CHAPITRE LU
La pétition. La dépatation.
Ces affaires donnèrent lieu à un réveil du parti libéral. Si la demande de séparer Neuchâtei de la Suisse eût pu être sérieuse, elle nous plaçait dans une situation excessivement fausse : elle détruisait les alliés que les patriotes avaient en Suisse, et tout en nous mettant en mesure de renverser le gouvernement dès que nous arriverions à être assez forts pour cela, elle nous exposait à être annexés à la France si la moindre brouille survenait entre cette puissance et la Prusse; elle renforçait pour longtemps le parti royaliste et nous donnait tort par nos propres arguments, en faisant cesser la double position dont nous nous étions prévalus pour renverser l'autorité du roi en 1831. Aussi, lorsque Ton apprit que le Corps législatif envoyait une députation à Berlin pour que le roi donnât suite aux demandes déjà exposées au mois de février 1832, le parti libéral eut une véritable frayeur. Les députés s'entendirent et organisèrent un pétitionnement général pour supplier le roi de nous laisser dans la position qui était pour le pays la seule garantie politique que nous pussions avoir.
Un petit nombre de royalistes qui comprenaient que même pour leur parti la séparation était dangereuse, consentirent à se joindre à la manifestation, qui fut signée par tous les libéraux sans exception. Cette pétition, recouverte de trois mille six cents signatures de Neuchàtelois seulement, tous électeurs, c est-à-dire depuis l'âge de
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vingt-deux ans, fut remise à Louis Pourtalès, président du Conseil d'Etat, qui la ut immédiatement parvenir au roi. Un fait à remarquer, c'est que la population catholique de Landeron et Gressier, sous l'influence du docteur Frochaux, signa en masse M. Frochaux était député du Landeron au Corps législatif. Sa famille, qui était royaliste, exerça de tout temps une certaine influence dans cette localité. La population de Landeron se laissait conduire par deux mobiles différents : ses intérêts religieux et ses intérêts pécuniaires. Elle était royaliste ou républicaine suivant que ces deux mobiles la conseillaient. Le docteur Frochaux lui flt signer cette pétition comme il lui en aurait fait signer une disant tout le contraire; mais à cette époque le docteur recherchait en mariage une demoiselle d'Estavayer qui est devenue son épouse et qui appartenait à une famille où les idées libérales étaient en honneur. C'était donc pour se faire bien venir dans la famille oii il désirait entrer que ce député se ligua pour quelque temps avec les libéraux. Cette singulière circonstance a valu à la pétition deux ou trois cents signatures.
Une pétition dans le même sens fut envoyée à la Diète pour la prier d*écarter la demande de séparation; elle portait un nombre de signatures à peu près égal. Cette manifestation eut l'immense avantage de faire connaître le nombre des patriotes dans le canton et de faire sentir à ceux-ci qu'ils disposaient d'une force réelle. Le gouvernement, qui se disait dans son journal, dans le Corps législatif et dans sa correspondance à Berlin et en Diète, représenter l'immense majorité des Neuchâtelois, reçut dans cette occasion un démenti qui lui fut sensible. Il était évident que ce nombre représentait à peu près la moitié des électeurs, et que si une fraction aussi considérable de la population savait s'entendre et s'organiser, elle pouvait obliger le gouvernement à compter avec elle.
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Nous verrons que ce cas ne se présenta pas : il y avait à Noucbâtel des libéraux, mais pas de parti libéral.
La question de la séparation de la Suisse avait ému le parti libéral et lui donnait quelques appréhensions, mais ne l'inquiétait pas sérieusement. Le peu d'effet de la première tentative nous prouvait que le roi lui-même n'en voulait pas, et en manifestât-il le désir nous étions certains que la Suisse ne consentirait pas à laisser échancrer sa frontière d'une manière aussi fatale pour sa défense et ne permettrait pas qu'à la première conflagration européenne Neucbâtel fût ainsi livré à la merci du premier occupant qui serait probablement la France, et qu'une armée étrangère quelconque pût de plein droit prendre position sur la Tbielle, à huit lieues de Berne. La Suisse y eût-elle consenti, que d'autres puissances s'y seraient opposées. Nous attendions donc assez tranquillement le résultat des démarches qu'allait tenter la fameuse députation à Berlin; mais nous n'en et-périons réellement pas un aussi plat que celui qui fut annoncé par une publication que les membres de la députation firent placarder dans tout le canton.
