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CHAPITRE LXV

La visite du roi.

A cette époque, le gouvernement, dans ses actes officiels, dans les délibérations du Corps législatif et dans les articles du Co7istitutionnel 7ieuchâtelois^ ne cessait de répéter sur tous les tons que Timmense majorité du pays était royaliste, comme l'indiquait la composition du Corps législatif. Il va sans dire que cette assurance était donnée à Berlin, où on n'avait pas le moyen d'en contrôler Texactitude. Le gouvernement savait cependant à quoi s'en tenir, car il ne s'était relâché d'aucune de ses rigueurs envers les malheureux patriotes, qui, compromis dans les événements de 1831, erraient encore sur le sol étranger. Quelques-uns étaient morts assez misérables pendant leur exil, entre autres Bourquin. Rœssmger gémissait dans les prisons de Wesel, où il avait été transporté. Madame Rœssinger avait fait le voyage pour le voir, et avait rapporté à ses amis la triste nouvelle que le régime de la prison avait réagi sur Tesprit de son mari. Malgré cette triste circonstance, les instances faites par la famille de Rœssinger pour obtenir sa sortie de prison étaient constamment restées sans résultat ; mais un jour, le gouverneur de Pfuel se trouvant dans la Prusse rhénane, où il commandait une division, eut Theureuse idée de faire une visite k celui (ju'il avait vaincu dix ans auparavant et fut frappé de l'état mental de ce malheureux. Sans en rien dire au gouvernement de Neuchâtel, qui y aurait mis des entraves, il sollicita du roi la grâce de ce patriote.

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dont la peiDe fut commuée en un bannissement à dix lieues des frontières .de la principauté. Rœssinger s*étahl^l alors à Genève, rentra dans la société, et quoiqu'il pût pratiquer la médecine et. qu'il y mit le même dévouement qu'auparavant, il lui resta dans Tesprit une aberration qui Ta fait donner en plein dans les idées singulières d'un fluide magnétique des tables tournantes et parlantes, le mettant en communication avec je ne sais quel esprit supérieur.

Les rigueurs coqtre ceux qui n'entraient pas dans ses vues politiques, n'étaient pas les seuls symptômes du peu de foi que le gouvernement avait lui-même en sa force. La prestation des serments réciproques avait servi à réchauffer le ^èle des fidèles ; il paraît toutefois que les fôtes données à cette occasion n'avaient pas suffisamment remonté le ressort visiblement détendu, et on imagina de promener aux yeux des Neucbâtelois royalistes le fétiche qu'ils encensaient de loin, afin de le leur £aire adorer en chair et en os.

En eflTet, Frédéric^Guillaume IV, qui avsût déjà visité les provinces rhénanes en 1841, devait y retourner ^n 1842, et pendant une année au moins il fut en butte aux sollicitations de la noblesse et du gouvernement de Neuchât^l pour l'engager à pousser une pointe jusqu'auprès de ses fidèles sujets de Neuch&tel et Valangin. Il paraît que le roi ne se décida pas très-promptement, car ce n'est que pendant son séjour même sur les bords du Rhin qu'on eut l'assurance de son arrivée et que la date en fut fixée.

Aussitôt tout fut en l'air pour recevoir le grand personnage : dans chaque commune où il devait passer, des arcs de triomphe furent élevés ; partout on préparait des .guirlandes, des drapeaux et des plantations de sapin pour border les avenues qu'il devait parcourir. Les fabriques deBoudry et de Gortaillod firent venir des quantités considérables de toiles de coton, qu'elles teignirent en noir,

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en bleu, en orange, destinées à confectionner des drapeaux prussiens, bavarois et neucbâtelois. Dans tout le pays les royalistes se mirent en frais : drapeaux, banderolles, pavillons de toutes sortes, se multiplièrent à profusion ; mais, chose que Ton croirait à peine et qui était frappante, c'est Tabsence totale des couleurs servant de ralliement au contingent neucbâtelois lorsqu'il allait aux camps d'instruction et quïl aurait suivies s'il eût fallu faire une campagne sérieuse : le drapeau fédéral n'apparaissait nulle part. Cet emblème avait été arboré lors des tentatives de 1831 ; il devait l'être de nouveau en 1848, je le sais, et c'est sans doute le motif pour lequel il avait été mis de côté. Cependant il eût été convenable de rappeler au roi de Prusse que comme prince de Neuchâtel il était confédéré avec les vingt-un autres cantons de la Suisse, et ce signe eût mieux valu que les harangues sur le même sujet, harangues qui étaient démenties par la conduite du gouvernement en 1831 et en

