‹ Mémoires politiquesChapitre 48 sur 106 · CHAPITRE LI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LI

Le Corps législatif.

Les meneurs royalistes, Chambrier en tète, ne parurent point abattus. On sentit dans toute la discussion du Ck)rps législatif que ces gens comptaient sur un appui extérieur propre à leur donner, s'il est possible, une assurance plus orgueilleuse encore. Pfuel avait quitté le commandement de sa division pour se rendre à Neuchâtel afin de parer aux événements, et sa présence ne contribuait pas peu à rassurer les timides qui, sentant la Suisse irritée, se tranquillisaient derrière la puissance tutélaire de la Prusse.

Cependant cette assurance orgueilleuse dont on faisait parade, ne pouvait complètement déguiser l'embarras réel dans lequel on se trouvait. Des actes graves avaient compromis la paix et il fallait s'en justifier. La simultanéité des deux attaques contre Bàle-Campagne et Schwytz extérieur, au moment où la conférence de Sarnen siégeait à Schwytz, indiquait clairement que ces plans avaient été combinés au sein de cette conférence au moment même où les cantons opposants avaient feint d'accepter la médiation qui devait avoir lieu à Zurich le 5 août. Chambrier, dans son rapport, parlant non point pour le Corps législatif qui lui donnait d'avance l'absolution, mais pour le peuple suisse qui l'accusait avec raison d'être l'âme de la rébellion, tâcha de se disculper. Il expliqua comme il put qu'il avait ignoré la prise d'armes des Schwytzois,que ce n'est qu'après le départ des hommes et des armes qu'il en fut informé. Si cela eût été vrai, le devoir de

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Ghambrier était d'abandonner la conférence comme il avait abandonné la Diète, et ne pas sanctionner par sa présence la violation de la foi promise. Car pour mieux assurer le succès de leurs entreprises, Bâle et Schwytz avaient accepté la réunion de conciliation en donnant rassurance qu'aucune tentative armée ne serait entreprise jusqu'au moment où le résultat en serait connu. Mais croira qui voudra que Ghambrier soit resté étranger à un armement fait sous ses yeux, quand cet armement pouvait ou faire triompher ou écraser la politique qu'il suivait. Si quelque naïf royaliste du Gorps législatif ou quelque lecteur bénévole du Constitutionjiel ne^œhâtelois a pu ajouter foi à ses paroles, pas un homme en Suisse, pas un patriote neuchâtelois, pas même un royaliste sérieux n'a pu admettre cette mauvaise défaite, surtout lorsque Ghambrier avoue lui-même que la prise de Kussnacht lui a causé un moment de joie.

Cependant il fallait sortir de la position dans laquelle on se trouvait, et accepter la dissolution de la conférence de Sarnen, ce qui n'était pas difficile : il suffisait d'en tnier l'existence. C'est ce qu'on fit. Mais la Diète ne se contenta pas de cette déclaration négative; elle ne voulait \A&& qu'un ou plusieurs cantons pussent, en refusant de siéger dans son sein, rester indéfiniment dans un état de protestation permanente et re pas reconnaître la valeur de ses actes. Ici il n'y avait pas d'équivoque possible : il faisait dire oui ou non; ou refuser de reconnaître les actes de la Diète en restani en dehors de ses discussions et s'eiposer aux conséquences de ce refus, ou paraître au sein de cette assemblée et par conséquent reconnaître ^tous ses actes comme valables.

Pour des gens qui depuis deux ans se proclamaient les seuls vrais interprètes du Pacte fédéral, qui déclaraient peu de mois auparavant que la conférence de Sarnen était 4d vraie représentation nationale et que la Diète de Zurich n'était qu'un conventicule de traîtres, il était pénible de

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reculer.. Ces gens étaient trop orgueilleux pour le faire du premier coup. Comptant sur l'appui que l'ambassadeur de Prusse allait leur donner, le Conseil d'Etal et tous les royalistes du Corps législatif soutinrent qu'ils étaient battus par la force, mais qu'ils ne Tétaient pas sur les principes. Ils exhumèrent des débats des Diètes suisses datant de trois siècles et invoquèrent la Constitution des provinces unies de Hollande pour établir que la mîgorilé n'avait pas le pouvoir d'introduire un nouveau membre dans l'alliance, que l'unanimité des Etats était nécessaire, que Bâle-Campagne ne pouvait être affranchie de la tutelle de Bâle- Ville sans le consentement de cette ville souveraine du pays, enfin que ce demi-canton ne pouvait être admis dans la Confédération qu'autant que tous les membres de la Confédération seraient consentants.

Un des députés libéraux qui formaient la minorité détruisit cette argumentation d'un seul mot : c'est que Neuchâtel avait été admis dans la Confédération non point à l'unanimité, mais à la majorité. Cbambrier, qui n'était pas emprunté lorsqu'il fallait se tirer d'affaire, répondit par un sophisme : il cita l'acte d'admission du 19 mai 1815 pour prouver que Neuchâtel avait été admis au grand agrément de toute la Suisse. Il fallait être sûr que personne n'avait les documents officiels à sa disposition pour se permettre cette effronterie, car les registres du Conseil d'Etat de 1814 contiennent des renseignements qui établissent la répugnance que la plupart des cantons avaient manifestée au sujet de l'admission de Neuchâtel dans l'alliance. Ils établissent également que cet Etat n'a été reçu qu'à une grande majorité et non point à l'unanimité. J^^otons que Chambrier était l'un des trois députés qui s'étaient rendus à Zurich pour négocier l'incorporation à la Suisse.

