CHAPITRE VI
Neudiàtel devient suisse.
Une des mesures politiques les plus considérables qui suivirent le retour de la domination prussienne, et dont le résultat trompa ceux qui l'avaient imaginé, fut l'incorporation de la principauté comme canton suisse dans la Confédération. Le roi de Prusse l'avait dit dans le rescrit par lequel il nous annonçait qu'il nous troquait en faveur de l'empereur des Français. Nous étions placés à une distance trop considérable de ses autres Etats, pour qu'il pût nous faire jouir d'une protection efficace; il fallait donc chercher cette protection chez une nation plus à même de secourir le gouvernement c'est-à-dire chez les cantons suisses, dans lesquels les constitutions de 1803 venaient d'être abolies et remplacées par des constitutions où l'aristocratie reprenait sinon la position qu'elle avait avant 1798, au moins une autorité absolue sur l'ensemble du pays (1). Tout était donc admirablement combiné pour laisser à quelques familles nobles de Neuchâtel toute la direction des affaires du pays, tous les honneurs et toutes les positions. Le roi avait envoyé comme gouverneur un Neuchâtelois qui lui était resté fidèle après 1806. Le contrôle du prince par son gouverneur était par ce fait aboli et tout recours
(i) C'est à Frtbourg en Brisgau, déjà vers la fin de 1813, que Ie$ tlélégués du Conseil d'Etat rencontrèrent le roi de Pnisse, qui, conséquent avec le rescrit de 1806. voulait alors que nous eussions la protection des cantons suisses puisqu'il reconnaissait la sienne comme insuffisante.
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rendu inutile, puisque le gouverneur appartenait à la cBsie même contre laquelle les corporations luttaient. Au besoin, si le pays faisait mine de s'insurger, comme en 1768, on avait Berne à ses portes et cette alliance était une garantie sufBsante.
Toutefois, ce plan sij^ien conçu portait en soi le germe de sa ruine. Avant 1798, la Suisse ne se composait pas seulement d'Etats confédérés ; à côté de ceux-ci, il y avait les pays sujets qui s'émancipèrent en 1798 et formèrent en 1808 des cantons distincts ou furent joints aux Etats dont ils dépendaient. Il y avait aussi les Etats alliés, parmi lesquels Neuchâtel. Cette position d'Etat allié aurait infiniment mieux servi les desseins des hommes qui dirigeaient les affaires à cette époque, parce qu'elle nous procurait ime alliance protectrice tout en ne nous confondant pas avec les autres nationalités. Mais la nouvelle organisation de la Gonfédérition suisse ne permettait plus une telle sikiation. Il fallut, pour avoir la protection, subir les charges, c'est-à-dire s'organiser militairement, se mettre en rapport avec les Suisses des autres cantons, se donner les sentiments de la Suisse. L'aristocratie le fit par fausseté et le peuple sincèrement. Celui-ci commença à fréquenter les grandes réunions qui s'organisèrent quelques années après et où les nationalités cantonales se fondirent dans la nationalité suisse, et en peu de temps le peuple neuchâtelois comprit que dans l'avenir sa liberté sortirait de Tunité suisse et que le retour aux traditions du dix-huitième siècle devenant de plus en plus impossible, il devait s'appuyer complètement sur la Confédération et abandonner la protection prussienne, qui ne protégeait plus que l'aristocratie. Voilà comment cette mesure politique, sur laquelle on avait eu l'air de consulter les bourgeoisies alors qu'eue était déjà consommée, devait plus tard être la cause de la chute de ceux qui l'avaient imaginée. Il est vrai qu'elle les a protégés pendant trente-quatre an^, ce qui est déjà quelque chose.
