CHAPITRE LXm
La mort dn roi.
Nous venons de voir comment, depuis les malheureux événements de 1831, toute la politique était concentrée sur les afibires fédérales. Les partis dans le canton se plaçant nécessairement selon leurs sympathies, les patriotes faisaient des vœux pour le succès de la politique des cantons libéraux; les royalistes soutenaient avec le gouvernement la réaction, les privilèges et Tultramontanîsme.
Le moment est venu de parler un peu de ce qui se passait dans le canton même, et surtout d'un événement qui, sans rien changer aux institutions ni aux idées, doit cependant être mentionné.
Frédéric-G-uillaume lil, qui nous avait cédés en 1806, repris en 1814 et gardés depuis lors, venait de mourir au mois de juin 1840. Puisqu'il fallait avoir pour souverain un prince étranger, souverain en même temps d'une nation avec laquelle nous n'avions aucune espèce de rapport, celui qui venait de mourir valait autant, peut-être davantage, que tout autre. Les événements considérables qui avaient marqué la première partie de son règne prouvaient que c'était un roi pieux, honnête, économe, mais sans génie politique, timide et malgré cela ambitieux, parce que la nation prussienne le poussait. Pour les Neucbâtelois c'était un souverain parfaitement négatif, qui a constamment laissé son Conseil d'Etat agir comme il Ta voulu; aussi celui-ci avait-il toutes sortes de raisons de
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Taimer. L'affection que lui a portée le peuple neuchàtelois, de 1814 à 1831, s'explique par le fait qu'il avait mi^. fin au régime de fer subi sous Berthier. L'amour des royalistes enragés qui lui était resté après 1831 avait beaucoup plus sa raison dans la passion politique que dans le cœur.
Pendant le siècle qu'a duré la première domination des rois de Prusse, ceux-ci ont maintes fois donné raison aux remontrances des bourgeoisies et des communes. Depuis 1814 à 1840, je ne connais pas une seule occasion où le roi Frédéric-Guillaume III ait consenti à donner tort à son gouvernement. Je crois être assuré que ces remontrances n'ont eu lieu qu'à trois occasions : en 1814 ou 1815 à propos de la composition des audienoes générales, en 1820. à propos de la prohibition des vins étrangers, et en 1830 à propos de l'impôt militaire. Les deux premières fois les, bourgeoisies ont éprouvé des refus nets ; la troisième, c'est la révolution de Paris qui est intervenue et a mis l'affaire de côté. Je ne parle pas de la démarche de 1831, car j'ai démontré que le mouvement du commencement de cette amiée avait été conduit d'un commun accord par les bourgeoisies et le Conseil d'Etat et que les légères concessions obtenues à cette époque n'étaient absolument que ce que les circonstances exigeaient pour obtenir la tranquillité publique.
Dans la situation politique où se trouvait le pays, le roi ne pouvait guère être ni meilleur ni pire pour nous qu'il ne l'a été. Ce qui le prouve, c'est que sous son successeur personne n'a pu s'apercevoir qu'il y eût eu changement de règne. Il y avait donc beaucoup plus de politique que de sentiments vrais dans les démonstrations d'amour que tout le monde officiel et tout le parti royaliste ont exprimées à Toccasion de ce décès. Il serait mort tous les ans un roi de Prusse, que tous les ans on aurait manifesté les mêmes regrets pour le défunt, les mêmes espérances dans le successeur et que le pays serait resté dans une situation identique. Les partisans du système me répon-
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dront que c'est là le vrai type du roi constitutionnel : mais pour que cela fût vrai, il aurait fallu que la direction politique fût entre les mains d'un parlement quelconque et non point entre les mains d'un pouvoir qui n'avait d'autre contrôle politique et administratif que celui de ce roi qui ne contrôlait rien du tout.
