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CHAPITRE LVI

La bonrgeoisie de Nenchâtel.

La bourgeoisie de Nenchâtel avait aussi subi des modifications à la suite des événements de 1881, non point dans ses allures ou dans ses rapports avec le gouvernement comme la bourgeoisie de Valangin, mais dans son organisation intérieure. Cette corporation ou plutôt les magistrats qui la dirigeaient étaient bien de tous temps en opposition avec le Conseil d'Etat. L'oligarchie du château et Toligarchie de Thôtel de ville se jalousaient et se taquinaient constamment ; mais les libertés publiques ne gagnaient rien à ces luttes; les bourgeois eux-mêmes n'en pouvaient retirer aucun avantage, car s'il s'agissait de conserver à la bourgeoisie quelque droit contesté ou d'acquérir quelque immunité nouvelle, ces avantages étaient réservés aux familles desquelles ne sortait pas Tadmînistration de la corporation. La fortune considérable qu'avait léguée David de Purry donnait à la bourgeoisie une importance, des facilités d'action et une influence contre lesquelles le Conseil d'Etat eût eu en vain lutté, lui pourtant le représentant du prince et tout-puissant sur le reste de la contrée. Il est vrai que la bourgeoisie avait, en 4814, perdu son droit de port d'armes et qu'elle ne disposait plus comme précédemment d'une troupe nombreuse et bien organisée; mais cette force militaire dont elle était si fière n'était qu'une vaine parade, car depuis des sièeles elle n'avait pas trouvé l'occasion d'en faire usage, pas même en 1798, alors que Berne appelait ses alliés à son secours.

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L'attaque des patriotes avait obligé le château et Thôtel de ville de joindre leurs forces contre l'ennemi commun, sans cependant changer beaucoup leurs allures réciproques. Les modifications que les événements de 1831 produisirent dans la bourgeoisie n'avaient donc pas trait à ses rapports avec le gouvernement, mais à son organisation intérieure. J'ai peut^tre tort d'appeler cela des modifications : car les choses n'en ont pas subi la moindre altération.

On se rappelle que dès le commencement de 1881, les bourgeois de Neuchâtel habitant hors de ville s'étaient émus et agités. Il ne s'agissait point pour eux de ood* quérir de nouveaux droits en faveur <1« la corporatiitt ni même d'étendre tant soit peu ceux que les boorgeois exerçaient dans la corporation mâme. La fortune que David de Purry avait léguée à la ville et bourgeoisie de Neuchâtel les éblouissait. Ils voyaient les bourgeois ha*' bitant la ville profiter seuls des avantages que les miOfoos Purry procuraient et occuper les centaines de petits emplois que cette fortune permettait de rétribuer, tandis que pour les bourgeois habitant hors de ville, cette fortune était comme si elle n'eût pasexiatét Ils demandèrent donc des réformes dans l'organisation de la bourgeoisie et une part plus grande dans la nomination des admims*^ trateurs de cette fortune.

Il n'était pas facile de se mettre d'accord sur ce point Bien que les magistrats qui gouvernaient les afEûres de la bourgeoisie n'y fussent pas arrivés par droit de nais* sancOi l'état de fait qui les avait élus amenait forcément des choix dans un petit nombre de fitmilles, puisque les conseils se recrutaient eux-mêmes et que plusieurs mem* bres de la même famille y pouvaient siéger simultané*ment, n était pénible d'abandonner une position si bien assurée, et les bourgeois de la campagne n'auraient pas obtenu par eux-mêmes la moindre modification en leur faveur. Aussi, s'adressèrent-ils à Pfuel, qui leur promit

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d examitief la chose. Les tentatives de septembre et de décembre firent suspendre toute décision relative aux réclamations des bourgeois de la campagne, mais cellos-ciî furent reprises après les événements et ici encore l'air* bitre des destinées àa pays trancha en maître; cepen* dant les circonstances qui avaient donné tort à tous les mouvements révolutionnaires légaux ou illégaux, dervaient cette fois avoir une influence fatale. Sans eoiendre les rédamants, mais évidemment après avokr entendu ceux contre lesquels on réclamait, Pfuel reiiidit uœ ordonnan» qui contenait toutes les concessions qui seraient aoaordée», fit appeler les auteurs de la rédLamation, leur soumit sa volonté, et quoiqu'ils eussent pour la plupart diéclaré qu'ils avaient demaiidé autre tîhose et n'étaient pas iati&faits, on fit imprimer la nouvelle constitution de la bout* l^eoisie en déclarant que les délégués de la campagne lavaient acceptée* Mon père était du nombre; mais oa sortait de la guerre civile qui nous avait vaincus : il ne réclama pas plus que d'autres.

