CHAPITRE LX
Affaire Louis Bonaparte.
Le duc de Moniebello, que Taffaire Conseil aurait dû faire quitter la Suisse, était resté à son poste, où son gouvernement le maintenait précisément parce qu'il était désagréable à la Confédération* Nous n'étions pas au bout des tracasseries que la France nous ménageait par l'organe de cet ambassadeur. La plus grave de toutes mérite quelques détails. Après les événements de 181 4, la reine Hortense avait, sous le nom de duchesse de Saint-Leu, acheté dans le canton de Thurgovie, sur les bords du lac de Constance, le château d'Arenenberg, où elle vint se réfugier. Cette princesse intrigante et active avait pris une part assez considérable aux événements qui avaient ramené Napoléon aux Tuileries en 1815. Après les cent jours, la France étant rentrée sous les Bourbons, ceuxci réclamèrent Téloignement de cette princesse.
A cette époque de réaction générale en Suisse comme dans l'Europe entière, Finjonction d^une puissance étrangère était une loi pour la Confédération; aussi la Diète s'empressa-t-elle de rendre un arrêté qui Interdisait à la duchesse de Saint-Leu de séjourner en Suisse, malgré les protestations de Thurgovie qui réclamait sa souveraineté cantonale, et ce canton fut obligé d'obtempérer aux injonctions de la Diète réitérées en 1815 et en 1817.
Cependant les Bourbons étaient affermis sur le trône, et à une éqoque que je ne puis préciser, la duchesse de Saint- Leu était revenue prendre domicile à Arenenberg, sans
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que personne le trouvât mauvais, ou sans que personne en Suisse ni en France y prît garde. £lle avait avec elle ses deux fils, dont Taîné est mort jeune. Le second, qui est devenu empereur des Français, s'était fait en Suisse de nombreux amis. Il avait pris parti pour la politique libérale, reçu la naturalisation thurgovienne et été nommé capitaine d'une batterie d'artillerie bernoise, mais n'en avait pris le commandement qu'une seule fois au camp deThoune. Quand on s'appelle Bonaparte, quand on a pour mère et pour directrice une femme comme Tétait la reine Hortense, on doit être ambitieux : aussi le jeune prince Tétait-il autant que prince peut Tètre, et ils le sont en général beaucoup. Tout prince dépossédé devient nécessairement un prétendant. Celui-ci, que personne ne songeait à envisager comme teU voulut cependant qu'on ne Toubliât point complètement, et, au mois d'octobre 1836, il organisa une sorte de conspiration en séduisant quelques officiers de la garnison de Strasbourg où il arriva un beau matin et fut proclamé empereur devant un régiment d'artillerie commandé par le colonel Vaudrey. Le général Voirol, Suisse d'origine, qui commandait la place, avait été contraint à l'immobilité par une séquestration plus ou moins volontaire. On allait continuer la proclamation devant les autres régiments, lorsque quelques officiers fidèles mirent fin à cette tentative en arrêtant l'empereur en herbe.
Les princes ne se mangent pas les uns les autres, et malgré l'antagonisme qui existait entre ceux de dynasties différentes, possédant ou ambitionnant le même trône, ils tiennent trop à leur propre inviolabilité pour ne pas respecter celle de leurs ennemis. Louis-Philippe, non-seulement fit grâce à son rival mais le fit soustraire au jugement en l'expédiant en Amérique. Pendant cet exil transatlantique, la reine Hortense tomba gravement malade à Arenenl>erg, et Bonaparte revint pour la soigner et assister â ses derniers moments, puis il resta
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dans le ehàteau sans que personne songeât à l'inquiéter. Lorsque Ton est ambitieux et que l'on veut arriver à la tête d'une nation, le silence est la pire de toutes les con^ ditioi» ; le prince Louis Bonaparte était menacé de rester oublié, malgré la ridicule tentative de Strasbourg ; cela ne pouvait pas faire son affaire. Il fit donc publier une brochure où l'équipée de Strasboui^ était expliquée à sa ftçon et où l'avenir de la famille Bonaparte et ses vues pour le bonheur et la grandeur de la France étaient développées comme doit le faire tout bon prétendant. Cette brochure, publiée sous le nom d'un nommé Laity, devenu sous le second empire sénateur et préfet de la Haute-Savoie, ne fil pas grande sensation; mais le gou* vernement de Louis-Philippe lui attribua une importance qu'elle n'avait pas réellement et traduisit Laity devant la cour des Pairs, où il ne laissa nullement ignorer le véritable auteur du factum pubUé sous son nom.
Déjà pendant le procès de la cour des Pairs, on avait pressenti en Suisse que cette publication nous attirerait quelque désagrément avec la France. En effet, le 1'^ août 1838. M. de Montebello remit au président de la Diète et duVorortune note où le gouvernement français réclamait l'expulsion de Louis Bonaparte, dont le domicile était à Arenenberg. Cette réclamation se fondait sur les antécédents du prince, qui avait fait une tentative d'expédition au mois d'octobre 1836 et qui avait émis les vues de la dynastie napoléonienne dont il se donnait pour le chef. La France ne pouvait, disait la note, tolérer un préten* dant aussi près de ses frontières.
Cette pièce fut communiquée à la Diète le 3 août, et dès le début M. (Cern, aujourd'hui ministre à Paris et ami particulier du prince, réclama pour celui-ci le bénéfice de •citoyen suisse dont il joui^^saît depuis 1833, et les droits de souveraineté de son canton. La Diète comprit immédiatement la gravité de la question et renvoya à une 4îommission le soin de lui faire des propositions. Toutes
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les assemblées délibérantes en agissent ainsi : lorsqu'une question grave se présente, que Ton craint pour une raison ou pour une autre de l'aborder carrément, on la renvoie à une commission, dans Tespoir que celle-ci trourei-a une solution à laquelle personne ne songeait. Les moyens dilatoires sont la grande ressource des faibles.