Les préparatifs de fête n'étaient pas les seuls qui agitassent à cette époque les habitants de la principauté. n y avait aussi les pétitionnements, qui sont de rigueur en pareille occasion. Il semblait que cette visite du roi aux fidèles allait être une source de bénédictions, de grâces et de bienfaits. Cette fois encore, lies patriotes espéraient que ce serait l'occasion d'une ammistie en faveur des proscrits de 1834; mais cette fois encore ils furent déçus dans leurs espérances. Parmi les demandes adressées au roi. une seule avait une véritable portée politique; rédigée par les principaux représentants du parti libéral, entre autres par les députés de ce parti au Corps législatif, elle demandait au roi d'accorder aux Neucbâtelois le complément du régime constitutionnel, savoir le vote du budget de TEtat et le contrôle des recettes et dépenses par le Corps législatif. Cette pétition, que tous les patriotes auraient signée, ne fut revêtue que

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de soixante-Klix à quatre-vingts signatures de notables se donnant avec raison ôomme représentant les désirs d'une fraction considérable du peuple neuchâtelois. Par une petite rancune résultant, je soupçonne, de ce que j'avais empêché son élection en 1831, Jeanrenaud*Besson, qui était un des initiateurs de T affaire, me cacha cette pétition et ne me laissa pas Thonneur d*y apposer ma signature, tandis qu'il avait réclamé celle de personnes parfaitement insignifiantes.

Il nous était revenu quelque chose des hésitations qu avait eues Frédéric-Guillaume IV à se rendre à Neuchàtel ; on savait que le temps pendant lequel il se mettait en quelque sorte à la disposition de notre aristocratie pour remonter le moral des royalistes était très-court, et jusqu'au dernier instant les patriotes espérèrent que cette comédie u aurait pas lieu. Des signaux étaient organisés dans toute la contrée pour qu'au moment même de rentrée du roi dans la principauté, toutes les cloches fussent mises en branle. A Theure annoncée à l'avance, comme les cloches se taisaient soit par suite d'un retard réel de l'arrivée du cortège royal soit par suite d'une mauvaise organisation de signaux, on s'imagina bien vite qu'il y avait eu un obstacle et on se réjouissait déjà de voir les préparatifs faits inutilement par toute la gent royaliste- Mais cette joie maligne fut de courte durée, et le 24 septem bre 1842, vers les quatre heures du soir, dans le canton tout entier les neuchâtelois apprirent par le retentissement de l'airain sacré, que leur seigneur et maître voulait bien se montrer à eux et moissonner les dentelles et les montres qu'on avait fabriquées à son intention.

On comprend que, peu royaliste comme je l'étais, Je n'aie pas suivi à la course celui que je devais quelques années plus tard contribuer pour ma petite part à déposséder de sa principauté; aussi ne puis-je faire ici un compte rendu circonstancié des allées et venues du prince de Neuchâtel; je dois me borner à cet égard à une ou

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deux observations sur cette visite qui n'a eu d'autres effet que de ranimer pour bien peu de temps le zèle des fidèles.

On sentait si bien que le véritable souverain de la prin^ cipauté n'était pas celui qiJii en portait le titre, surtout depuis que nous appartenions à la maison de Brandebourg, qu'à trois reprises seulement la principauté de Neuchâtel eut l'avantage de recevoir le prince-roi, et que chaque fois l'effet en fut parfaitement nul. J'indique pour mémoire la visite faite en 1814, après le traité de Paris. En 1823, Frédéric-Guillaume III passa à Neuchâtel en allant au congrès de Vérone, et le seul acte qui ait marqué sa présence fut Tabolition de la torture. En 1843 eufin, la visite du roi n'eut pour conséquence aucune amélioration administrative, aucun effet politique, aucune création utile. Si le roi eût été ou eût voulu être un souverain sérieux, au lieu de se promener de fàte en fête au travers des arcs de triomphe, il aurait dû passer son temps au sein du Conseil d'Etat, se faire rendre compte de la situation du pays, étudier les différentes questions qui avaient soulevé les habitants en 1831 et qui maintenaient une moitié de la population en état d'hostilité contre le gouvernement, s'assurer que le système financier reposait sur des bases équitables, vérifier si un contrôte sérieux était établi, examiner si les choix qui lui avaient été soumis pour les premières fonctions de la magistrature étaient judicieux. Quoique nous eussions une espèce^ de charte, le roi ne devait pas seulement régner, mais aussi gouverner, puisqu'il était là.

