CHAPITRE XLVin
Politique fédérale. Affaire Conseil.
Nous avons vu, pendant toute la durée de la lutte soutenue en Diète à propos des affaires de Bàle et de Schwy tz, Neucbâtel demander que ce qu'il appelait les révoltés de ces deux cantons fussent contraints à la soumission par une exécution armée, tandis que lui-même n'avait pas un homme à mettre au service de la Confédération. Cet état de choses avait déjà soulevé une discussion dans le sein de la Diète, qui avait renvoyé à 1834 Tinspection du contingent neuéhàtelois. Cette fois il fallut s'exécuter sérieuse ment sinon convenablement. Favarger, propre à tout dans le gouvernement, fut mis à la tête du département militaire et chargé de Torganisation. Il créa deux bataillons, Tun composé des hommes nés dans les années paires, l'autre de ceux nés dans les années impaires. Chaque milicien dut s'arm^er et s'habiller à ses frais ; on pourvut à l'équipement des pauvres au moyen des uniformes qui avaient servi au bataillon soldé en 1831. Ces deux bataillons* réunis à Neuchâtel même, furent logés tant bien que mal dans les greniers et jusque dans les bancs de foire On les exerça pendant huit jours, et ainsi préparés, ils furent présentés à Tinapection du colonel fédéral Boatemps, qui dut ne pas être très-satisfait de leur instruction.
Favarger n'était pas homme à n^anquer la moindre occasion d exercer sur les libéraux quelque méchanceté de sa &con. Outre Tinfanterie, lartilleriQet les carabiniers devaient aussi être organisé^. Non-seulement il ne fut
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admis dans ces deux corps que des jeunes gens connus pour leur royalisme, mais on refusa même d'y admettre les hommes qui, avant 1832, avaient servi comme tels. On obligeait ceux-ci à se procurer un nouvel équipement. Beaucoup d'entre eux n'y caa$^ntii*ent pas et se présentèrent en habits de carabiniers pour une instruction d'infanterie. On les força alors à endosser les anciens uniformes du bataillon soldé, en choisissant pour eux les plus sales et les plus mal laillés. Dès ce moment Neuch&tel s^occupa sérieusement de son organisation militaire. Il est probable que les meneurs politiques de la principauté commençaient à s'apercevoir que malgré toutes les adresses et les députations à Berlin, il n'y avait plus d'espoir de se séparer jamais de la Confédération.
Cette organisation militaire commencée en 1885 et poursuivie jusqu'en 1847 me suggère une réflexion. Avant 1880, TËtat ne faisait que des dépenses bien minimes pour l'instruction militaire. L'artillerie et les carabiniers étaient seuls appelés de temps à autre en caserne, et pendant peu de jours seulement. On payait quelques instructeurs qui parcouraient successivement les différentes parties de la principauté pour enseigner l'école de soldat aux recrues. Le reste se faisait par les officiers de troupe, toujours dans les localités mêmes, sans aucuns frais pour le gouvernement, et celui-ci n'avait pas su où trouver les ressourcée^ pour habiller quelques pauvres gens qui ne pouvaient Tellement pas le faire eux-mêmes. Dès 1835, les ilépenses augmentèrent dans une notable proportion. Chaque année un bataillon était appelé en caserne ; l'instruction des recrues pour toutes les armes se fit également en caserne ; les nécessiteux furent habillés et armés par TEtat, et quoique les ressources du pays n'eussent pas augmenté, le gouvernement y pourvut sans nouvel impôt et sans contracter de dettes pour cela.
