CHAPITRE XLVI
La tentative de TaToyer Fischer.
L'isolement dans lequel se trouvait le gouvernement monarchique de Neuchâtel au sein de la Confédération le portait naturellement à chercher à se faire des alliés en appuyant de tout son pouvoir les contre-révolutions tentées en Suisse et en soutenant les gouvernements aristocratiques partout où ils avaient été maintenus.
Cette tactique s affirma dès le commencement de 1831, alors que le gouvernement bâlois faisait publier le signalement de tous les meneurs de la politique de Bâle-Campagne. Notre Conseil d'Etat s'empressa de reproduire ce document qu'il fit lire au prône de chaque paroisse. En décembre 1831, les instructions données à nos députés en Diète furent telles, que les campagnards Bâlois qui n'acceptaient pas la suprématie de la ville devaient être traités en rebelles. En 1832, Neuchâtel forma avec les petits cantons une ligue de résistance contre les décisions de la Diète et se prétendit le seul vrai interprète du pacte fédéral.
Ces tendances à amener des réactions dans les cantons ne se bornaient pas à des manœuvres en Diète; de concert avec les petits cantons, où l'influence des prêtres avait converti la démocratie pure en une oligarchie de deux ou trois familles, le gouvernement de Neuchâtel tenta le renversement de celui des gouvernements issus des révolutions de 1830 qui le gênait le plus, le gouvernement du canton de Berne. Véritable puissance dans le siècle passé, autant par
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sa force particulière qu'à l'aide de ses alliances avec certains cantons suisses et avec les différentes cours européennes auxquelles il fournissait des soldats, le canton de Berne avait perdu de son importance depuis 1798. n s'était un peu relevé en 1814 par l'adjonction de l'ancien évêché de BAle, au moment où l'aristocratie avait repris sa toute* puissance. Cette aristocratie était fort redoutée en Suisse, et Neuchâlel s appuya sur elle pendant toute la période de 1814 à 1830. Des alliances de familles avaient été conclues, et avec un voisin et ami comme Tétait alors Berne, le gouvernement de Neuchâtel pouvait braver toutes les attaques suscitées à l'intérieur. Mais l'aristocratie était tombée en décembre 18S0; sans cette circonstance, les patriotes neucbàtelois n'auraient jamais osé entreprendre une lutte contre leur gouvernement, lutte déjà bien téméraire dans les conditions données. Le gouvernement de Neuchâtel dut sentir I^ privation de cet appui et saisit roccasion de se l'assurer de nouveau lorsqu'elle se présenta. Les patriotes bernois n'avaient pas une confiance bien considérable en eux-mêmes, lorsqu'ils eurent réussi à faire abdiquer les anciennes familles gouvernantes, car ils confièrent d'abord l'administration du pays à ce même gouvernement qu'ils venaient de renverser, jusqu'à ce qu'une nouvelle constitution fût élaborée. L'aristocratie de Berne en profita pour rendre encore un service à ses amis de Neuchâtel, en envoyant au camp de Yalangin le char de capotes dont il a été précédemment question. Une fois constitués, les révolutionnaires bernois se crurent trop heureux de trouver quelques patriciens qui voulussent bien encore prendre part aux aÏTaires et accepter les premières magistratures de l'Etat. C'est ainsi que M. de TiHier était député en Diète et devint commissaire fédéral à Neu* châtel, que MM. de Tsohamer et de Tavel sont restés alternativement pendant dou2e ans avoyers de la république, fonction qui n'était autre que celle de président du Conseil d'Etat. Ces mes^sieurs rendirent encore un ser-
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vice à leurs amis de Neuchfttei en fEdsant arrêter Constant Meuron, Tun des maïQJbres du comité d'Yverdon, et en te livrant au gouvernement de Neuchfttei i TinsuduCionseîl d'Etat Ini-mêjoae, sous prétexte qu'il n'était pas un {Nroserit politique, mais un pillard qui avait volé des armes à Noiraigue, comme si la saisie d'armes n'était pas une précaution purement politique! A ce compte-là, tous les partis sont composés de voleurs. ^
