‹ Mémoires politiquesChapitre 6 sur 106 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La Restauration.

Le renversement du grand empire fut un événement qui procura à l'Europe toute entière un immense soulagement. Les guerres continuelles, le despotisme le plus brutal qu'aient jamais souffert des peuples civilisés, les levées d'hommes, les saisies de marchandises anglaises et leur destruction, tels étaient les fruits de ce régime imposé à l'Europe continentale; mais il faut l'avouer, ce despotisme avait été un despotisme mtelligent. Il avait procuré aux peuples qu'il opprimait dey institutions et des idées qui furent un grand progrès.

Au moment où l'écroulement de l'empire français permettait à un grand nombre de nationalités de disposer d'elles-mêmes, le peuple neuchâtelois l'aurait pu plus facilement qu'aucun autre.

Nous avions joui, de 1707 à 1806, d'une somme de liberté dont la plupart des populations suisses étaient privées. Aussi ne pouvions-nous guère avoir envie de nous soumettre au régime que nous avions vu pratiquer chez les confédérés. Entrer dans la monarchie française était encore moins séduisant. Aussi, en allant à Fribourg en Brisgau oflFrir la souveraineté de Neuchâtel au roi de Prusse, le Conseil d'Etat agit-il conformément aux vœux du pays, qui, s'il eût été consulté, aurait approuvé unanimement cette mesure, à l'exception peut-être de quelques fanatiques du régime impérial. Ici je commence à raconter des faits dont j'ai été témoin ; j'ai vu la joie des po-

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pulations du Val-de-Travers à cette époque et leur enthousiasme pour le retour de la domination prussienne. Mais la noblesse du pays, dans laquelle se recrutait presque exclusiyement le Conseil d'Etat, avait pris des allures absolutistes qu'elle entendait conserver. Aussi le procureur général de Rougemont, envoyé à Bâle pour complimenter le roi de Prusse et le prier de prendre le pays sous sa protection, avait-il soin d'écrire à ses collègues que vu l'esprit mousseux de nos compatriotes, il fallait éviter de leur faire croire au retour de l'ordre de choses antérieur à 1806. — Cet ordre de choses devait se borner au rétablissement de la souveraineté du roi de Prusse; pour tout le reste, l'état actuel devait subsister.

Si d'un côté l'Europe fut soulagée par la chute de Napoléon, elle eut bientôt la preuve que les souverains qui avaient renversé le conquérant entendaient conserver son despotisme à leur usage.

Los peuples qu'on avait soulevés contre la France, ne devaient plus compter pour rien après l'avoir vaincue. Les souverains réunis en congrès se partagèrent les peuples comme un butin conquis; et c'est devant ce congrès que Neuchâtel aurait dû plaider son indépendance s'il y eût réellement tenu. J'ai dit déjà les raisons qui faisaient que les Neuchâtelois tenaient peu à être assimilés aux peuples des cantons voisins, qui avaient des Excellences pour souverains. Rien ne fait présumer que le roi de Prusse eût songé à reprendre sa souveraineté de Neuchâtel et Valangin, si le Conseil d'Etat ne se fût avisé de la lui offrir, et le congrès de Vienne n'aurait certes mis aucun obstacle à ce que Neuchâtel fût incorporé à la Confédération comme république, au lien de l'être comme principauté. Il semblerait cependant que l'aristocratie de Neuchâtel, qui à cette époque était tout dans l'Etat, aurait dû désirer une position politique où elle n'aurait eu que des alliés et point de supérieurs. Protégée par Berne contre les tendances démocratiques du peuple et contre les re-

montrances des bourgeoisies, elle aurait pu exercer le despotisme h son aise. Elle ne se laissa pas éblouir par cette apparence de toute-puissance. En premier lieu, elle comptait réduire à néant l'opposition des bourgeoisies et des communes. Cette tendance est assez clairement exprimée dans la lettre envoyée de Bâle par le procureur général de Rougemout. Ensuite elle avait compris que la protection d'un des plus puissants souverains de TEurope, Tun des vainqueurs de Napoléon, devait être une sérieuse garantie contre toutes sortes d'éventualités. Nous verroas, au récit des événements de 1831, combien cette protection fut en effet utile A l'aristocratie de Neuchâtel.

La joie du peuple neuchàtelois de rentrer sous la domination du roi de Prusse était augmentée de la joie dètre délivré de Toppression impériale. J'ai vu fêter la chute du grand empereur, par des démonstrations populaires complètement spontanées et par des farces peu dignes. Ainsi, à Môtiers, on avait fait un mannequin représentant Napoléon, que les mères éplorées venaient insulter. A. Fleurier, un nommé Berthoud, qui fut plus tard mon maître d'école, s'était déguisé en Napoléon et se faisait fusiller à poudre par un peloton de milices. Il avait soin de tomber gracieusement au commandement de feu, aux grands applaudissements de la foule.

La satisfaction des Neuchàtelois se manifesta surtout lors du passage du roi de Prusse, qui revenait de Paris après le rétablissement des Bourbons et la signature du traité réduisant la France aux limites de 1790.

Le gouvernement connaissait le mécontentement qu'avaient soulevé rétablissement de la dîme du foin et l'interdiction d'entrée des vins et li(iueurs étrangers. Craignant que ces deux mesures impopulaires n'amenassent devant le roi des réclamations qui auraient pu faire juger que le peuple neuchàtelois n'était pas le peuple le plus heureux de la terre, il jugea prudent de les retirer avant l'arrivée du roi. C'est grâce à cette circonstance que ces deux

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mesures, Tune au profit du prince, l'autre au profit de l'aristocratie propriétaire de vignes, ont pris fin. La terreur qu'inspirait le régime impérial avait seule pu les faire tolérer ; elles devaient tomber avec lui.

Quoique les fêtes qui se préparaient pour le passage du roi eussent un caractère officiel, elles furent célébrées avec un entrain et un enthousiasme bien diflférents de celles qu'on voulut répéter en 1842. Mon imagination d'enfant les a peut-être embellies ; cependant, ce qui est resté dans ma mémoire indique évidemment un peuple heureux de rentrer sous la domination d'anciens maîtres chéris. Les illuminations, les feux, les arcs de triomphe, les fleurs jetées au passage du cortège, le serment de fidélité juré quelques jours auparavant, rien ne fut oublié et tout fut fait avec joie et spontanéité.

Le peuple neuchâtelois ne soupçonnait pas la rouerie des meneurs de Taristocratie de Neuchâtel. Il n'avait pas connaissance de la lettre du procureur général de Rougemont et croyait simplement rentrer sous un régime pareil à celui sous lequel il avait vécu pendant tout le dixhuitième siècle. Ce n'est que longtemps après que le désenchantement arriva; encore n'atteignit-il que la partie de la population qui, loin de se complaire dans le passé, regardait autour de soi et comparait.

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