Ou a vu que lorsque les Et its allemands eurent réclamé l'expulsion des réfugiés, la Diète s'empressa d'obtempérer
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à leur demande ei/çtlé NeUchâtel, en bel qOftKté d'Etat iBOnân'cfaiqtiei. 'aTteôl tMé pear ique tourtes tes satidfaoiionti possibles («issëclfc âoanies r»x princier réofamants. En cela U vteaîft un aùti^e ibat : eelni die faire tomber de là déconstdératioii âur teé gottref nements régis par dés conMiin- Ikms émanées du mouvement réyolutioanaire de 1830 et 1881 ek de fittrè voifr Ieuix NeBchAtelois qiae heur gouverne*^ ment« par eeis sages traditions. ii*était pdint exposé aul dèsagréirïeiite i^ui atteignaieni les cantons ltt>éFaUK. Les laèlKies éiffioultés devtlietit l*enaîtfe en 18S6. Les réfugiés, cette foie ne s'étaient point bornés A des pilblioationspoli^ tiquer oont^e lesigoa^ernements TOisins; ils avaient orga* niaé une vaste coti^iratiott ^ui, dôus le nbm de Jeune-^ France, Jeunie-Italie et Jetme-Aitenni^ie^ devait amener ua boOleversement universel. Sans doute* le6 gouverne» menis des divers BtaAs menacés ne pouvaient oonoevolf aucune crainte sérieuse : les proscrits de toutes les opV^ nions et de tous les pays désirent rentrer dans leur pafHe ; leur orgueil ne leur permettant pas de «oIMciier ii»e aauûsfie de eeux qulls ont voulu renverser, il est dans )a nature des ohosos qu'ils cherchent A y pénétrer par la révolution. Ceux qtii habitaient la Suisse étaient bien ineapabies d'en opérer Une ; lis n'avaient que peu ou point de rapports avec leurs compatriotes, et bien qu'ils ehei'chassent à enrMer les nombreuK ouvriers de métiers qui psïoouraient la Suisse le sac sur le dos, ils auraient à peine réuni qtïelques centaines d'hommes.
Cependant quelque inefficaces que fusseùt ces tnaiioeuvres, ^eiles étaient de nature à compromettre la Confédéra-^ tionet méritaient à ceux qui les pratiquaient le retrait du droit d'asile dont ils abusaient. Les gouvernements canto-* naux le sentaient et cette fois, avant même qu'aucune réclamation ne i(ki interv^nnedela part des puissances voisioesii Zurich avait nanti la Confédération de la question. Une oonclttsion de la Diète de 1836s qui réunit la majorité réglementaire de douse voix, ordonna le trans^rt hors
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de la Confédération de tous les réfugiés compromis. La diplomatie aurait donc pu laisser cette affaire aller d'ellemême ; mais il fallait humilier la Suisse libérale.
Jusqu'à cette époque, la France avait été représentée par M. de Rumigny, très-bienveillant à Tégard de la Confédération. Louis-Piiilippe, voulant se faire pardonner son origine révolutionnaire, rentrait chaque jour davantage dans le concert des rois contre les peuples. Son nou vel ambassadeur en Suisse, le duc de Montebello, fut chargé de se mettre à la tèt^ des puissances réclamantes et remit lui-môme la note collective qui réclamait Texpulsion des réfugiés. Cette fois la Diète fut digne et répondit au duc de Montebello qu'elle avait rempli ses devoirs internationaux et n'avait point de leçon à recevoir. Une décision dans ce sens, rédigée par le professeur Monnard, fut adoptée par l'unanimité des Etats, même Neuchâtel.
Si à cette seule occasion pendant une période de dixsept ans, Neuchâtel a émis un vote tel que le réclamait le sentiment national, il ne faudrait ni croire qu'il avait une velléité de revenir à de meilleurs sentiments à l'égard de la Confédération, ni penser que cette fois il voulait lui donner raison. Loin de là. Jusqu'alors, le gouvernement de Neuchâtel et tout le parti royaliste avaient été les adversaires de la royauté issue de la révolution de Juillet; dès que celle-ci se mit à la tète des taquineries que faisaient annuellement à la Suisse libérale toutes les monarchies absolues de TEurope, elle eut le gouvernement de Neuchâtel pour auxiliaire, ainsi que sa députation en Diète. Si dans l'occasion que je viens de rappeler la députation neuchâteloise s'est jointe à la protestation, c'est uniquememt parce qu'elle aurait été seule de son avis et que sa position exceptionnelle de députation monarchique ne lui permettait pas de donner raison à la note française. Je n'invente pas. Le rapport de la députation au Corps législatif dit positivement que dès que les petits cantons se
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joignaient à la note, la position exoeptionelie de Neuchâtel Tobligeait d*en faire autant. C'est en quelque sorte une excuse demandée au Corps législatif pour avoir une fois voté avee les libéraux.