Depuis que je fais des observations sur les moyens po*litiques de nos adversaires, j'ai toujours été fraqppé du talent avec lequel ils ont su se donner des apparences de libéralisme tDut en conservant le poiuvoir entre ies mains qui le détenaient. Les modifications apportées au cégime intérieur de la bourgeoisie de Nenchàtel, en 1832, en sont nne des preuves les plus frappantes. Le (xrandGonseiloaie Conseil des Quarante, dans lequel devaient être pris tous les administrateurs et même la cour de justice, était un conps qui se recrutait lui-même ; ses meinbres étaient nommés à vie, sans aucune exclusion de parenté, en sorte qu*il en liésultait une assurance mutuelle pour se partager entre un petit nombre ia toute-puissance sur les millions de Purry. Je nommerai ton frère H Im nommes mon fils. JusquVtn 1831, on avait supporté cela eans murmurer, malades jeette époque une pareiUe manstriiosité ne pouvait pins subsister; il fallait ayjm Tair 'de ia changer sans itien

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modifier au fond. Les membres existant en 1832 furent déclarés conservés pour leur vie, mais dès cette époque il devait être pourvu aux vacances par élection. Les bourgeois de la campagne, quoique en général bons royalistes, n'ayant pas les traditions de soumission qu'on imposait à ceux de la ville, ne devaient y avoir aucune part. Ceux habitant la ville furent reconnus être la commune et avoir seuls le droit électoral ; mais ce droit luimême aurait pu amener, on ne sait par quelle circonstance, un ou deux sujets dangereux dans ce conseil qui vivait si tranquillement et y auraient jet.é le trouble. L'élection ne pouvait donc être libre d'une manière absolue; les conseils réunis se chargeaient de diriger le choix des électeurs par une triple présentation. En outre, comme les conseils n'aimaient pas réunir trop souvent les électeurs, ils se réservèrent le droit de ne pourvoir aux remplacements que lorsqu'il y aurait trois vacances. A chaque élection de trois membres on présentait à l'assemblée électorale trois candidats parmi lesquels elle choisissait un conseiller; puis, pour la seconde élection on présentait les deux qui n'avaient pas été élus, auxquels on ajoutait un troisième candidat ; ce second choix fait, on ajoutait un autre candidat en remplacement de celui qui venait d'être élu, et l'assemblée était sensée avoir eu trois listes de présentation de trois candidats chacune. De cette manière, les conseils présentaient aux électeurs une liste de cinq personnes parmi lesquelles trois étaient élues; et on était ainsi assuré de maintenir les bonnes traditions de famille dans l'administration de la bourgeoisie.

Le seul droit qu'eussent précédemment l'ensemble des bourgeois, consistait à nommer tous les six ans le banneret sur une double présentation des conseils. Ce droit fut étendu : au lieu d'être nommé tous les six ans, ce magistrat le fut à chaque assemblée générale de bourgeoisie, savoir tous les trois ans. Au lieu d'être élu sur une présentation double; il le fut sur une présentation sextuple.

Afin qu'on ne m'aocuse pas d'avoir passé sous silence un objet qaelconqae, j'syouterai qu'aux deux concessions àoaX je viens de parler, se joignit celle de la nomination de quelques auditeurs de comptes ; cette nomination avait également lieu dans rassemblée générale de bourgeoisie, divisée par groupes représentant les diverses localités du pays où se trouvaient des boui)|[eois de Neuchfttel.

Pour apprécier exactanent ces trois sortes de concessions, résumons-les en quelques mots : élection des membres du Conseil général par les bourgeois habitant la ville ; extension du droit appartenant aux bourgeois d'élire leur banneret, et nomination des auditeurs de comptes. Les deux premières étaient annulées par le droit de présentation. Une nomination n'a de valeur réelle qu'autant qu'elle est partaitement libre. Que signifie une élection d'après une liste donnée, quand celui qui forme cette liste a la faculté de la composer de telle sorte que les choix soient forcés? Jadmets que le Conseil général, au lieu de présenter une liste de cinq candidats sur laquelle trois devaient être élus, eût été obUgé d'en confectionner une réellement triple. Ne pouvait*il pas, à côté des trois candidats dont il désirait l'élection, proposer six noms parfaitement impossibles, de manière à forcer les nominations dans le sens qu'il désirait? Même observation à l'égard du banneret. Dès que le choix n'est pas libre, celui qui présente est le vrai électeur; les autres ne servent qu'à une comédie sans aucune dignité et surtout sans aucune apparence de sincérité.

