‹ Mémoires politiquesChapitre 63 sur 106 · CHAPITRE LXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXVI

Quelques petits faits.

Avant de reprendre le récit des affaires fédérales, je dois compléter les renseignements sur ce qui se passait dans Tintérieur du canton. J'ai dit qu'en 1840 le gouvernement voulant punir la Chaux-de*Fonds de son peu de tristesse lors de la mort de Frédéric-Guillaume III, lui avait porté le coup le plus sensible en dissolvant la so* ciété des Armes Réunies. Des pétitions avaient été remises au roi aux fins d'obtenir le rétablissement de cette so^ dété. Comme dans ce moment déjà la Chaux-de-Fonds était la localité la plus importante par sa population et par son commerce, il était dangereux de la maintenir en état d'hostilité contre le gouvernement, d'autant plus qu'à chaque élection nouvelle la minorité libérale augmentait et qu'il avait fallu modifier la circonscription électorale pour que cette minorité ne devint pas majorité. Il importait donc de ramener cette ville dans le giron gouvernemental.

Dans les familles princières, depuis surtout que les révolutions ont mis en question l'utilité ou les droits de souveraineté de certaines dynasties, il est devenu de bonne politique de répartir les rôles entre les différents princes, afin d'en avoir un toujours tout prêt, quelle que soit la nature des événements qui puissent survenir. Ainsi le duc d'Orléans devait être le continuateur de la politique de Louis-Philippe ; le duc de Nemours manifesiait des opinions qui en devaient faire l'homme de cir-

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constance en cas d'un mouvement dans le sens aristocratique; si au contraire les idées étaient poussées vers les principes démocratiques, le duc d'Aumale était prêt à s'en faire l'exécuteur; le prince de Joinville devait plaire à ceux pour qui la grandeur de la France était le principal but de la politique. Dans toutes les familles régnantes, le même fait se présente.

Cette tradition devait plaire à (^hambrier, qui était le prince de fait de la petite monarchie neuchàteloise. Aussi prit-il soin d'employer celte tactique. Il fit nommer son fils maire de la Chaux-df»-Fonds, avec mission évidente de se populariser et de ramener cette localité à de meilleurs sentiments envers le gouvernement. Le nouveau maire vint en eflfet à la Ghaux-de-Fonds, en quelque sorte avec l'arrêté qui autorisait le rétablissement de la société des Armes-Réunies. Au premier tir que donna cette société après son rétablissement, le fils de Chambrier, muni d'un tablier vert, se distingua parmi les plus ardents tireurs. Afin de se rendre populaire, il donnait des dîners et allait bientôt passer pour un démocrate, tant on se laisse facilement éblouir par les prétendus sentiments des gens appartenant aux classes élevées. 11 est certain que plusieurs des patriotes de la Ghaux-de-Fonds s'étaient laissé prendre à cette glu, entre autras le docteur Dubois, qui était devenu l'ami du jeune maire.

Mais cette tentative devait échouer : Chambrier s'aperçut-il que la présence de son fils n'avait point d'effet sur l'opinion d'une population décidément républicaine, ou bien craignit-il que cette popularité n'opérât une transformation réelle dans les sentiments du jeune homme, c'est ce que chacun ignore. Il est certain qu'un jour le maire de la Ghaux-de-Fonds ne reparut plus, sans que personne pût en deviner le motif. L'absence de Chambrier fils, que l'on disait momentanée, devint définitive, au grand étonnement de ceux qui l'avaient connu et qui furent peu fiattés d'un départ qui ressemblait beaucoup à une fuite.

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Il fallait une fameuse dose de naïveté pour croire à la sincérité des sentiments exprimés par Chambrier pendant son séjour àlaChaux-de-Fonds. Fils d'un baron prussien, élevé dans les idées de supériorité des classes nobles, il ne pouvait pas vouloir se soustraire à la domination de ceux qui avaient fait de sa famille Tune des premières du canton ; il pouvait encore moins être un démocrate. Aussi, dès qu'il eut quitté la Chaux-de-Fonds, abandonna-t-il ses allures populaires et redevint-il ce qu'il était : un aristocrate sans mélange. Ainsi se termina cette comédie.