Les difficultés avec la France ne devaient pas s'arrêter là. Le duc de Montebello avait été blessé de la réponse faite à sa note, et Torgueil hautain de ce diplomate ne laissait pas que défroisser les simples magistrats républicains. Une circonstance se présenta où ceux-ci crurent pouvoir rhumilier complètement; mais ils oubliaient que le fort ne s'humilie jamais devant le faible, eût-il cent fois tort. Les circonstances méritent d'en être rapportées.
Au mois de juillet 1836, l'ambassadeur de France réclamait de la Confédération l'expulsion d'un nommé Conseil, compromis dans l'afiTaire de la machine infernale » Fieschi et dans la tentative d'assassinat d'AUbaud. Ce Conseil arriva en effet à Berne à la même époque et se mit aussitôt en rapport avec des réfugiés italiens qui s'y trouvaient, entre autres un certain comte romain Bertola et un nommé Migliari. Cependant ils ne tardèrent pas à avoir quelques soupçons sur le titre de réfugié de Conseil et le surveillèrent. Dans la crainte d*ètre deviné, celui-ci s'en alla à Besançon., et obtint du préfet du Doubs un second passeport contenant d'autres noms que ceux portés sur le premier, qui lui avait été remis à Paris lors de son départ. De retour à Berne, Conseil se présenta à l'ambassade française, se fit connaître, fut immédiatement reçu et renvoyé au lendemain à un M. de Belleval, secrétaire d'ambassade. Mais entre sa visite à l'ambassadeur et Tentrevue avec le secrétaire d'ambassade, il avait retrouvé quatre réfugiés italiens parmi lesquels les deux nommés plus haut Les accusations d'espionnage étaient fré({uentes entre réfugiés et les soupçons sur Conseil persistant, tous se donnèrent rendez-vous pour éclaircir réciproquement leurs doutes. Conseil, appelé, ne put soutenir Texamen et finit par avouer
qu'en effet il était agent de police et que le soir même il devait roir le secrétaire d'ambassade. Dès lors, ses compagnons ne le quittèrent qu*au moment de son entrevue avec M. de Belleval, dans laquelle il lui fut remis un troisième passtd'port et trne f^omixie de 200 francs. A son retour il confessa aux réfugiés tout oe qui .s'était passé si rambassndeet remjt le passeport et Targent reçu. Les réfugiés conduisirent leur faux <»>Uôgue à Bienne, saisirent le préfet de cette ville de rafihire et renièrent Qonseil entre ses mains.
Le préfet de Bienne dressa procès-verbal des réponses que lui fit Conseil et envoya celui-ci adnsi que le i ésultat de Tenqtiète à Berne, où de nouvtôRes investigations amenèi'ent tia preuve la plus évidente que Conseil était un espion, que l'ambassadeur le savait que i^orsque le dtiG de Montebello demandait TexpulsSon de Ck)ciseil comme d'un réfugié dangereux, il trompait la Cionfédération et que les autorités françaises, entre autres M. de Belleval, avaient fait des passeports sous de fausses désignations de nom, de qualité et de date.
L'occasion était trop belle pour ne pas tirer vengeance des arrogances et du ton hautain de l'ambassadeur ; aussi la Diète, qui siégeait à Berne au moment où cette a£Eaûre vint au jour, fut-elle immédiatement ^isie de tout le dossier. La Diète, aussi indignée que Tétait la Suisse entière du mépris fait à la nation par de pareils procédés, chargea le Vorort de porter ces faits à la connaissance du roi des Français par Torgane du chargé d'aifaires sxàsse à Paris. On entendit alors ce singulier mot répété par bon nombre de députés répubtioains : si le roi Je savait !