L'esprit qui guidait la geaade majorité des membres du nouveau gouvernemeot bernois était cependant tel, que Neuchâtel n avait plus guère de services à en attendre^ et qu'un gouvernement hostile aussi puissant que l'était cdui de Berne devenait sinon dangereux, du moins fort peu rassurant. Aussi notre Conseil d'Etat accompagna-t-il de tous sesvœux et d'autre chose encore la misérable tentative qoe fit dans le mois de septembre 1832 l'aristocratie de Berne pour ressaisir le pouvoir. Une ertain avoyer Fischer, dont la famille avait depuis plusieurs siècles Tentreprise à ferme des postes, prévoyait que le nouveau gouvernement ne le laisserait pas jouir longtemps d'un privilège qui lui procurait d'immenses bénéfices. U pensa que pour conserver son bénéfice, le plus simplie était de rétablir Tancien gouvernement. Saconspirationi assez mal organisée, aboutit & un magnifique fiasco. Elle prouva combien les aristocraties savent peu ce que c'e»t quie le gouvernement d'un pays par lui-même. On peut substituer un roi à un autre roi, au moyen d'une simple révolution de palais; mais ce moyen est ridicule lorsqu'il ne s'agit pas de questions de personnes et que l'on veut substituer un régime aristocratique à un jré^me démocratique. C est cependant ce qu'avait voulu tenter TaToyer Fischer. A l'aide de quelques hommes et de quelques armes cachées dans l'hôtel d'Erlacb, U entreprît te renversement du gouvernement de Berne, et échoua comme il le loécitait.
LoraqAie le ^ouvernemefnt bernois eut réprimé cette ten<tative de contre^révolution» U fit viailer Thôtel d'Erlaoh;
on trouva dans des cartons de toilette une provision considérable de cartouches. Ces cartons portaient encore les ^guettes de leur destination primitive; mais les imprudents qui avaient fourni les cartouches avaient trop compté sur le succès ; elles avaient été confectionnées avec du papier ayant servi à des. écritures de la chancellerie de Neuchâtel. La complicité de notre gouvernement était évidente, et dans tout le canton les patriotes reçurent cette nouvelle avec une vive satisfaction, non point quHls espérassent en profiter dans l'intérêt de leur cause, mais parce qu'ils s'imaginaient, les innocents, que le gouvernement de Neuchâtel rachèterait sa faute en rendant Constant Meuron, extradé six mois auparavant contre toutes les règles du droit international.
Rien de bon pour les patriotes neuchâtelois ne résulta immédiatement de cette affaire. Leur gouvernement s'en tira par un tas de mensonges; il sacrifia un subalterne, et sa conspiration ne lui coûta pas d*autres désagréments.
Le comte Louis de Pourtalès, qui était en même temps président du Conseil d'Etat et président du département militaire, fit mander chez lui lemsyor de Morel, intendant de l'arsenal, et lui posa cette question : < L'un de nous deux doit être sacrifié; lequel sera-ce? » Morel, qui était noble, peut-être autant que Pourtalès, mais qui se croyait d'un rang inférieur, comprit ce qu'on demandait de lui pour sauver le président et le gouvernement lui-même, et il se laissa décréter de prise de corps pour avoir exécuté les ordres de son supérieur. Une fois de plus l'innocent dut pâtir pour le coupable. Morel quitta le pays sans trop se presser et en quelque sorte avec ostentation. Je l'ai vu au Val-de-Travers s'arrêtant plusieurs heures sur la place publique, quoique le décret de prise de corps fût prononcé depuis bien des jours, au su de chacun. Je cite cette circonstance, parce qu'elle prouve une fois de plus qu'il n'était pas le vrai coupable. Quelle compensation a-t-on donnée à Morel pour son sacrifice ? c'est ce que
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personne n'a jamais pu savoir. Certain eet-il qu'il b'a plus reparu dans le pays.
Après 1848, les recherches faites dans les comptes ont fait voir qu'en 1833, il est passé un article de 28,000 fr. pour erreur dans les comptes de TarsenaL Ce poste indiqua bien que le gouvernement était complice de Tenvoi fait à Tavoyer Fischer. On ne passe pas ainsi sur une erreur de 38,000 fr. sans en rechercher la source.
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