CHAPITRE LXX Stookmar
Je ne puis passer sous silence une idée assez singulière qui s'était fait jour dans quelques esprits au moment de la mort de Frédéric-Guillaume III. Xavier Stockmar, le grand agitateur du Jura bernois, faisait partie du gouvernement de Berne, où il se posait en Jurassien plutôt qu'en Bernois et était sans cesse en lutte pour obtenir quelque concession ou quelque redressement en faveur de la contrée qu'il représentait, formée de Tancienne principauté ecclésiastique connue autrefois sous le nom d'évèché de Bâle. Cette contrée avait pas^é aux mains de la France en 1793, puis en 1814 elle avait été donnée aux Excellences de Berne en compensation du pays de Vaud et de TÀrgovie perdus en 1798. Le passage du régime impérial au régime bernois avait d'abord été un soulagement pour les populations jurassiennes, en raison surtout de Tabolition de la conscription et de la réduction considérable des impôts. Jusqu'en 1830, le Jura était en quelque sorte un pays sujet, subissant la loi d'un maître sans regarder si celui-ci établissait une égalité équitable entre les populations qui lui étaient soumises. Cependant la différence de langue et celle de religion n'étaient pas de nature à fondre en un tout homogène des éléments si divers.
L'aristocratie de Berne était puissante ; lorsqu'en 1830, les libéraux de la partie allemande songèrent à la renverser, ils comprirent que l'appui de la partie française leur était nécessaire, et Stockmar n'eut pas de peine à amener
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celle-ci à tenter contre Berne un mouvement qui n'aurait pas réussi sans elle.
La révolution bernoise à peine terminée, le Jura s'aperçut des inégalités qui existaient entre Tancien pays et lui- La vie en commun et l'accord avaient été faciles sous une aristocratie qui se faisait craindre ; mais dès qu'on fut libre de part et d'autre, le plus fort devait nécessairement se donner la part du lion. Stockmar et la députation jurassienne se plaignaient sans cesse, quelquefois à tort, mais souvent avec raison, du peu d'avantages accordés au Jura. En 1840, les choses en étaient arrivées au point que Stockmar, dont l'influence était considérable, songea sérieusement à séparer le Jura du canton de Berne et tenta des démarches dans ce sens. Malheureusement pour la cause qu'il entreprenait, il crut devoir rechercher l'appui du clergé catholique, qui, par principe, était adversaire de la partie allemande toute protestante. Mais tout en demandant le concours des prêtres, Stockmar ne voulait pas mettre le Jura entre leurs mains. Il sentait d'ailleurs que cette séparation ne pourrait jamais être consentie par l'ancien canton, qui restait encore le plus grand de la Confédération, s'il ne devait plus avoir qu'une demi- voix au sein de la Diète. C'est alors qu'il imagina de former un canton de la principauté de Neuchfttel et du Jura bernois réunis. L'idée était plus ingénieuse que sérieuse, car c'était se créer des difficultés à plaisir que de songer à une pareille entreprise.
Il y avait alors dans le canton de Neuchâtel des patriotes qui, si j'en juge par moi-même, auraient accepté toute combinaison qui les aurait débarrassés du roi de Prusse et de l'aristocratie de Neuchâtel ; mais il n'y avait nul parti ayant des vues, un plan, des moyens. Les patriotes avaient des aspirations, et ils attendaient qu'un miracle vint combler leurs vœux. Aussi Stockmar, en adroit poHtique qu'il était, s'aperçut bientôt de l'jmpossibihté de traiter et de s'entendre avec des gens qui ne
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savaient pas même se concerter entre eux pour faire Une opposition sérieuse à un gouvernement qu'ils détestaient. Il vint à la Chaux-de-Fonds, s'adressa à Célestin Nicolet et à Justin Billon, leur fit part de ses vues, et les choses en restèrent là. Il s'était d'ailleurs adressé à des hommes qui n'avaient pas bougé en 1881 et qui n'étaient pas gens à se compromettre en 1840.
. Cependant l'alliance de Stockmar avec les prêtres devait nuire à sa cause : les Jurassiens se divisèrent, et les manœuvres de leur chef furent découvertes. Un décret du Grand Conseil révoqua Stockmar de ses fonctions de conseiller d'Etat; décrété de prise de corpç, il dut quitter la Suisse pour quelques années.
A cette époque d'ailleurs le moment n'était pas bien choisi pour amener un changement politique dans le canton de Neuchâtel. La révolution française de février fûtelle arrivée brusquement en 1840 comme cela a eu lieu en 1848, qu'elle n'aurait pas trouvé le peuple neuchâtelois prêt à en profiter. Il fallait le mouvement provoqué par les affaires fédérales pour ramener chez les patriotes un peu d'esprit public et de dévouement. Je crois devoir maintenant reprendre le récit des événements suisses, suspendu au moment où la contre-révolution qui venait d'avoir lieu à Zurich semblait devoir donner raison à la politique ourdie depuis tantôt dix années par le gouvernement de Neuchâtel.
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