Autrefois, c'est-à-dire avant 1831,1e Conseil desQuarante ou peut-être même les quatre ministraux,je ne sais lequel de ces corps, choisissait les auditeurs de comptes. On soumettait à ceux-ci quelques bribes d'écritures, on leur faisait vérifier des additions et ils s'en retournaient parfaitement persuadés que les affaires de la bourgeoisie étaient bien conduites. Je tiens ce détail d'un brave parent qui n'y mettait pas de malice, mais qui cependant était légère-

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ment froissé d avoir été appelé {inur vérifier leë additions du produit des boiieberies tandis qu'il n'avait pas vu le moindre article relatif à la succession Purry. Les oook eessions de 1832 accordèrent aux bourgeois la nomination de ces auditeurs de ccHnptes; mais leur soumitoB aotre cikose que les meituB détails de radminîstration en leur cachant lés froàseè epéretionsv c'est œ que j'ignore eo* ceres car les auditeurs décomptes bommés pour trois Ans dahs i'aësembiée générale de la bourgeoisie ne faisaient eux-mêmes aueun rapport et gardaient pour eux les observations qu'ils auraient pu avoir à présenter.

Voil Jusqu'oti était allée la générosité dee admintstm^ teurs de la boungeème» Ces prétendues coBceBsiosl^ n'a-vaient réellement aucune valeur. Par le droit de {présentation réduit à dnq pour trois à élire, on était assuré de conserver en famille les affaires de la corporation. Le» auditeurs de comptes eussent^iis même été choisis par des adversaires •politiqueâ, qu'ils n'auraient pas été Me» gênants, attendu qu'ils vérifiaient pour enx-mèmes, a'a^ vaient de rapport à faire à qiii que ee fût et qtie leur e«amen ne portant que ^urTesantitude des comptables et non pas sur l'administration ) tout pouvait être parfaitemeitt régulier à leurs yeux alotB que pourtant des affaires considérables auraient été compromises.

Ce talent de feindre des insiitutiobs libérales dont oa escamotait les principes par quelque oroc<^n*jambe. no s'étendait pas seulement aux principes eux-mêmes^ mais encore à la question des traitements. Dans les écritures^ on voyait que les membres des divers conôeils Retiraient en apparence d'assez maigres rétributions régulières. Les ministraux recevaient annuellement trente louis, soit sept cents francs. Pour des hommes appelés à siéger ré* gulièrement deux fois par semaine^ il n'y avait rien d'exagéré dans cette somme; mais il s'exerçait en outro un cumul extraordinaire sur une multitude de .petits emplois de toutes sortes et de commissions eans nombre

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où Ton trouvait moyen de faire des projets, car chaque travail était payé séparément. Un rapport, une démarche comportait une rémunération.

Un exemple fera beaucoup mieux ressortir que de longues appréci^^ipi^ poipp^nt on savait arranger les choses pour amener Teau au moulin. M. Paul- Louis Jacottet était secrétaire de ville, comme on appelait alors celui qui remplissait les fonctions de secrétaire des quatre ministraux et du Grand Conseil. A cette époque, il y avait à la maison des orphe- Hns un jeune homme qui se faisait remarquer par son intelligence, et ^administration décida d'en faire autre chose qu'un homme de métier; il fut placé chez le secréerétaire de ville ft titre d'apprenti notaire. Les directeurs de la maison des orphelins ne s'étaient pas trompés dans leurs appréciations sur son avenir. Ce jeune homme était Philippin. M. Jacottet reçut trente k)uis par an pour faire faire ses copies à Philippin, qui déjà alors avait une trèsbelte main, puis il s^adressa ensuite aux quatre ministraux et leur exposa que les travaux du seei-étariat augmentant considérablement, on voulût bien lui allouer le traitement d*un clerc qu'il avait f intention de se procurer. Sa demande étant reconnue parfaitement juste, il lui fut accordé vifigt-oinq louis pour un clerc. De cette manière. Philippin, qui faisait tout l'ouvrage, rapportait annuellement cinquante-cinq louis au secrétaire de ville. C^était ingénieux. On disait an public et aux boutrgeois que le secrétaire de ▼îUe recevait une somme minime pour son immense travail, et ,on lui procurait toutes sortes de bénéfices qui faisaient de ce poste une position brillante. Je n'ai rien à dire sur cette manière de faire, si ce n'eait qu'elle est loin d'èU*e franche et qtfil eût mietix valu donner carrément la somme néoeasafre pour avoir de bons administrateurs et de bons employés, et ne pas pratiquer ce système peii convenable à une administration qui se vantait pourtant d'Mre int^re et probe.

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