Il fallait cependant répondre à la France, dont la note était non-seulement pressante mais aussi menaçante, car elle parlait d'une exécution armée et impliquait la cessation de tout rapport diplomatique avec la Suisse.
La commission se fractionna en trois opinions : l** celle de M. Kopp, président de la Diète, ne pouvant reconnaître à Louis Bonaparte la qualité de citoyen suisse, renvoyait la France à s'adresser au gouvernement de Thurgovie pour obtenir son expulsion ; 2p celle d'une majorité de quatre membres, voulait que le prince ttd requis de déclarer qu'il renonçait positivement aux droits de citoyen français ; cela fait, la Diète le reconnaissant comme citoyen suisse refuserait de Texpulser ; S^ enfin celle de deux membres, MM. Monnard et Rigaud, reconnaissant Louis Bonaparte comme citoyen suisse, repoussait positivement la demande de la France et réclamait les mesures que les circonstances exigeaient. Les magistrats suisses qui formaient la Diète trouvèrent encore un moyen dilatoire : la plupart des députations se déclarèrent sans instructions, et la Dièle se sépara pour soumettre la question aux Grands Conseils cantonaux et se réunir quelques semaines après.
Durant l'intervalle entre la mise au jour des différentes propositions de la commission et une nouvelle réunion de la Diète, l'agitation fut grande en Suisse, non-seulement parmi le monde officiel, mais dans la population tout entière. On peut hardiment avancer que la question fut beaucoup plus tranchée par le peuple suisse que par les Grands Conseils. Si Tune des fractions de la commission eût courageusement posé la question en recon-
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naissant que Louis Bonaparte n'était pas Suisse, en admettant que par ses actes il avait troublé la tranquillité d'un Etat voisin et ami et en proposant de faire droit à la réclamation de la France, il est possible qu'une fraction du peuple suisse se fût ralliée à cette proposition qui avait au moins le mérite de la franchise.
Au lieu de cela, les Grands Conseils et le peuple qiii les poussait avaient devant eux la proposition Kopp et la proposition de la majorité, qui toutes deux évitaient de se prononcer carrément, et la proposition Monnard et Ri» gaud, qui, outre qu elle disait franchement ce qu'elle voulait, avait le mérite de flatter considérablement le sentiment national Aussi ce fut un véritable élan dans toutes les contrées pour repousser la demande de la France et se préparer aux conséquences graves qu'un pareil refus pouvait entraîner.
Les troupes françaises s'étaient approchées 'de la frontière ; aussitôt, dans les parties de la Suisse qui avoisinent la France, toute la population fut mise sous les armes. Genève et Vaud entre autres furent les cantons qui montrèrent le plus de zèle. Le canton de Berne suivit et rassembla des troupes dans le Jura. Le général Aymard, qui commandait à Lyon, dans une proclamation adressée aux soldats qui devaient envahir la Suisse, traiiant la nation d'une manière assez cavalière en nous qualifiant de turbulents voisins, avait poussé l'irritation et l'enthousiasme à leur comble. Il en était résulté que les Grands Conseils des cantons appelés à donner des instructions à leurs députés pour la prochaine réunion de la Diète, se trouvaient avoir la main forcée et que dans la majorité d'entre eux, dans les grands cantons surtout, on donnait pour instruction de voter la proposition Monnard et Rigaud.
C'est dans ces circonstances que la Diète se réunit de nouveau. Guidée par Tesprit public fortement excité, elle prit au service fédéral toutes les troupes mises spon-
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tanément sur pied par les gouvernements cantonaux, et ordonna la mise de piquet de toute Tarmée fédérale, élite et réserve. Au moment où elle allait délibérer sur la demande de la France et prononcer un refus, connu d'avance par les délibérations des Grands Conseils cantonaux, la difficulté fut écartée par le départ volontaire du personnage dont la France demandait l'expulsion.
Les adversaires du sentiment national suisse et les royalistes neuchâtelois en particulier n'ont pas manqué, pour ravaler la noble attitude prise par la nation suisse tout entière, de prétendre que tout cela était une comédie, que les meneurs de Topinion publique qui poussaient à résister aux injonctions de la France, savaient d'avance que le prince ne laisserai t pas la Suisse soutenir une guerre pour sa personne et se retirerait. Laissons à ceux qui trouvent du plaisir au dénigrement des plus nobles sentiments le soin d'expliquer les mobiles qui ont fait agir les magistrats à la tête des affaires politiques suisses. Ce qu'ils ne feront croire à personne, c'est que le peuple tout entier fût dans cette conâdence, et ceux qui se rappellent cette époque de grande émotion pourront dire que l'enthousiasme pour l'honneur national et l'amour de. la patrie qui se manifestaient alors n'étaient pas de la comédie.
A l'époque où se passaient les événements que je viens de raconter, le prince n'était point encore connu, et l'on pouvait plus ou moins admettre que le D^ Kern, son ami particulier, avait pu être dans la confidence de ses idées, et qu'il avait donné des assurances à ses amis politiques de quelques cantons sur l'issue probable de la difiiculté. Après que Louis Bonaparte est devenu Napoléon UI, chacun a pu savoir que le trait dominant de son caractère était la dissimulation de ses plans et projets; aussi peuton peut être presque certain que personne n'a connu d'avance son départ, que son obstination native ne faisait pas prévoir.
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