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En entrant dans la Confédération, le nouveau canton comptait sur Tappai du roi de Prusse pour étendre ses frontières. Son ambition n'était pas mince. Elle fut poussée jusqu'à demander, à l'ouest, le. Doubs pour frontière, depuis sa source jusqu'au point où il se dirige dans l'intérieur de la France. De la source€u Doubs, on établissait une li^ne jusqu'à la pointe du lac, de manière à comprendre le district de Grandson; le lac et la Thièle devaient former la limite sud jusqu'au delà de Neuveville. La principauté aurait ainsi compris la moitié de Tarrondissement de Pontarlier, le district de Grandson, ceux de la Neuveville, montagne de Diesse, Val de Saintr Imier et Seignel^ier, ce qui aurait triplé son étendue et doublé sa population. Mais les craintes que l'admission de Neuchâtel dans la Confédération fit naître dans les différents cantons coupèrent court à cette ambition ; Berne entre autres y était très-opposé, ainsi que Vaud et les petits cantons. Demander une partie de Tèvèché de Bâlo, c'était rogner à ce grand canton Tindemnité qu'il réclamait pour la perte du pays de Vaud. Les députés de Neuchâtel, qui avaient pour instruction en ce qui concernait l'agrandissement, de demander le plus et de se contenter du moins, virent bien que s'ils voulaient entrer dans la Confédération il fallait être modeste, et ils n'obtinrent rien qui put satisfaire leurs vues d'agrandissement.
Il était facile de prévoir que la position politique biscornue de Neuchâtel devait un jour donner lieu à des conflits. Il fallut insérer dans l'acte d'incorporation des conditions qui indiquent suffisamment l'embarras dans lequel on se trouvait; entre autres, celle oh il est stipulé que toutes les affaires entre Neuchâtel et la Confédération devaient être traitées par le gouvernement siégeant à Neuchâtel sans autre sanction de Berlin.
Quel(jue répugnance qu'eussent les cantons à admettre Neuchâtel, qui pourtant procurait à la Confédération une bonne frontière, ce fut pour eux une nécessité. Le roi
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de Prusse était l'un des quatre arbitres qui à Vienne partageaient le monde. Les nouveaux cantons défendant leur indépendance, les anciennes aristocraties voulant reprendre leurs sujets, Berne surtout réclamant le prix de la trahison de Waldshout, tous avaient trop d'intérêt à flatter le roi de Prusse pour lui refuser quoi que ce soit, et le 12 septembre 1814, à la majorité, la principauté de Neuchâtel entra dans la Confédération suisse toute républicaine et forma TElat politique hybride que la diplomatie soutint pendant trente années et que la force des choses plus que les hommes finit par renverser.
Je viens de dire que les quatre bourgeoisies avaient été consultées sur cette incorporation de Neuchâtel dans la Confédération. Ce fait, qui n'est qu'en partie vrai, n'a été comm du public qu'en 1831, alors que le service militaire commençait à être une charge et qu'une certaine fraction du pays accusait le gouvernement d'être cause de ces frais, puisqu'il avait incorporé la principauté dans la Confédération. Celui-ci se détendit, en disant que les quatre bourgeoisies y avaient donné leur assentiment. On voit par là que les quatre bourgeoisies elles-mêmes n'avaient pas été consultées et que leurs conseils, se substituant aux corporations dont ils relevaient, avaient pris sur eux irapprouver la mesure politique la plus grave qu'il fût possible de prendre, sans le moins du monde consulter leurs commettants. Il leur avait paru trop dangereux de porter la question devant la masse de la population, car il aurait pu se trouver quelques citoyens clairvoyants, qui auraient fait remarquer la singulière position que nous allions avoir, nous principauté, dans une confédération républicaine.
Dans le siècle passé, si pareille question se fût présentée, la bourgeoisie de Valangin aurait solennellen]^nt assemblé ses bourgeois; les autres auraient demahdé l'avis aux communes qui relevaient d'elles, et le pays eût réellement été consulté. On se contenta de l'avis des
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conseils, qui se gardèrent d'en parter à personne et firent une adresse au roi non pour demander d'entrer dans la Confédération, mais pour le remercier de nous y avoir fait entrer, et tout fut dit. On voit que le plan de M. de Rougemont ne tardait pas à être appliqué.
Je signale ces faits, non pour m'en plaindre, puisqu'ils nous ont procuré la seule position politique qui puisse nous convenir et que nous garderons aussi longtemps qu'il y aura une Confédération suisse. Si j'en ai parié, c'est pour faire voir comment le gouvernement avait substitué Tautorité de quelques-uns à celle de la masse de la population.
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