CHAPITRE IV
Les appréciations du régime.
On est péniblement affecté, quand on songe à la situation faite au peuple neuchâtelois à cette fatale époque. Je ne parlerai pas de Tincendie des marchandises plus ou moins anglaises, ni du recrutement d'un bataillon de mille hommes qu'il fallait toujours tenir au complet. Les ordres émanant de Tautorité supérieure, personne n'aurait songé à en faire un crime soit au gouverneur, soit au Conseil d'Etat. L'énormité de la première de ces mesures et la peur de la conscription alarmaient tellement les esprits, que les exactions dont j'ai parlé passaient inaperçues.
Sous ce rapport, le peuple neuchâtelois subissait le même joug de fer que tous les peuples de l'Europe continentale : les plaintes ou les récriminations seraient injustes et superflues. Cependant, la plupart des peuples qui ont été subjugués par la France impériale, y ont gagné des avantages qu'ils ont eu soin de conserver après leur affranchissement ou leur changement de domination. La Belgique, les Provinces Rhénanes, le Piémont, l'ancien évôché de Bâle ont, pendant cette période, appris à connaître la valeur d'une bonne législation civile et d'une administration intérieure régulière. Rien de pareil n'a seulement été tenté chez nous.
Le baron de Lespérut passait son temps auprès des dames de la noblesse neuchâteloise, auxquelles il plaisait
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beaucoup par son urbanité et sa galanterie toute française. Je tiens cela de MM. Ch. de Marval et Maximilien de Meuron, qui Tout bien connu. Le désir de plaire aux dames est sans doute fort louable; mais lorsqu'on est le mandataire d'un prince qui donne le titre de gouverneur pour administrer ses sujets, on a mieux à faire. S'il eût pris la peine de jeter un coup d'œil sur notre droit civil et sur la manière dont la justice était rendue et qu'il eût comparé avec ce que la France venait de créer, il aurait vu qu'il valait mieux s'intéresser au peuple placé sous sa direction, que de plaire aux dames, quelque agréable que cela soit d'ailleurs. Pendant cette période, le peuple neuchàtelois a perdu son droit d examen, je pourrais presque dire de veto, sur les ordonnances du Conseil d'Etat. Lespérut ne s'en est pas seulement aperçu. L'autorité du Conseil d'Etat s'est maintenue sans autre contrôle que le sien, lui qui en était le président. Cette monstruosité, qui n'existait pas même sous le gouvernement impérial, modèle des gouvernements absolus, n'4 point frappé ses yeux. Les Français ont en général des idées fort justes sur la séparation des pouvoirs administratifs et judiciaires ; sous tous les régimes, ils ont avec raison vu dans cette séparation de véritables garanties. Lespérut parait avoir ignoré ces choses-là, puisque, dans l'administration du petit Etat qui lui était confié, il a pu tolérer qu'un même homme remplit en même temps, sous le nom de maire ou châtelain, les fonctions de préfet, président du tribunal, commissaire de police, juge d'instruction, accusateur public, défenseur de Taccusé, et pourvût ensuite à l'exécution des sentences rendues sous sa présidence. En se plaçant au point de vue monarchique, on peut admettre qu'un prince n'est pas tenu de connaître et de faire ces distinctions. Lorsqu'on accepte une mission comme celle dont était chargé Lespérut chez nous ; lorsque surtout cette mission comporte un pouvoir aussi absolu que Tétait celui de Lespérut et qu'on ignore
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ces choses, ou que connaissant ce qui est bon on néglige de le faire, on est responsable devant Dieu et devant la postérité du bien qu'on n'a pas fait et du mal qu'on a laissé faire. Je porte ici un jugement bien sévère sur cet homme; mais je n*ai pu retenir l'expression de mon indir gnation croissante en repassant dans ma mémoire les avanies de cette période que le peuple neuchâtelois a dû supporter sans que ceux qui gouvernaient y aient prêté la moindre attention.