Mais le gouvernement français, qui ilevait se trouver confus de la pQblicité donnée à ces faits scandaleux, n'attendit pas les informations qu'allait lui transmettre le chargé d'affaires suisses à Paris ; il était mieux informé que personne et il entendait humilier à son tour la Snîsse qui comprenait si peu les convenances envers un sou-
verain étranger et puissant II lui adressa une note menaçante, deniaudant à la Confédération satisfaetion de TiiH jure faite à son représentant et rompant toute relation jusqu'à ce que cette satisfaction fût intervenue. Cette note ne contestait pas les faits, mais elle blâmait les autorités suisses de 1^ avoir recueillis d'hommes tarés, comme si de pareilles choses pouvaient être trouvées dans une source pure ! Elle laissait à ses défenseurs en Diète le soin de les contester.
En efiet, la Diète ayant été convoquée extraordinairement au mois d octobre 1836, ce fut Chambrier qui, ne pouvant justifier des actes tels que ceux que j'ai racontés, ne sut faire mieux que de nier ce que la note de la France ne niait pas elle-même, en votant pour que la Suisse s'aplattt le plus possible devant la France. La ligue de Samen subsistait toujours moralement ; aussi les petits cantons firent- ils chorus avec Neuchâtel 4sur les torts que la Suisse avait eus.
La France, qui sans doute sentait sa fausse position et qui d'ailleurs n'avait aucun intérêt à humilier outre mesure la Suisse, se contenta de quelques explications qui ne satisfirent pas Chambrier. Il avait proposé lui-^même une réponse plus humble et avoua ensuite au Corps l^slatif que quoique la France se fût déclarée satisfaite de la réponse, il regrettait que la sienne n'eût pas été adoptée. On comprendra facilement par là combien cette constitution n>onarchique de Neuchâtel devait froisser les cantons suisses quand elle avait pour résultat de créer en &veur des princes qui taquinaient et vexaient la Confédération un appui certain au sehi de la Diète.
Quelques mois après cette affaire, lorsque les Chambreci françaises étaient réunies, le public eut une explication des faits qui s'y rapportaient. Les hommes politiques français, quoique leur gouvernement eût obtenu satisfaction ensuite d'une menace faite à la Suisse, sentaient ce qu'il y avait eu d'odieux pour leur nation dans la
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découverte d^actes qui offensaient la morale publique et le droit des gens. Les ministres interpellés donnèrent à entendre qu'il y avait deux polices secrètes, celle du ministère et celle du roi ; qu'elles s'ignoraient réciproquement et que Conseil appartenait à cette dernière. Seulement, ils n'ajoutèrent pas, ce qui était pourtant réel, que pour la Suisse le duc de Montebello les dirigeait toutes deux, qu'il agissait comme représentant du ministère lorsqu'il signalait Conseil comme un proscrit dangereux, et comme représentant du roi lorsqu'il l'employait et le payait comme espion.
Cette aflfedre, qui avait ému la population suisse pendant quelques mois, rappelle forcément la fable du loup et de l'agneau. Il fallait être réellement bien naïf pour croire que la France laisserait humilier un nom comme celui du duc de Montebello et donnerait raison aux radicaux suisses, et il faut convenir que la publicité donnée à cette enquête était une malheureuse idée, dictée par l'envie de se débarrasser d'un ambassadeur qui ne s'était encore fait connaître que par son ton hautain et par des chicanes dont celle-ci n'était pas la plus grave. Si les autorités fédérales eussent été en termes convenables avec ce diplomate lorsque l'enquête arriva à leur connaissance, elles lui eussent confidentiellement signalé les faits, l'auraient invité à ne plus expédier en Suisse des agents sous le nom de réfugiés, ou à prendre des hommes moins compromettants que Conseil. L'ambassadeur se le serait tenu pour dit. Aujourd'hui les choses se passeraient ainsi. Alors, quoique difficile, cela pouvait encore se pratiquer et la Suisse n^aurait pas eu et l'affront d'un ambassadeur se jouant d'elle et l'affront de devoir déclarer qu'elle avait eu tort de s'en apercevoir.
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