Quoi qu'il en soit d'ailleurs, la mort de Frédéric-Guillaume m ne devait amener pour le parti patriote que de nouvelles chicanes de la part du gouvernement et de nouvelles persécutions. Un deuil officiel avait été ordonné. Toutes les cloches de la principauté furent mises en branle pendant plusieurs heures que devait durer la cérémonie des réceptions. Le Conseil d'Etat, qui représentait en même temps le roi mort et le roi vivant, recevait toutes les cours de justice, les bourgeoisies, la compagnie des pasteurs, etc., en un mot tout ce qui avait un caractère officiel. C'était une suite de discours dont quelques-uns ont été reproduits par le Constitutionnel : regrets pour le bon père que les Neuchâtelois perdaient ; espérance en son successeur et confiance dans cette noble maison de Brandebourg à laquelle nous avions le bonheur d'appartenir. Cet événement avait Heu au printemps de 1840, précisément au moment où les fêtes de tir connues sous le nom d'abbayes avaient ou devaient avoir lieu. Les patriotes, qui ne mettaient ni leur bonheur ni leur espoir dans la maison de Brandebourg, loin de se montrer tristes, affectaient plutôt de la gaîté. A. l'abbaye de Fleurier, quelques-uns avaient mis comme tablier de tir un de ces mouchoirs en indienne qui portaient la croix fédérale au centre et dans le pourtour les armoiries des •vingt-deux cantons. Les royalistes, qui feignaient la tristesse, s'indignaient de cette gaîté et de ces provocations, et comme ils avaient l'autorité pour eux, ils firent des rapports au châtelain du Val-de-Travers; plusieurs patriotes furent décrétés de prise de corps.
A la Chaux-de-Fonds. la société des Armes -Réunies
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donnait une fête à Tun de ses membres qui possédait une popularité bien usurpée. L'ancien maire Sandoz. celui-là même qui en 1831 avait fait adopter la présence des députés du roi au Corps législatif par l'assemblée primaire, allait quitter la localité pour fonder une entreprise aux Antilles. Cette fête, qui avait lieu pendant les jours de deuil, se termina par une manifestation qui ne sentait ni le royalisme ni raffliction. Le gouvernement, irrité de ce que des gens osaient montrer de la joie quand il commandait la tristesse, ordonna la dissolution de la société des Armes- Réunies. C'était le coup le plus sensible qui pût être porté aux patriotes de la Chaux-de-Fonds. Cette société, qui n'avait aucune dette et possédait même le domaine sur lequel son tir était établi, n'en fut pas moins mise en faillite par le Conseil d'Etat, par un de ces abus de pouvoir dont Favarger devait être Tinventeur. Cela procurait l'avantage de publier la faillite dans la Feuille officielle et d'annoncer dans chaque paroisse que cette société né pouvait pas payer ses dettes. Fritz Courvoisier se porta acquéreur de l'immeuble et le tint en réserve jusqu'au moment où la société put être reconstituée.
Un changement de régne se fait toujours sentir par quelque acte de générosité ou par quelque concession, le nouveau monarque voulant se faire bien venir de ses sujets. Les patriotes neuchâtelois caressaient l'espoir que ce serait l'occasion de proclamer une amnistie en faveur des centaines de proscrits qui depuis 1831 vivaient en dehors de leur pays. Nous venons de voir que ce changement n'avait eu d'autre effet que d'en augmenter le nombre. Cependant la contrée était parfaitement tranjiuille ; la politique du gouvernement était triomphante en Suisse comme dans le canton même, et H.-F. Calame, qui était député en Diète, se félicitait de l'accueil qu'il recevait des autres députations et du rôle que jouait celle de Neuchâtel au sein de la Diète. La raison de cette obstination du gouvernement à ne pas pardonner, c'est que
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malgré toutes les protestations de fidélité de rimmenso majorité des habitants, comme il se complaisait à le répéter sur tous les tons, il sentait que sa politique reposait sur une base fausse, et que les quelques mille patriotes dont il feignait d'ignorer le nombre, étaient là tranquilles il est vrai, mais persévérants et attendant pour agir le premier événement qui mettrait la diplomatie hors d'état de protéger Neuchâtel.
