CHAPITRE LXn
Le Valais, Zuridi.
Chaque année, quelque nouveau conflit naissait dans Tun ou l'autre des cantons et donnait aux délibérations de la Diète un intérêt que les affaires fédérales ont perdu dès lors. L'année 1839 fut d'abord agitée par les mouvements du canton du Valais. Avant 1798, cet Etat, qui ne faisait point partie de la Confédération à titre de membre, mais à titre d*allié, était divisé comme Schv^y tz. La partie orientale et supérieure du pays était souveraine, tenant dans la siyétion la partie occidentale et inférieure. Eu 1814 et 1815, lorsque le Valais eut repris son indépendance et fut entré dans la Confédération, le Pacte ne permettant plus rétablissement de pays sujets, la Constitution du Valais de cette époque s'était bornée à donner au Haut- Valais une représentation proportionnelle plus forte dans la Diète valaisanne, qui était le pouvoir législatif du canton, en créant un siège à Tévèque de Sion avec quatre voix. L'agitation avait donc pour but d'obtenir pour le Bas-Valais la représentation proportionnelle. Le conflit était arrivé à tel point que pendant un temps assez long le Valais se trouvait régi par deux Constitutions différentes, la partie supérieure continuant à suivre la Constitution de 1815 et à obéir aux autorités qu'elle avait créées, tandis que la partie inférieure avait nommé une constituante, proclamé une Constitution nouvelle et institué les autorités qu'elle créait. Malgré les concessions devenues nécessaires auxquelles l'ancien gouvernement
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consentait et l'abandon de la Constitution de 1816 par ceux mêmes qui Tavaieut souLenue, la députation de Neuchâtel à la Diète ordinaire de 1839 soutenait encore les principes de 1815 et les privilèges qu'ils avaient créés.
Nous avons vu que, après les événements de 1830 et 1831, les révolutions dans les principaux cantons de la Suisse et la contre-révolution à Neuchâtel avaient placé notre gouvernement dans un état d'isolement qui pouvait être dangereux. A cette époque, le plus sûr aurait été peut-être de se faire pardonner sa position exceptionnelle en marchant d accord avec les cantons qui avaient fait leur révolution et qui formaient et la majorité de la Diète et Timmense majorité du peuple suisse. Mais deux choses devaient empêcher le gouvernement d'entrer dans cette voie : la • épugnance de se trouver en contact avec des révolutionnaires récents, et la crainte qu'une conduite libérale en Suisse et Talliance avec certains cantons n'amenassent des modifications dans les idées de beaucoup de royalistes neuchàtelois.
Le gouvernement avait donc été logique en se déclarant ennemi, non-seulement des révolutions faites et à faire^ mais encore de tous les changements qui tendaient à détruire quelque privilège ou à créer l'égalité des droits entre les citoyens. Il avait réussi à grouper autour de lui en Diète quelques cantons peu importants quant à leur force numérique, mais conservant une valeur poUtique par l'égalité des votes et une valeur morale et historique par le respect que la Suisse conserve pour ces contrées où l'indépendance et la liberté de la patrie ont pris naissance. Afin d'augmenter le nombre de ses amis, il n'avait négligé ni l'appui matériel à la tentative contre-révolutionnaire de Tavoyer Fischer à Berne, ni le conventicule de Sarnen pour soutenir le conservatisme bâlois. li soutenait les catholiques de Glaris, l'émeute du curé de Porrentruy, les Hommànner de Schwytz et la suprématie des Haut-Yalaisans sur les parties inférieures de ce canton.
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De cette manière, Neuchâtel, loin d'être isolé au sein de la Confédération comme semblait devoir le rendre sa constitution monarchique, se trouvait être Tâme d'une opposition bien combinée aux tendances vers une meilleure organisation du lien fédéral, à laquelle aspiraient les cantons régénérés en 1831. La révision du Pacte fédéral, qui ne parvenait à réunir aucune majorité dans ce moment, était la question sur laquelle les partis pouvaient le mieux faire leur recensement. Quelquas Etats demandaient qu'une Constituante fût nommée directement par le peuple dans la proportion de la population : c'étaient les radicaux par excellence. D'autres la voulaient par la Diète de diflFérentes manières : c'était le juste milieu. D'autres enfin, et Neuchâtel en tète, que cette révision aurait peut-être mis dans une position délicate, votaient pour écarter cette question du recès. Ainsi la politique de lutte contre les cantons radicaux avait parfaitement réussi, et pour lui donner plus de v -leur encore notre gouvernement y avait ajouté la condescendance, pour ne rien dire de plus, envers les puissances étrangères qui réclamaient de la Confédération des mesures contre les réfugiés, ou la taquinaient par des chicanes de chancellerie, ce qui avait procuré à la principauté l'appui des grands Etats voisins et la bienveillance de toute la diplomatie résidant en Suisse.
