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CHAPITRE XLVm

Elections.

Quoique le parti royaliste se crût bien sûr de sa position, le moindre incident le mettait en émoi et lui faisait voir des dangers. Dans le mois d'avril 1833, une conspiration fut organisée en Allemagne pour renverser la Diète germanique qui se tenait à Francfort. Les Allemands qui tentaient cette entreprise folle et impossible obtinrent l'aide des réfugiés polonais qui se trouvaient dans l'est de la France et les organisèrent en conséquence. Un beau jour, le préfet de Besançon avise les gouvernements suisses limitrophes qu'environ trois cents réfugiés polonais étaient partis se dirigeant sur la Suisse. Il est facile d'imaginer la peur que cette nouvelle donna à tous nos gens. Aussitôt tous les comités de défense se mettent à Tœuvre : des postes sont organisés sur tous les points et l'on se prépare à la résistance. Le gouvernement soupçonne une entente avec les patriotes des Montagnes qui veulent toujours piller et voler (discours de Pfiiel), et malgré le désarmement de ceux-ci, malgré l'absence d'armes chez les Polonais, malgré le calme du pays, les trois cents Polonais font trembler les deux mille cinq cents ou trois mille hommes armés que les comités de défense ont à leur disposition! Le grand incendie du Locle du 24 avril 1833 eut lieu pendant cette crise. J'y ai vu Favarger, qui s'y trouvait pour organiser la défense.

Le découragement était alors tellement complet dans le parti libéral, que chaque fois qu'un député appartenant

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à cette opinion laissait une place vacante soit par démission ou décès, il était invariablement remplacé par un royaliste. Je ne parle pas seulement de Tépoque de Tétat de siège, mais de toutes les élections qui avaient eu lieu dès lors. Il fallait cependant quHl y eût de temps à autre quelque chose qui rappelât aux royalistes que des libéraux subsistaient -encore dans le canton. Et pour mieux le leur rappeler il fallut qu'un cercle oti la majorité royaliste était incontestable vînt se faire battre par quelques libéraux actifs et intelligents.

M. Besson, député de Couvet, homme libéral mais excessivement timide, avait donné sa démission. Deux ou trois libéraux, parmi lesquels C. Guyenet et Louis Borel- Sandoz, se mirent entête de faire passer un patriote, si le candidat pouvait convenir. Ils firent des avances à mon père ; mais quoique libéral d'idées, il n'aimait pas à s'occuper de politique, refusa net et leur conseilla de s'adresser à Jeanrenaud-Besson. Ils eurent bien quelque peine à accepter comme candidat un homme qui jusquelà n'avait pas donné de garanties à Topinion libérale; mais mon père, qui connaissait Jeanrenaud-Besson, leur dit qu'il irait l)ien et qu'il accepterait, mais qu'il ne fallait pas l'en instruire à l'avance.

Jusqu'alors, Jeanrenaud-Besson n'avait en effet trop su quelle voie suivre. Il manquait complètement de courage civique : libéral d'idées dès le commencement de 1831, il aurait volontiers accepté une république toute faite et n'aurait pas été fâché d'en être l'un des premiers magistrats. Mais il était opposé à toutes les mesures et à tous les moyens qui pouvaient l'amener. Il s'était mis en travers de tout ce que nous avions fait et pour faire triompher notre parti, aussi bien lorsqu'on plantait l'arbre de liberté pour protester contre les ordonnances d'organisation du Corps législatif que lorsqu'on parlait d'un premier ou d'un second mouvement sur Neuchâtel. Cette conduite l'avait mis en suspicion auprès de tous les libéraux

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du Val-de-Travere. On l'accusait, à tort sans doute, de chercher dans quel camp il pourrait le plus vite s'élever, car malgré sa conduite équivoque il n'en était pas moins excessivement ambitieux et voulait être partout le premier. Aux élections de 1831 il n'avait pas même été élu dans la commune de Môtiers dont il était le président et où il aurait pu exercer une grande influence par sa position de fortune.

Il avait été appelé comme témoin devant la cour de justice du Val- de-Travers, pour indiquer ce qu'il savait des événements de décembre, et il avait beaucoup trop^ dit de choses; le fait seul qu'on l'appelait pour désigner les fauteurs du mouvement indique assez qu'à cette époque le gouvernement ne le comptait pas parmi les nôtres. Après qu'un grand nombre de personnes eurent été expulsées de leurs communes pour menées révoluiioymaires, un certain nombre d'habitants de Môtiers que cette mesure atteignait, voulant obtenir une espèce de grâce du Conseil d'Etat, demandèrent à la commune de Môtiers des certificats attestant qu'ils n'avaient pris aucune part aux événements du mois de décembre. Des communiers de Môtiers, par amitié pour moi et par bienveillance, m'engagèrent à en demander également un, qui fut accordé^ mais Jeanrenaud-Besson, qui était chargé de les rédiger tous, conçut le mien en termes tellement équivoques qu'il voulait dil*e le contraire de ce que les termes mêmes mentionnaient : c'était une vengeance de ce que j'avais empêché son élection six mois auparavant.

La conduite de Jeanrenaud-Besson faisait que ni l'un ni l'autre des deux partis n'en avait voulu pour sien et que se trouvant ainsi isolé dans une politique qui consistait à vouloir sans oser, il dut bientôt se convaincre qull fallait enfin opter pour l'un ou l'autre drapeau, et il se déclara enfin pour le parti libéral. Il y avait, je crois, dans cette détermination de sa part, des motifs multiples : il avait perdu l'espoir d'être quoi que ce soit d'important

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sons le principe monarchique; le fond de ses idées était libéral, et enfin il y aurait eu très-mauvais goût de sa part à se jeter dans un parti le lendemain de sa victoire, alors surtout qu'il n'avait contribué en rien à cette victoire.

Quoi qu'il en soit, Jeanrenaud-Besson fut élu au collège de Couvet à une majorité de deux voix, au grand étonnement des royalistes qui ne s'y attendant pas n'avaient pas convoqué les leurs. Les derniers doutes à son égard s'évanouirent dès qu'il fut entré au Corps législatif, où il devint chef de parti.

n faut avouer que les patriotes n'étaient pas fortement montés en hommes pour accepter ce chef, non point qu'il ait failli à cette qualité, mais parce que lorsqu'un parti lutte dans une assemblée parlementaire à titre d'opposition, les hommes qu'il met en avant sont en quelque sorte un programme. Sous ce rapport Jeanrenaud-Besson n'avait point les qualités re({uises pour une pareille situation : éloquence très-emphatique, pas de talents politiques, intelligence très-moyenne compensée par beaucoup de travail.

Au mois de juillet 1833 vinrent les élections pour le renouvellement du tiers sortant du Corps législatif. Elles ne présentèrent absolument rien de remarquable, si ce n'est qu'à l'exception de deux collèges elles furent toutes dans le sens royaliste. Les exceptions furent Buttes, qui confirma Erhard Borel, et Môtiers, qui nomma Frédéric Jeanrenand, frère de Jeanrenaud-Besson, en remplacement de Théodore Calame, victime de sa défection lors de la votation au Corps législatif sur la séparation de la Suisse. Frédéric Jeanrenaud n'avait pas même le talent de son frère; mais son dévouement était plus désintéressé et ses idées politiques beaucoup plus décidées dans le sens Hbâral : c'était certes un très-bon choix.

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