Peu de jours après la mort du roi, le Corps législatif se réunit, et avant même qu'aucune opération pût être faite, les députés furent invités à prêter serment de fidélité au nouveau roi. Jeanrenaud-Besson, qui ne négligeait aucune occasion de se faire remarquer, déclara qu'il ne pouvait accomplir cette formalité, et demanda la parole pour en expliquer le motif; mais elle lui fut refusée par le président, attendu qu'avant d'avoir prêté le serment un député ne peut obtenir la parole. Il fut contraint de se retirer, et le brave Charles Guillaume, député de Métiers, le suivit. Ces députés fondaient leur refus sur ce que l'une des franchises dont jouissaient les Neuchâtelois consistait en ce qu'ils n'étaient tenus de prêter serment de fidélité au prince qu'après que celui-ci avait juré de conserver leurs droits et franchises. Nos pères tenaient beaucoup à cette formalité et ils avaient raison, car de leur temps les droits et franchises étaient le fondement de notre état politique et les serments réciproques en faisaient entre le prince et le peuple un contrat bilatéral qui avait le mérite de ne donner qu'après avoir reçu. Cependant ces conditions réciproquement consenties avaient beaucoup plus l'apparence d'un contrat qu'elles ne l'étaient en réalité. Qu'auraient fait les populations de Neuchâtel et Valangin si Fun des princes de la maison de Longueville, protégé par Louis XIV, eût refusé de garantir leurs droits et franchises? Elles auraient refusé le serment de fidélité; le prince s'en serait passé et les aurait contraintes à la fidélité par la force. Je ne crois pas que les choses se fussent
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mieux passées si Tun des rois de Prusse eût refusé le serment. La preuve en est dans ce qui s'est passé lors de rUiauguration du régime Berthier : alors on n'a &it aucune comédie de serment réciproque, et cependant nous n'en avons pas été moins soumis sinon fidèles. Que signifie en effet un serment prêté par procuration? Peut-on jurer pour quelqu'un d'autre que pour soi ? Quelle portée ont d'aiUeurs les serments politiques? Le roi Frédéric- Guillaume III se charge lui-même de répondre à la question. En 1798, le seigneur de Béville avait prêté en son nom le serment de conserver les droits et libertés des peuples et de ne jamais aliéner sa principauté, et en 1806 il la troquait contre le Hanovre. £n 1814 le même serment était renouvelé au nom du même prince par Ghambrier d'Oleyres, et dans la même année on enlevait aux bourgeoisies le droit d'avoir une organisation militaire spéciale et le port d'armes ; à celle de Neuchâtel la proportion d'un tiers auquel elle avait droit dans les audiences générales; à celle de Yalangin le droit d'examiner les ordonnances du Conseil d'Etat avant de les publier. Je ne bl&me point ces dernières mesures, qui étaient devenues nécessaires ; mais je les signale pour démontrer combien peu les serments politiques offrent de garanties.