Un petit procès, qui a passé inaperçu pour la multitude des citoyens neuchâtelois, mais qui a cependant été remarqué des hommes d'affaires qui suivaient les séances du tribunal souverain, mérite d'être rappelé, parce qu'il est un signe des temps et marque à quel degré on cherchait à établir des distinctions entre les classes sociales et à relever les privilèges sociaux en faveur de la noblesse. Un certain boucher qui habitait Môtiers et s'appelait Georges Kircher, Allemand d'origine mais naturalisé Neuchâtelois, avait un vilain corbeau auquel il avait coupé les ailes afin qu'il ne pût s'enfuir. A un quart de lieue du village, se trouve encore la maison de campagne appelée le Marais appartenant à Sandoz Van den Bosch, où son propriétaire venait chaque année passer quelques semaines de la belle saison. Ses enfants avaient vu le corbeau, s'en étaient emparés et l'avaient transporté au Marais pour en faire leur jouet. Les bouchers sont en général gens peu courtois et ce n'était Georges Kircher qui aurait fait modifier ce jugement. Il n'aimait peut-être pas beaucoup sa femme, mais il adorait son corbeau. Lorsqu'il sut ce que celui-ci était devenu, il se rendit à la maison de campagne de Sandoz, où sa fureur s'exhala en termes plus ou moins grossiers. Sandoz Van den Bosch se sentit offensé dans sa dignité de noble, et porta plainte; Kircher fut condamné par la cour de justice du Val-de-Travers

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à trois jours et trois nuits de prison; mais il appela de ce jugement.

Aujourd'hui, les avocats royalistes et conservateurs réclament à grands cris la liberté de la défense, qu'il serait certes difficile de leur donner plus grande. Â cette époque, il y avait un seul avocat libéral, c'était Piaget; mais ni lui ni aucun de ceux du parti du gouvernement n'auraient voulu paraître à la barre du souverain tribunal pour contredire l'avocat général. Les personnes qui pour des motifs quelconques étaient condamnées à trois jours de prison se bornaient à produire dans l'instance suprême une pièce écrite qu'on appelait grief. L'avocat général répondait et écrasait de sa faconde le pauvre accusé qui se trouvait tout seul et tout penaud à la barre. Le système de défense qui faisait la base du grief de Kircher était fondé sur ce que celui-ci était un homme sans éducation qui s'était servi de termes peu respectueux sans doute, mais qu'il n'en connaissait pas d'autres et ne leur donnait pas la valeur offensante que leur attribuait un homme cultivé.

Favarger, l'homme à toutes mains, remplissait, outre beaucoup d'autres fonctions, celle d avocat général. H soutint que c'était le principe inverse qu'il fallait admettre et qu'un mot offensant était bien plus grave lorsqu'il était adressé à un homme de qualité; que Sandoz Van den Bosch étant noble, Kircher n'aurait dû s'approcher de lui qu'avec un plus grand respect.

Favarger, qui n'était qu'un intrus dans un gouvernement toujours composé de nobles, qui était arrivé là par son talent, dont on aurait peut-être pu se passer, mais qu'on ne voulait pas voir au service d'une autre cause, Favarger commettait à cette occasion une bassesse de plus. Certes Sandoz Van den Bosch était un brave homme, et en outre excellent musicien; lorsqu'il était jeune, il maniait trèsadroitement le fleuret ; mais à côté de ces talents rien ne le faisait remarquer comme un homme de qualité. Loin

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de là : son langage était commun et ne révélait nullement un esprit cultivé; aussi, lorsque Eircher fut comme de raison condamné, un avocat royaliste s'écria : /{ faut donc porter avec soi un qualitomètre afin de savoir sur quel ton on doit s^ adresser aux personnes que Von aborde!