Peu de temps après les événements de 1831, Lespérut fut dans le cas de passer à Neuchâtel. Le Constitutionnel neuchâtelois de l'époque en prit occasion de faire l'éloge de cet ancien gouverneur. « qui avait su apprécier nos bonnes et anciennes institutions et les avait conservées. » — Je comprends qu'un conseiller d'Etat, chancelier, rédacteur du journal, ait pu s'exprimer ainsi. Dans un Etat politique qui a pour base la monarchie, il est admis que le souverain peut tout ce que les lois ou constitutions ne lui défendent pas; l'omnipotence est le fondement, les garanties accordées aux siyets ou aux citoyens sont des dérogations aux droits du souverain, quelquefois obtenues par arrangement mutuel, plus souvent arrachées à la peur dans des moments de trouble, et parfois généreusement octroyées. Chez nous , le droit des souverains était incontesté. Dans les siècles passés ils avaient autorisé des remontrances. Dans celui-ci ils ont octroyé une espèce de charte constitutionnelle, assez insignifiante, qui cependant était une légère renonciation à leur droit absolu. Que les hommes qui gouvernaient en 1833 ou 1833 aient eu de la reconnaissance pour Lespérut, qui avait laissé l'arbitraire régner dans notre petit Etat, je le conçois sans peine; mais que le peuple doive le remercier de nous avoir tenus sous le régime des us et coutumes sans penser à créer la moindre institution pour garantir le pays contre l'arbitraire, rendu absolu par la chute des bourgeoisies, c'est contre quoi je ne saurais assez hautement protester.
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Pendant la période Berthier, un seul pouvoir existait, pouvoir plus personnel qu'aucun autre en Europe; pas l'ombre d'un partage : attributions législatives, administratives, judiciaires, tout était dans la même main. De contrôle, aucun, absolument aucun. Cette omnipotence était exercée par le gouverneur et le Conseil d'Etat formant un seul conseil. Cependant, de cette composition même il pouvait résulter quelque chose d'utile pour le pays, en raison de son origine hétérogène. Il semblerait, en effet, que le gouverneur dût avoir plus à cœur les intérêts du prince dont il était le délégué spécial, que les membres du Conseil d'Etat, tous d'origine neuchâteloise, fonctionnant conmie tels depuis de nombreuses années avant Tavénement du prince Alexandre, et par conséquent naturellement portés à défendre les intérêts du pays, surtout ses intérêts financiers et économiques. Voilà, ce me semble, quel était le rôle naturel de chacun d'eux. Lespérut devait vouloir rémission de notre mauvais billon, la dîme du foin, la modification du lod ; ces mesures étaient dans son rôle de représentant spécial du prince ; les conseillers d'Etat, au contraire, avaient pour mission d'empêcher que des exactions pareilles ne vinssent peser sur la population. La noblesse, propriétaire de vignes, désirait la prohibition des vins étrangers ; le représentant du prince n'y ayant aucune espèce d'intérêt, devait s opposer à cette mesure, qui, en pesant inutilement sur une partie du pays, ne pouvait qu'engendrer le mécontentement. J'ignore, comme tout le monde, ce qui s'est passé à cette époque au sein de Tunique pouvoir ; mais il y a évidemment eu entente entre ses deux éléments, c'est-à-dire des concessions mutuelles dont le peuple a fait les frais.
Il en a été de même sous des rapports d'un ordre plus relevé. Lespérut ne pouvait ignorer que depuis deux siècles les Neuchàtelois désiraient un code de lois civiles et que ce vœu avait été positivement formulé en 1807.
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Il pouvait nous faire aimer la France en introduisant parmi nous ses lois civiles et les garanties de son organisation judiciaire. L'élément neuchâtelois, avec ses habitudes d'arbitraire qui l'aidaient à traverser les événements en surnageant toujours et en dominant toujours, devait désirer le maintien du simple bon plaisir. Sur ce point encore, les deux éléments du gouvernement restèrent parfaitement d'accord. Pour le pays, les résultats les plus clairs de ce régime furent des hommes gelés en Russie, grillés ou embrochés en Espagne, une dette pour le rachat d'un mauvais billon et une augmentation de charges sans aucune compensation.
Lespérut devait ISnir comme il avait vécu. Au moment où les armées coalisées traversaient la Suisse pour envahir sa patrie, il partit sans bruit, mais n'oubha pas le fonds de la caisse de l'Etat que le trésorier lui remit lâchement. — Il avait cependant pour le lui refuser un motif péremptoire : c'était le rachat du mauvais billon.
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