L'opposition au serment que faisaient donc Jeanrenaud et Guillaume ne pouvait aboutir qu'à démontrer une fois de plus que ces députés n'étaient pas royalistes ; car en 1840 ce n'étaient plus des droits et franchises qu'il fallait réclamer, c'était la liberté. Toutefois le gouvernement rencontrait si peu d'opposition, qu'il faut savoir gré :\ ceux qui ne suivaient pas la foule des royalistes dans leur empressement à se jeter aux pieds du roi et du Conseil d'Etat
Gomme un deuil trop prolongé eût été peu flatteur pour le successeur deFrédéric*GuilJaumeIIL le gouvernement s'occupa des préparatifs pour la solennité des serments réciproques. A cet effet, il. fit mettre sur pied les deux
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bataillons du contingent fédéral, en dispensant toutefois de ce service les Suisses d'autres cantons, et on répéta les cérémonies qui avaient eu lieu à chaque changement de règne et que j'avais déjà vues en 1814. A Môtiers, qui était une des localités désignée?*, on établit une tribune de huit à dix pieds d'élévation, sur laquelle se tenait le gouverneur de Pftiel avec le Conseil d'Etat et toute sa suite. Le chancelier Favargcr, qui au mois de janvier 1831 traitait fort cavalièrement le roi de Prusse, donna lecture de la formule de serment du prince ; le gouverneur fit toutes les simagrées d'usage, leva la main au cieL se frappa la poitrine et jura au nom du roi de Prusse qu'il maintiendrait les droits et franchises et n'abandonnerait jamais la principauté, après quoi le chancelier lut la formule du serment de fidélité des peuples, et la foule des fidèles royalistes des Verrières, Bayards, Côte- aux -Fées, Couvet, Plancemont, etc., s'écria avec enthousiasme : Notis le jurons ! Parmi les fidèles, il s'était bien glissé des groupes assez nombreux de patriotes haussant les épaules à cette comédie; mais si ceux-là ne juraient pas fidélité, par une juste compensation les royalistes répétaient plusieurs fois la formule. Après quoi, musique, tambours, canons, fusillade annonçaient aux échos d'alentour que le prince et les sujets venaient de lier de nouveau leurs destinées, ce qui n'empêcha pas qu en 1848 le peuple brûla poUtesse au prince et qu'en 1857 le prince abandonna forcément à son malheureux sort le peuple si fidèle.
Celte cérémonie me rappelle une circonstance quasi burlesque et qui montre une fois de plus combien il faut peu pour que du sublime on tombe dans le ridicule. Au pied de la tribune d'où le gouvernement prêtait serment, se trouvaient réunies les différentes autorités de la contrée ; les cours de justice du Val-de-Tra vers, des Verrières et de Travers, ayant chacune leur châtelain ou maire en tête, les pasteurs, etc., et derrière se répandait la multitude des fidèles. M. Gourvoisiei", châtelain du Val-de-Tra-
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vers, quoique rapproché de la tribune, se trouvait mêlé à la partie populaire et pouvait d'autant moins se contenter de cette égalité, qu'il avait un discours à prononcer et désirait être remarqué. Il eut des débats très-vifs avec le char- ^>entier qu'il avait chargé de construire une petite estrade pour son usage particulier. Il n'était pas facile a ce pauvre charpentier d'arriver au degré d'élévation telle que la voulait M. le châtelain : tantôt celui-ci se plaignait qu'on ne le verrait pas assez, tantôt il reprochait au brave homme de vouloir le faire monter sur des tréteaux. La hauteur exacte à laquelle un homme doit se placer pour dominer les autres n'est facile à déterminer ni au moral ni au physique. Si on ne s'élève pas assez, personne ne le remarque, si on l'élève trop, on devient un saltimbanque.
La preî?tation du serment eut lieu à Neuchâtel, Valangin, Boudry, Landeron. Saint-Biaise, avec le même cérémonial et les mêmes arrangements matériels. C'est à cette occasion que j'ai vu les troupes du contingent neuchâtelois telles qu'elles avaient été réorganisées après 1835, et il faut reconnaître qu'elles ne présentaient pas un aspect bien martial. Il y avait si peu de discipline que les sergents-majors ne faisaient pas l'appel en suivant leur rôle, inai.s en appelant les hommes qu'ils voyaient dans les rangs. En suivant les rôles, il aurait manqué un quart des miliciens, et les of&ciers n'ayant pas l'autorité nécessaire pour punir les absents préféraient feindre d'ignorer. Une autre circonstance également à remarquer, c'est que dans les bataillons d'infanterie, le ton n'était point au royalisme et que les zélés qui s'y trouvaient n'osaient pas prêter le serment de ûdélité dans la crainte d'être plaisantes par leurs camarades.
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