J'ai été l'un des adversaires les plus prononcés de cette politique antinationale et antilibérale du gouvernement de Neuchâtel. J'avais souvent honte pour mon canton de le voir ainsi l'allié des petits cantons et du Valais, qui étaient eux-mêmes conduits par les prêtres catholiques auxquels il fallait faire des concessions. Les patriotes neuchâtelois s'indignaient en voyant dans l'affaire Conseil et dans l'afTaire Louis Bonaparte la députation de Neuchâtel demander en faveur de la France des concessions plus con • sidérables que celles que la France elle-même réclamait de la Suisse. Toute la Suisse libérale, c'est-à-dire plus des
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trois quarts de la population suisse, vouait aux gémonies cette principauté-canton, qui suscitait des conciliabules comme à Sarnen, aidait partout à la réaction cléricale ou politique et servait d'appui dans le sein même du Conseil de la nation aux tracasseries et aux menaces de Tétranger. ^
Tout en reconnaissant ce que cette politique avait de profondément triste pour les patriotes qui mettaient leur espoir dans la Confédération, je dois cependant, pour être juste dans mes considérations, reconnaître qu'elle avait été conduite avec un talent remarquable et avec une appréciation bien juste des institutions et des mœurs de la nation suisse. Et si elle avait en quelque sorte eu raison comme minorité imposante au sein de la Diète, elle allait acquérir une force bien autrement considérs^le par un événement qui se préparait dans le canton de Zurich, sous les yeux mêmes de la Diète de 1839.
Le canton de Zurich, le second de la Confédération par son importance territoriale et sa population, le premier par sa position financière, sa puissance intellectuelle et son influence politique, avait fait en 1831 sa révolution comme presque tous les grands cantons. Cette révolution avait créé des institutions très-libérales et fait de grands pas, par une éducation publique avancée, vers Témancipation intellectuelle du peuple. Une université avait été créée ; dès son début celle-ci avait été pourvue de professeurs éminents, elle brille encore aiyourd'hui comme Tune des plus belles institutions pédagogiques de la Confédération. A répoque dont je retrace maintenant les faits politiques, Tété de 1839, le conseil de l'école avait fait choix, comme professeur de philosophie, du D^ Strauss, qui venait de se faire remarquer par ses idées rationalistes, publiées peu de temps auparavant dans un ouvrage qui avait fait du bruit. Cette nomination avait ému le peuple zuricois, mais comme elle devait être soumise au Conseil d'Etat, on attendait de lui un refus de ratification; cepen-
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dant la ratification fut accordée, et dès lors la position devint très-grave pour le gouvernement. Une assemblée populaire était convoquée, et quoique le Grand Conseil eûi annulé la ratification donnée par le Conseil d*Ëtat^ rassemblée eut lieu, elle ne se déclara point satisfaite et réclama d'autres garanties contre les tendances antichrétiennes du gouvernement. L'assemblée populaire de Kloten et soii comité se seraient peut-être contentés des assurances que le Grand Conseil assemblé de nouveau allait donner; mais cela ne pouvait faire Tafifaire delà réaction, qui aurait vu le pouvoir de bien près sans l'atteindre. Le pasteur de Pfàffikon, M. Hirzel, reprit le mouvement en sous- œuvre, convoqua les paysans dans toutes les paroisses pour le 5 septembre, et, voyant qu'ils n'arrivaient pas en nombre suffisant, lit sonner le tocsin : suivi d'une troupe nombreuse en partie armée, il marcha sur Zurich où il arriva le 6 au matin. Le gouvernement, qui n'avait à sa disposition qu'un faible corps de cavalerie, fit charger la colonne que conduisait le pasteur Hirzel, mais ses soldats furent repoussés et il se retira en déposant ses fonctions.
La contre-révolution était accomplie : la Diète, qui siégeait en ce moment à Zurich, se trouvait sans président et la nation sans directoire exécutif. Les cantons qui avaient conclu le concordat des sept en 1832 voulaient que la Diète se retirât à Baden ou à Aarau, sous la présidence du premier député de Berne. Les cantons qui avaient formé la ligue de Sarnen se refusèrent à cette décision. Forts de la contre-révolution accomplie à Zurich, ils prévoyaient la réaction dont elle serait le signal en Suisse et espéraient que Zurich serait désormais une voix acquise pour eux dans toutes les questions qui mettaient chaque année en présence le principe du privilège contre celui de TégaUté. Neuchât^l entre autres, qui voyait dans cet événement le triomphe de sa politique, insista pour que le bourgmestre Hess, an-
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oien président de la Diète, fût même conservé comme teK quoique dépossédé de son siège au Conseil d'Etat de Zurich, afin que le siège de l'autorité fédérale ne fût point déplacé d'un lieu où la révolution de 1831 avait été vaincue et où la réaction commençait. Grâce à l'indécision de quelques cantons, milgré les conférences officieuses que les députés avaient fréquemment pour sortir de la singulière position où ils se trouvaient, la Diète resta dix-buit jours sans pouvoir se réunir, et pendant ce temps le gouvernement provisoire avait fait procéder à de nouvelles élections. Le nouveau Grand Conseil s était promptement assemblé pour nommer un Conseil d'Etat, et désormais le canton de Zurich avait un gouvernement régulier, la Confédération un directoire exécutif et la Diète un président. Comme il est facile de le penser, des élections faites dans les quelques jours qui suivent un mouvement qui a réussi se font toujours dans le sens de ce mouvement. Celles de Zurich amenèrent une majorité considérable aux conservateurs. Toutefois céux*ci n'osèrent rien tenter contre la Constitution de 1831. Le peuple zuricois, un des plus intelligents et des plus instruits de la Suisse quoiqu'il eût dans sa majorité évidente donné la main à la contre-révolution, n'aurait pas souflFert une entreprise contre les droits qu'il avait conquis en 1831, Les institutions et les principes restèrent les mêmes; les hommes seuls furent changés. Et cela était plus que suffl.sant, pareille chose se passant dans un canton influent qui était en môme temps le siège du pouvoir exécutif de la Confédération, pour atitoriser des entreprises contrerévolutionnaires dans d'autres cantons.
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