rai^ son pour reprendre cette affaire. Interprétant la capitula-* tion à sa manière, le Ck)nseil d'Etat fit réclamer par voie judiciaire aux plus aisés des cbefe du château le payement d'une somme de plus de cent mille livres courantes (auîKlelà de 150,000 fr.) pour armes et effets manquant ë Tarsenal el dégradations au château. Il déclara que tous* ceux qui avaient participé à Texpédition étalent solidaire** ment responsables, et il autorisa les défendeurs â exercer leur recours contre tous ceux qui leur conviendraient.
Fort heureusement pour les citoyens quei cette demande concernait. L'interprétation de la capitulation put être sou* misa à d'autres autorités. Le souverain tribunal des trois Etats, qui devait statuer en dernière analyse sur cette de^ mande, était composé de cinq membres du gouvernement que les troupes du château avaient mis en fuite, de quatre chefe de juridiction, dont trois avaient aussi fait partie de ce même Conseil d'Etat, et de quatre justiciers de Neu^châtel qui pouvaient être indépendants, mais qui, à cette époque où les passions politiques étaient si fortement exaltées, l'auraient été fort peu.
Le Conseil d'Etat avait, comme je l'ai dit, fait grand bruit de cette prétendue violation de l'article 8 de la capi'^ tulation, tandis qull violfiit lui*mëme tous les jonrs l'article l*'', qui stipulait Toubli du passé de part et d'antr«i Il faisait dire en plein Corps législatif que Ton avait accordé amnistie aux hommes du château et que lec
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royalistes de leur côté n'en avaient point à recevoir : les mots de part et d'autre n'existaient pas pour les royalistes. Il avait exigé des Suisses d'autres cantons des déclarations de soumission signées. Il poursuivait par des taquineries, sous prétexte de conduite révolutionnaire, tous les citoyens qui avaient fait partie de cette expédition et les obligeait à des déplacements de résidence souvent bien plus cruels que la peine afflictive elle-même. Pour lui il n'y avait pas oubli, mais pardon accordé aux insurgés. U se faisait ainsi Tinterprète d'une convention dans laquelle il n'était pas intervenu, mais qui le liait puisque c'était en vertu de cette convention qu'il était rentré en la possession du siège du gouvernement. Quant aux stipulations de l'article 3 qui concernaient les chefs du château seuls, il leur attribuait une importance et une valeur que les contractants n'avaient jamais eu la pensée de leur donner. Le procès intenté aux chefs auxquels on connaissait quelque fortune avait pour but le payement de sommes dues pour dégradations au château, armes et efifets manquante. Les dégradations étaient bien peu considérables; malgré les exagérations qu'une visite juridique faite par des adversaires pouvait amener , elles ne furent évaluées qu'à quelques centaines de francs. En 1856, en vingt-quatre heures les royalistes en ont fait de plus considérables. On ne pouvait ainsi réclamer une réparation civile pour des actes tout politiques, quand celte réparation civile devait entraîner la ruine d un ou plusieurs individus : ce n'eût été ni de Toubli, ni même du pardon. - Les objete enlevés à l'arsenal et au magasin d'habillements formaient une somme importante; malgré les sommations faites par les commissaires fédéraux, malgré les ordres à eux donnés par le Directoire fédéral, et malgré les interprétations plus ou moins jésuitiques du gouvernement, il était évident pour tout esprit non prévenu que ce que la capitulation avait entendu par matériel de guerre ne concernait ni des effets d'habillement ni des armes portatives. Les troupes du château, lorsqu'elles évacuèrent
cette place, avaient conservé leurs armes, soit qu'elles fassent la propriété particulière de leurs détenteurs, soit qu'elles eussent été prises à Tarsenal. Le commandant de la brigade fédérale, Tun des contractants de la capitulation, en était positivement instruit. Il nignorait pas non plus que ces mille hommes, qu'il a en quelque sorte passés en revue et harangués au moment même où ils allaient quitter le château, qui tous avaient des capotes d'ordonnance, ne les avaient pas apportées de leur domicile. Si donc la capitulation avait obligé les chefs du château à remettre la placeavec le matériel appartenant à TËtat de Neuchâtel et que le signataire de cette convention les ait laissés partir avec des armes et des effets qu*il savait appartenir à TEta t, c*e3t évidemment que ces armes et ces effets n'étaient point compris sous la désignation de matériel. Si les insurgés, comme on Ta prétendu, eussent dû rendre cas eflets après leur retour dans leurs foyers, il est évident que la capitulation aurait stipulé cette restitution et déteraiiné un terme. Rien de pareil n'existant, le gouvernement interprétait faussement l'article 3 de la capitulation, comme il interprétait faussement l'article 1^^, La preuve ne tarda pas à en être fournie.
A ce moment-là, les patriotes étaient tellement sous le coup de la terreur, que ceux qui étaient visés par cette demande ne se réunirent pas même pour combiner leur opposition à une action aussi exorbitante, et chacun agit séparément. Fritz Gourvoisier ou son avocat eut une heureuse inspiration. Il fit intervenir en témoignage celui-là mdme qui avait contracté, le colonel Forrer, qui déclara catégoriquement, comme d ailleurs cela avait été entendu de bonne foi, que par matériel de guerre on n'avait compris que ce qui était sur roues.
CSe témoignage mettait fin à cette affaire, qui fut un véritable échec pour le gouvernement. Jusqu*alors tous ses coups avaient porté et avaient atteint leur double but : la vengeance et l'intimidation. Mais cette fois il en fut autrement.
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