Après avoir raconté à tous les citoyens neuchâtelois comment ils avaient été introduits et comment le roi les avait reçus avec une grâce vraiment royale, il fallait bien parler du but du voyage ; mais il était difficile de dire qu'on n'avait rien obtenu. Aussi ces messieurs terminèrent-ils leur récit par cette courte phrase qui n'avait aucune liaison avec le reste de la publication : En un moty l'affaire marche. Dès ce moment les royalistes aussi bien que les républicains comprirent que la séparation n'aurait pas lieu, et de part et d'autre il n'en fut pas plus question que si jamais ces ridicules démarches n'avaient existé. Toutefois, la députation ne dit pas tout dans sa publication sur la manière dont elle avait été reçue. Les trois membres qui la composaient ayant obtenu audience du roi, se présentèrent en habit noir, ignorants qu'ils
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étaient, des usages de la cour et des exigences de Tétiquette à laquelle Frédéric-Guillaume III tenait, parait-il, beaucoup. Il les renvoya brusquement en leur disant qu'ils eussent à prendre chacun le costume de sa position. Comment ! un chevalier de Saint-Jean se présenter devant moi en habit noir ! dit-il à Ghambrier. La déconvenue ne dut pas être mince. Il fallut rentrer chez soi et faire venir le tailleur, qui confectionna un habit rouge pour le chevalier de Saint- Jean Ghambrier, une robe de ministre pour Guillebert et un uniforme pour le major Dubois. Ainsi afiFublês, ils furent enfin reçus, et, il faut le croire, avec une grâce vraiment royale, comme les Neucbâtelois petits et grands en ont été informés officiellement
Les patriotes, qui s'étaient, eux aussi, adressés à Berlin, n'attendaient aucune réponse à leur supplique. Il leur paraissait suffisant' d'avoir prouvé que la majorité des Neucbâtelois ne voulait pas de la séparation, ce qui mettait à néant les affirmations de la dépulalioa. Cependant le gouvernement fut chargé de leur répondre que le roi ne pouvait reconnaître d'autre majorité que celle qui était régulièrement exprimée par le Gorps législatif. A une époque oh le parti libéral comptait pour si peu, c'était beaucoup.
Les événements de 1833 avaient rétabli la paix entre les différentes parties de la Confédération. Les sinistres prévisions de Ghambrier, qui s'écriait au Corps législatif que l'avenir prouverait si les mesures prises par la Diète l'avaient été dans l'intérêt de la liberté, ne se réalisèrent pas. La Diète resta ferme et modérée. Quelques-uns de ses membres voulaient que les fauteurs de la division qui venait d'être étouffée fussent déclarés indignes de siéger au sein de la Diète; mais le Pacte, qui avait pour fondement la souveraineté absolue des cantons, ne permettait pas une pareille mesure. L'un des auteurs de la révolution bernoise, Gh. Schnell, de Berthoud, se contenta de refuser de siéger avec les membres de la conférence de
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âumcn, et là 86 borna toute rho8tiUt4 contre les hommes qui a:iFaient mis la Confédération à deux doigts de sa perte.
J'ai dit que pendant ee moment d'agitatf on, les députés en Diète ne pouvaient pas to«ôoura demander des instruetîons anx gouv^ernements dont ils relevaient et que beaucoup de mesures avaient et ttre prises par les députés dans Tespoir qu'elles seraient ratifiées par les Grands Ck)n8eils de lears cantons. Ces ratiflcationa eurent lieu en effet, à une seule exception près, et cette exception était précisé* ment relative au gouvernement de Neuchâtel. La seconde sommation, contenant menace d'occupation fédérale, n'avait été votée qu'à la majorité rigoureuse de douze États, dont plusieurs avaient émis leur vote sous réserve de ratification. Parmi ceux-ci était le Tessin, représenté par le colonel Luvini, qui à son retour dans son canton demanda la ratification de son vote. Elle lui fut refusée en ce qui concernait l'occupation militaire du canton de Neuchâtel, à la grande joie des royalistes. Mais le coup était porté. Neuchâtel avait obéi et le désaveu du Grand Conseil du Tessin n'avait plus aucune valeur, si ce n'est pour Luvini lui-même.
On se figurerait difiacilemeetà quel degré les magistrats suisses de cette époque étaient influencés par la crainte de quelque menace d'une des grandes puissances. Neuchâtel le savait et en profitait pour braver la Confédération tout entière. U avait Mu un grand effort pour contraindre ce canton par l'occupation fédérale, en face d'une protestation de l'ambassadeur de Prusse. Cet acte de courage civique devait se borner là, car le conseil de guerre . fédéral qui dirigeait les mouvements de troupes n'osa pas même faire passer sur le territoire neuchâtelois celles qui, se transportant d'Yverdon sur Soleure et Bâle, avaient évidemment leur route la plus courte par Neuchâtel. Ce canton était un territoire suisse que la Suisse ménageait, parce qu'il avait le roi de Prusse pour souverain; les soldats durent faire des étapes plus nombreuses, les popu-
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latioûs de Tautre i^ive du lac durent supporter un plus grand nombre de logements militaiies; il en résulta un surcroît de dépenses pour la Confédération, uniquement dans la crainte de déplaire au roi de Prusse. CSiacun peut facilement comprendre ce que des circonstances pareilles, après les manœuvres de Samen, durent provoquer de haine dans toute la Suisse contre un gouvernement qui se servait d^une protection étrangère pour narguer ses confédérés.
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