Au surplus, Favarger devait être récompensé à son tour par la jeunesse dorée de Neuchâ^tel. Quelques jeunes gens dans la noblesse ou dans les familles y aboutissant, annonçaient des hommes capables et devant avoir du talent. On peut citer parmi eux Perrot, qui était ou allait devenir maire de Travers, et Lardy, maire des Ponts. Parmi cette jeunesse, Favarger était assez peu estimé, comme il Tétait d'ailleurs de la noblesse en général. A chaque occasion on lui faisait sentir que sa naissance aurait dû le confiner dans les rangs inférieurs de Tordre social et politique. Gela est si vrai qu'étant depuis plusieurs années président du département militaire, il devait passer les revues en frac noir. Comme il était très-apprécié de Pfuel, celui-ci lui fit donner un brevet de colonel afin qu'il pût figurer sur la place d'armes autrement qu'en bourgeois. Cela ne faisait pas l'affaire des grosses épaulettes de la noblesse neuchâteloise, qui consentaient bien à être sous ses ordres comme représentant le pouvoir civil, mais n'entendaient pas lui devoir obéissance dans la hiérarchie militaire. Lors de la première revue qu'il dut passer à Planeyse après réception de son brevet de colonel, tous les officiers d'état-major étaient réunis chez le colonel Meuron, à Colombier, décidés à ne pas paraître à la revue si Favarger se- montrait en uniforme, ce qui à leur grande joie n'eut pas lieu : Favarger se présenta en frac noir > comme précédemment, et le spectacle d'un scandale qui aurait mis à nu toutes les petitesses de ce monde-là fut épargné au public. Ce que le brevet de colonel et les épaulettes à graine d'épinards devinrent, personne n'en a été infonné. Comme toute cette affaire s'est

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passée entre quelques personnes le colonel -président du département militaire a gardé Taifront pour lui.

Il n'en pouvait pas être de même d'un autre fait où les mêmes sentiments d'hostilité se peignirent aussi, mais dont la publicité nécessitait une réparation. A la même époque, la société des Officiers suisses existait déjà et avait ses réunions et ses fêtes annuelles comme elle les a encore aujourd'hui. La réunion devait avoir lieu à Zurich, et le comité, au lieu de faire une invitation par la voie de feuilles publiques ou par lettres envoyées à tous les officiers, la fit parvenir à Tautonté militaire supérieure de chaque canton, avec prière do la transmettre aux différents officiers. Cette invitation était donc parvenue à Favarger. Les officiers du contingent étaient, à une ou deux exceptions près, des royalistes du plus beau noir, et le président du département militaire crut être dans la vérité en répondant, d'une manière assez sèche, qu'aucun des officiers neuchâtelois ne se rendrait à la fête de Zurich. Cette réponse fut livrée à la publicité des journaux pour faire voir quels étaient les sentiments fédéraux des officiers neuchâtelois, et VHelvétie, qui était aussi le journal de l'opposition, la publia comme d'autres.

J'ai déjà cité Frédéric Perrot comme faisant partie de la coterie de jeunes gens qui n'aimait pas Favarger. Lorsqu'il lut cet article, il fut saisi d'indignation et écrivit à VHelvétie une lettre ofi il laissait percer ce sentiment et déclarait que quant à lui il n'avait point reçu communication de l'invitation et qu'il avait lieu de croire que beaucoup d'autres officiers l'avaient également ignorée. Perrot commettait là une double faute : il se montrait irrespectueux envers son supérieur dans la hiérarchie civile et militaire, et il envoyait sa lettre à un journal qui faisait de l'opposition au gouvernement. Les gens appartenant à la noblesse, si hautains envers la plèbe républicaine, n'ont aucune indépendance de position et rarement celle de caractère : Perrot dut publier une rétractation envers

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Favarger, que le Constitutionnel neuchâtelois nous apporta quelques jours après. Favarger, qui dans Taitàire du corbeau plaidait en faveur du respect dû aux nobles, venait d'obtenir son payement en obligeant à son tour un représentant de la noblesse à s'bumilier devant lui.

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