CHAPITRE LVn
La presse.
Aujourd'hui que nous sommes exercés à la vie politique, que chaque parti sait apprécier ses forces 6t en faire usage, on peut à peine se rendre compte de l'état de marasme dans lequel était tombé le parti .libéral pendant toute la période de 1831 à 1848. Cependant, si nos adversaires étaient forts de leur nombre, des institutions qui donnaient aux privilégiés de tous genres la direction des affaires et les moyens d'accabler les libéraux, de Tappui forcé des autoritfe fédérales qui n'osaient faire autrement que de soutenir un gouvernement placé sous le protectorat de la diplomatie et de Tassurance que donne toiigours le suciîès, — ce n'était pas une raison pour les libéraux de se tenir pour aussi petits. Le péiitionnement au roi et à la Diète à propos de la demande en séparation, un autre pour demander Tamnistie, avaient constaté que le parti qui voulait Témancipation comptait environ trois mille six cents citoyens actifs, c'est-à-dire à peu près la moitié des électeurs. Mais ces trois mille six cents citoyens n-avalent entre eux aucun lien. Ils agissaient comme s*il9 se fussent réciproquement crus isolés : il y avait des libéraux, mais point de parti libéral.
Nous avions la liberté de la presse^ liberté relative bien entendu, et nous n'en feisions aucun usage, pas pins pour relever les actes d'un gouvernement que nous détestions que pour signaler les abus d'une organisation politique réellement monstrueuse. Le peuple neucbfttelois n'était
point fait à la vie politique ; il en avait goûté en 1881 , et les canons de Pfuel lui avaient appris à n'en prendre qu'avec modération.
Le gouvernement avait sans doute organisé les collèges électoraux de manière à absorber les minorités libérales dans presque tous les cercles ; cependant il est certain que la majorité libérale existait dans un nombre considérable de collèges, qui malgré cela envoyaient des royalistes au Ck>rps législatif. Telle était la force de Torganisation d'un côté et de la complète désagrégation de l'autre. Tandis que le gouvernement avait un journal qui nous insultait chaque jour et influençait Toiûnion publique, le parti libéral lui, n'avait à sa disposition aucun organe qui eût pour mission de soutenir ses idées et ses hommes.
Nous avions bien eu pendant la seconde moitié de Tan* née 1831 le Journal de Neuchàtel dirigé par Gonzaive Petitpierre, qui soutenait tant bien que mal la politique irritante de l'époque. Après les événements, ce journal avait dû baisser le ton. Un premier procès avait réduit à rien le peu de politique libérale qu'il osait encore afiScher. Pendant l'été de 1832» provoqué par un article du Oomtttuiionnel à exposer ses opinions, il fit une réponse trèsanodine. Le gouvernement en prit cependant occasion pour lui faire un second procès. Gonzaive Petitpierre, brave patriote, mais qui avait déjà fait trois mois de pri* son pour un procès de presse, ne se sentait pas le courage de subir de nouveau la même peine. Après avoir consulté ses amis politiques du Valide-Travers et des Montagnes, il prit le parti de transporter à Berne la publication de son journal, afin de se mettre à l'abri des poursuites actuelles et de celles qu'il pourrait encourir plus tard.
Dès ce moment il n'y eut plus de journal libéral dans le canton de Neucbâtel. Gonzaive publiait toujours le sien sous le nom Journal de Neuchâtd, mais ses nouvelles locales n'avaient plus d'actualité et ses articles de fond étaient absolument nuls, car notre ami ne comptait pas
Digiti
l'amour du travail an nonai)re de ses vertus, et les patriotes ne prenaient pas la peine de lui fournir des articles, pas même des idées. Bientôt encore, comme sll ne fût pas assez annulé, on lui interdit, je ne sais de q.uelle part, d'avoir pour titre Journal de Neuchàtel^ puisqu'il se publiait à Berne. D adopta le titre de Patriote suisse; mais de mauvaises affaires financières Tobligèrent bientôt à cesser complètement cette publication.
Il y eut, il est vrai, vers le commencement de Tannée 1834, quelques numéros qui semblaient promettre une reprise d'énergie. Ce fut lorsque le malheureux docteur Alphonse Petitpierre, épuisé, vint à moiarir dans les prisons de Neuchâfcel. Cette circonstance réveilla un peu son frère, qui bientôt retomba dans son apathie habituelle. Cette mort prévue depuis longtemps m'oblige à rappeler un fait qui caractérise les aristocrates lorsqu'ils sont maîtres et qu'ils peuvent exercer leur vengeance.