Dans plusieurs endroits où le prince s'arrêta, il y eut collation ou même banquet offert. Les jours suivants, la desserte fut portée dans les écoles et distribuée aux enfants, en leur disant que cela venait de leur bon roi, duquel ils devraient bien se souvenir. Lorsque les écoliers eurent fricoté ces restes, ce qui certes ne dut pas être long, il ne resta plus trace du passage d'un souverain

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qufo& représentait aux siyBts eomme le meiReur dies roi&, comme le père des Neuchftteloisl Je me trompe; il est resté des traces assez sensibles de ce passage : ce sont les énoime» frais qui ont été occasionnés pour le receToiîr royalement. La bourgeoisie de Neuchâtet entre autres a dmné un bal' qui a cotlté soixante mille francs. La caisse de If Etat a dû en dépenser pour le moins autant. En {goûtant ces dépenses à celles des communes et des partieu-^ lievs, oa arriverait, j'en suis sûr, à une somme de plusieuri^ centaines de mille francs. Une maison pénitentiaire dent le besoin se faisait sentir depuis si longtemps, aurait été construite avec les dépenses faites à cette occasion.

Le lendemain de l'arrivée de Frédéric*^uillaume IV, le Constitutionnel neucMielois paraissait en supplément imprimé en lettres d'or. Cette dépense était bien superflue et n'augmenta pas l'enthousiasme pour le roi. Mdme parmi les plus fougueux royalistes, je n'ai pas entendu une seule personne qui lui ait trouvé l'air intelligent; on s'accordait généralement à constater sa bonne mine et on admirait la facilité avec laquelle il vidait son verre de Champagne. Ce que j'en ai vu ressemblait tellement à une comédie, que c'était à prendre cette farce en pitié. En effet, chacun sait que ^et homme, qui paraissait assez ^ais, n'en é4iait pas moins un homme d'esprit. Combien n'ft-t-il pas dû gémir en servant de mannequin pour ex^ citer ks fidèles! D traversait ta foule dans sa voiture, au milieu des vivats que lui adressaient les fervents roya* listes ; un sourire forcé faisait grimacer sa figure ; il saluait de la tète à droite et à gauche, comme aurait pu le fiûre un automate. La reine avait l'air plus éveillé et semblait prendre plus de part à ce qui se passait autour d'elle. Pauvres princes, à quels ennuis ils se condamnent pour r^erl

Le Conseil d'Etat, qui ne cessait d'affirmer que le peuple neuchâtelois adorait son roi, avait pris ses précautions pour que partout le zèle se manifestàt-Toutefois, au milieu

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des cris de Vive le roi! qu'on prodiguait sur le passage du cortège royal, quelques cris discordants de Vive la Suisse! se faisaient entendre. Les courtisans neuchâtelois connaissaient parfaitement la portée de ces cris; mais les protestations qu'ils exprimaient étaient sans doute traduites dans un sens capable de tromper le prince. Cependant, malgré toutes les précautions, il put quelquefois s'apercevoir de la vérité. Lorsqu'il arriva à la Ghaux-de- Fonds, je ne sais quel personnage lui faisait remarquer l'empressement de la foule en lui disant : Sire, quel enthousiasme! — Il n'y en a pas, je m'y connais^ telle fut sa réponse.

Il y eut bien quelques mécomptes et quelques malentendus comiques au milieu de toutes ces fêtes. A Travers, le maire, M. Sandoz, complimenta le prince sous l'arc de triomphe construit à la porte de son château et lui rendit hommage pour le fief que sa famille tenait de la munificence royale. Mais Frédéric-Guillaume était tellement ennuyé, que pour toute réponse il demanda quelle distance il y avait jusqu'à Métiers. Le jour où le couple royal devait quitter la principauté, la reine avait pris les devants depuis le Locie, pendant que son époux allait visiter les bassins du Doub^ Le postillon, qui n'avait pas reçu une consigne en règle, s'arrêta devant la Fleur- de-Lys en vrai postillon qu'il était, pour changer de chevaux. Pendant l'opération, la reine fut très-aimable avec la seule personne qui fût présente, et lui demanda un œillet qu'elle tenait à la main. Les gros bonnets du royalisme, qui attendaient Sa Majesté à l'hôtel de ville, avertis de son arrivée, accoururent en hâte et sollicitèrent en vain la reine de descendre à l'hôtel de ville pour ac* cepter une collation et quelques présents. Celle-ci avait dépensé toutes ses grâces avec le particulier qui lui avait donné rœillet ; elle reçut sèchement le maire et sa suite, refusa leur invitation et passa outre sans s'arrêter. Dans la soirée du même jour, le roi arriva à la Chaux-de-Fonds.