Neuchâtel se trouvait dans la situation d'une porte qui n est ni ouverte ni fermée. L'orgueil ne permettait pas d'obéir aux sommations de la Diète ; on décida une nou-

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velle tentative pour sortir de la Confédération. Il y avait dix-huit mois qu'une première démarche avait été faite dans ce but. Le roi n'y avait pas donné suite, il pressentait probablement non pas l'inutilité, mais le danger d'une pareille mesure. N ayant ni les passions ni les vanités froissées de ses conseillers neuchâtelois, il se rappelait qu'il leur avait dit lui-même en 1806 qu'il ne pouvait leur accorder une protection directe et suffisante, et il tenait à leur conserver cette protection pour savoir à qui s'en prendre si les Neuchâtelois avaient un jour la fantaisie de s'émanciper.

On résolut cependant une nouvelle démarche auprès du roi, dans l'espoir de l'amener à céder aux rancunes des meneurs neuchâtelois ; et cette fois, ne se contentant pas d'une adresse, on proposa Tenvoi d'une députation pour le convaincre.

Cette singulière réponse aux sommations de la Diète fut la dernière bravade des royalistes. L'envoi de la députation à Berlin fut votée par tous les députés royalistes du Corps législatif. Cette détermination pouvait amener de graves conséquences, et on comptait pour y parer sur Tappui de l'ambassadeur prussien. Dans le cours de la discussion au Corps législatif, on indiqua combien il était peu probable que la Diète en vînt à quelque extrémité, pour un fait si simple que l'absence des députés de Neuchâtel, tandis qu'elle avait souffert cette absence depuis un an sans protester. On soutint d'ailleurs que la représentation en Diète était un droit et non pas un devoir et qu'on pouvait user ou ne pas user de ce droit sans que personne le trouvât mauvais.

La Diète avait fait preuve d'une résolution dont on ne la croyait pas capable. Le discrédit qui la frappait, tenait à Tinstitution elle-même qui était horriblement défectueuse, et non point aux hommes qui étaient animés de la meilleure volonté. Ne pouvant voter que sur des instructions données par les gouvernements qu'ils repré-

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sentaient, les députés étaient sans cesse entravés; mais lorsque les événements eurent parlé, que le danger de la patrie fut évident à tous les yeux, beaucoup d'entre eux eurent le courage de prendre Tinitiative des mesures propres à ramener la paix, alors même qu'ils n'avaient pas de pouvoirs pour voter ces mesures. La nation dans son ensemble et les gouvernements cantonaux desquels ils relevaient ont ratifié leurs actes. Cependant c'étaient les mêmes hommes qui pendant deux ans avaient louvoyé dans les demi-mesures. Ce sont les situations qui font les caractères.

L'envoi d'une députation neucbâteloise à Berlin au lieu d'une députation à Zurich fit comprendre à la Diète qu'il y avait là une bravade devant laquelle elle ne pouvait pas céder. Aussitôt elle résolut de sommer de nouveau Neuchâtel d'envoyer ses députés à la Diète, en fixant comme délai fatal le 12 septembre. Si à cette date Neuchâtel n'avait point obtempéré à cette sommation, dix mille hommes de troupes devaient entrer le même jour dans le canton.

Aussitôt le Corps législatif neuchâtelois fut convoqué, et cette fois il se soumit en attendant que le roi eût uégocié la séparation.

Ce qui prouve que la résolution précédemment prise par le Conseil législatif se basait sur l'assurance que l'ambassadeur de Prusse protégerait Neuchâtel. c'est la note que cet ambas.sadeur remit au président de la Diète pour protester contre l'occupation éventuelle de la principauté par les troupes fédérales. Le président lui répondit que In Confédération avait le droit d'envoyer ses troupes dans toutes les parties du territoire suisse, et la Diète passa outre. Litî colonel Dufour, qui avait le commandement supérieur de toutes les troupes sur pied, eut ordre de détacher des troupes de Bàle et de Schwytz les bataillons nécessaires pour l'occupation de Neuchâtel. Ceux-ci étaient arrivés î\ Anet, à la Neuveville et à Saint-Imier lorsque les dé-

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pûtes de Neuchâtel, en se présentant à la Diète, firent donner l'ordre de surseoir à Foccupalion.

Pendant la seconde discussion au Corps législatif, le ton d'arrogance avait considérablement diminué et l'embarras était grand. Un seul député, le colonel Meuron, avec sa jactance accoutumée, vota contre Penvoi des députés, assuré du reste que sa voix ne ferait pas majorité. Perregaux, conseiller d'Etat, qui avait dit quelques jours auparavant que jamais les députés de Neuchâtel ne siégeraient à côté de ceux de Liestal, mit toute son éloquence à prouver que lors même qu'ils seraient placés côte à côte, ils ne siégeraient pas moralement ensemble. Wesdehlen et Terrisse furent les deux députés élus. La première de ces nominations déplut beaucoup à Zurich, où on savait que cet homme avait fait une étude de la diplomatie. C'était en effet indiquer que Neuchâtel allait continuer sa politique d'intrigue.

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