Alphonse Petitpierre était d'un caractère doux, et quoi* que excellent patriote, ce n'est certes pas lui qui eût bouleversé le pays. Il n'avait pris aucune part au mouvement de décembre, mais avait signé l'engagement trouvé chez Gugnier; cela suffit pour le faire condamner à mort. Dans les derniers temps de sa captivité, il était att^nt d'une phthisie pulmonaire qui ne i)ouvait pas plus lui pardonner que ceux qui le détenaient en prison. Dans cet état, il était œrtes peu dangereux, et lors même qu'il aurait été soigné chez lui, le gouvernement pouvait être tranquille Sa femme tenta toutes les démarches imaginables pour obtenir la faveur de donner des soins à Qe malheureux au sein de sa famille : tout Ait inutile. Ces gens-là sont inexorables. Il y a plus; après la mort de Petitpierre, sa femme réclama son cadavre pour le faire ensevelir convenablement. Le maire de Neuchàtel, M. de Perrot, le même qui avait été capitaine rapporteur du conseil de guerre, lui répondit : Le corps de votre mari appartient au bourreau. Le corps de Petitpierre fut con-
Digiti
duit de Di^it au oimetière, déposé dans un Qoin ignoré d& cbaGun a&Q qu'aucun p^vesxi ou ami dq vînt verser sur sa tombe quelque larme de regret et d'amour. Le geôlier Landry était seul présent, et a pu indiquer remplacement lorsque les patriotes voulurent réhabiliter ses cendres et sa mémoire par Térection d'un monument.
Après la disparition du dernier lambeau de papier qui ressemblât à un journal libéral neucbàtelois, le service dea abonnements payés d'avance par les patriotes fut fait par VHelvétie, feuille qui paraissait à Porrentruy. Cette circonstance lia t'emporairement les patriotes neucbâtalois à ce journal, qui fut pendant quelque temps soutenu par des actionnaires moitié Jurassiens Bernois» moitié Neucbâtelois. Une assemblée d'actionnaires avait eu lieu à Sonceboz pour fonder la société. Jeanrenaud^Besson y assistait, ce qui fut connu du gouvernement comme du public en général. Un décret de prise de corps fut demandé contre lui pour participation à une entreprise hostile au principe politique qui dominait dans la principauté. Mais la cour de justice de Neuchâtel le refusa, et cette poursuite tomba. On voit que nos gouvernants voulaient dormir tranquilles. Les éloges que le Constitutionnel leur prodiguait, ainsi que les insultes aux patriotes dont Favarger remplissait ce journal, étaient la seule lecture qui fût permise aux Neuchâtelois.
Cependant YHelvétie ne faisait pas grand mal. Trèsrarement elle contenait une correspondance neuchâteloise, qui mettait deux jours pour parvenir à Porrentruy, deux jours pour en revenir et avait souvent perdu son intérêt lorsqu'elle était sous les yeux du lecteur. Plus tard, les Neuchâtelois, heureux de retirer le montant de leurs actions, laissèrent l'entreprise tout entière aux Jurassiens Bernois, et nous avons aiusi été réduits pendant une dizaine d'années à deux ou trois articles ou correspondances par an sur la politique neuchâteloise.
La loi de 1831 sur la presse devait être révisée à des
Digiti
époques détermioées.La discussion sur cette révision vint au Corps législatif peu de temps après la disparition du journal de Gonzalve. N'estrii pas étonnant que cette révision fût demandée parce que la loi contenait des dispositions dictées par les nécessités de Tépoque où elle avait été présentée ? Cependant, malgré ces vices il fut reconnu qu'elle avait suffi h réprimer les actes. Il aurait en effet fallu être bien exigeant pour qu'une loi dont Teffet avait proscrit toute autre publication périodique que le Con^ stitutionnel netichâteloia eût été déclarée insuffisante à protéger le gouvernement.
Il faut convenir que si le gouvernement nous menait durement, nous, les patriotes neuchâtelois , le méritions bien, et que si Topinion publique a fait des progrés dans notre sens pendant la période de 1831 à 1848, nous n'avons pas trop à nous en glorifier. Ces progrès étaient dus à la politique que suivait le gouvernement dans les affaires fédérales.
Digiti