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A l'hôtel de ville, on lui fit voir les produits de Tindustrie : c'était alors la grande mode des montreâ extra-plates. Il complimenta les fsibricants en disant que beaucoup de fabriques étrangères leur enviaient ces platitudes. Il y avait un carton dans lequel on lui pria de choisir une pièce ; mais dans la crainte sans doute de choisir la mauvaise, il prit le carton tout entier et le fit porter dans le caisson de la voiture, au grand ébahissement des spectateurs.

Cependant il ne pouvait pas se faire que les nombreuses pétitions remises au roi pendant son séjour restassent sans réponse. Il est évident pour moi qu'il n'en a pas examiné une seule et que le Conseil d'Etat, de concert avec Pfuel, fut chargé de répondre à toutes celles qui avaient été présentées. Aussitôt qu'une supplique quelconque lui était remise, le roi la transmettait au gouvernement. Les a-t-il redemandées ensuite? C'est peu probable. La plupart sollicitaient des allocations ou des grâces. Les allocations que les finances de l'Etat permettaient de faire furent accordées par le Conseil d'Etat lui-même au nom du roi; ce ne pouvait être bien considérable ; ainsi il a été alloué 12,000 Liv. pour la correction de l'Areuse. Quant aux grâces, elles furent nulles pour les délits politiques; les autres ne pouvaient avoir grand intérêt; je ne sais s'il en a été accordé.

Restait la pétition politique dont j'ai déjà parlé et qui était rédigée en termes respectueux et soumis. Ce fut Pfuel qui fit la réponse, datée de je ne sais plus quelle place forte des bords du Rhin. Un refus sec et net en était le fond. Il était honteux de donner à cette pièce une forme aussi arrogante. En effet, elle contenait ces mots : Je vous comteille de quitter un pays où vous ne savez pas vivre contents et heureux. Nos conservateurs d'aujourd'hui, qui arborent avec tant de bruit le drapeau de la nationalité neuchâteloise, royalistes alors, ne firent aucune protestation contre cette grossière insolence, envoyée par un gé-

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néral prussien, datée d^une forteresse prussienne et adressée à des Neuchàtelois tels que Jeanrenaud-Besson, Fritz Courvoisi«r, Théodore» Galame, Erhard Borel et F.-Etienne Petitpierre. Il faut dire toutefois qu'an moins certains magistrats neuch&telois en ont eu honte. M. Cionr-^ voisier, châtelain du Val-de-Tr»vers, chargé de remettre un exemplaire de cette réponse aux signataires de la juri* diction, ne lafesa pas que de manifester le sentiment qu'elle lui avait inspiré. Il est peut-être injuste d'accuser le général de Pfuel de la rédaction de cette pièce : une arrière-pensée qui n'est qu'un soupçon m'a toujours fsdt croire qu'elle était due à Favarger. Pendant dix-sept ans que nous avons entendu cet homme sans conviction exer^ eer sa faconde soit dans le Corps législatif, soit lorsqu'il remplissait ses fonctions d'avocat général, c'était toujours lui qui était chargé du rôle d'insolteur du parti libéral. A hii comme à Pfuel, si on eût pu répondre, on aurait dit à l'un : Vous pouvez être content et heureux sous le régime qui domine à Neuchàtel, vous à qui il procure un supplément de traitement de 10,000 Liv.( 14,000 fr.); à l'aiatre : Vous étiez républicain, vous vous êtes fait roya- Uste; pour récompense, vous avez reçu honneurs et gros profits, et lorsque vos prodigalités ont épuisé vos ressources, le roi vo«s donne de temps à autre 1000 louis pour payer vos dettes. Et c'est par de tels hommes que nous devions être brusquement éconduits et nargués.

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