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CHAPITRE LXXI La réaction ultramontaine

La contre-révolution de Zurich n'avait pas eu immédiatement des imitateurs en Suisse; en 1840, au contraire, les cantons du Valais et du Tessin passèrent carrément dans les rangs des cantons radicaux, à la suite de mouvemients politiques violents et de conflits armés. Mais ces deux voix étaient plus que compensées par les changements survenus à Fribourg et à Lucerne. Le premier de ces cantons, qui avait fait sa révolution en 1881, ne pouvait rester longtemps sous la direction d'hommes aux idées libérales. De toute ancienneté, le fanatisme religieux a exercé sur les campagnards fribourgeois une puissance contre laquelle les idées nouvelles n'ont eu aucun effet. En 1818, le gouvernement patricien avait appelé les Jésuites et facilité la f<>ndation de leur collège, qui plus tard acquit une grande célébrité. Une fois installés, ces Pères accaparèrent Tinstruction publique et augmentèrent leur prépondérance par Tinfluence qu'ils avaient sur Tévèque lui-même. C'étaient des adversaires redoutables pour le gouvernement de 1831 ; mais celui-ci n'osa pas les inquiéter, parce que leur institut comptait ses pensionnaires par centaines, ce qui faisait vivre le petit commerce de la ville. On s'imagine facilement ce qu'il advint d'une situation pareille. Le gouvernement démocratique qui en 1830 avait renversé le palriciat par un coup de main, ayant contre lui les couvents, parmi lesquels le puissant établissement des Jésuites, l'évêque, aussi bien que tout le

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petit clergé, devait être vaincu par les armes mêmes qu'il fournissait à ses adversaires. Le Grand Conseil se renouvelait par tiers à des époques périodiques; les premières votations n*amenèrent pas de changements notables; mais, au bout de quelques années, les élections donnèrent une majorité aux conservateurs, et la ligue de Sarnen, qui n'avait été dissoute que sur le papier, après s'être renforcée de la voix de Zuricli, put encore compter sur celle do Fribourg. Lucerne et Zoug, cantons tout catholiques, subirent des modifications analogues et vinrent grossir les rangs de l'opposition. Telle était la situation politique pendant la session de la Diète de 1840. On pouvait remarquer déjà que la réaction prenait un caractère religieux et que Tultramontanisme organisait en Suisse une campagne contre les libertés conquises en 1830 et 1831.

Un homme qui acquit en peu de temps une grande célébrité habitait alors Lucerne : c'était un réfugié allemand nommé Siegwart. Ses talents l'avaient fait remarquer des libéraux lucernois, qui étaient alors au pouvoir. Ils donnèrent à Siegwart la bourgeoisie lucernoise et suisse et le poussèrent aux affaires, auxquelles ce nouveau citoyen prit une part active dans le sens libéral. Plus tard, Siegwart s'allia à une famille MuUer, d'Altorf ; cel^e circonstance, jointe au changement politique du canton de Lucerne, déteimina chez le protégé des libéraux une volte-face complète : il devint le chef du parti ultiamontain suisse et Tâme de toutes les intrigues qui peu d'années après mirent les armes à la main des partis et la Suisse à deux doigts de sa perte.

La réaction ultramontaine était en trop bonne voie pour s'arrêter dans ses entreprises; tous les cantons catholiques étaient en agitation. Au Tessin, une colonne armée, préparée sur le sol lombard et favorisée par l'Autriche, avait tenté uae att^uiue contre le gouvernement et avait été défaite. L'avocat Nessi, l'un des chefs cette entreprise, fut arrêté et fusillé.

Quoique les radicaux du Valais eussent, en 1840, remporté une victoire qui leur avait assuré le pouvoir? ils n'en jouissaient pas tranquillement, et pendant plusieurs années ce canton fut livré à des troubles incessants. A Soleure, une tentative violente avait été organisée contre le gouvernement ; mais celui-ci, averti à temps, put metire la main sur les meneurs. Enfin le canton d'Argovie devait subir la secousse la plus forte et jeter la pomme de discorde qui fut Toccasion d'une lutte de sept années.

Le canton d'Argovie se composait des derniers laml^eaux qu avait possédés la maison d'Autriche sur le so! de THelvélie; ceux-ci étaient tombés partie entre les mains de la ville de Berne, partie entre celles des Confédérés. Après que la Réformation eut causé les dissensions religieuses en Suisse, les cantons qui se succédaient dans l'administration ou plutôt dans Texploitation des bailliages communs exercèrent alternativement leur influence dans le sens de la confassion à laquelle ils appartenaient. Lfi partie placée sous la domination bernoise était devenue entièrement prolestante ; celle qui formait les bailliages communs était restée catholique. On comprend qu'une pareille situation donnât lieu ft des conflits incessants et amenât plus d'une fois les Confédérés à prendre les armes, autant pour conserver ou étendre leur domination que pour défendre leur foi. Cela dura jusqu'en 1712, où la batîiille de Vilmergen amena le partage qui subsista jusqu'à l'avènement de la république helvétique.

Les luttes religieuses excitent d'autant plus le zèle, qu'elles dérivent d'un sentiment humain qui porte à s'attacher toujours davantage aux objets dont la jouissance est contestée. Aussi la partie catholique de l'Argovie a-t-elle, plus qu'aucune autre contrée de la Suisse, conservé son fanatisme jusqu'à nos jours. Lorsqu'en 1803 l'acte de médiation constitua terrilorialement le canton

d'Argovie, et lorsqu'en 1814 les cantons suisses acquirent une indépendance plus grande encore, celui d'Argovie, qui se trouvait formé des bailliages bernois et des bailliages libres, fit deux parts égales de l'influence politique en donnant à chacune des confessions un nombre égal de représentants au Grand Conseil. Cette disposition fut même conservée dans la Constitution issue de la révolution de 1830. Mais la partie catholique, qui contenait un certain nombre de couvents jouissant d'une fortune s'élevant à plusieurs millions, subissait Tinfluence des moines, qui exerçaient ainsi une véritable souveraineté. A plusieurs reprises, le gouvernement d'Argovie avait vu sa marche entravée par les difficultés que suscitaient les conventuels. C'était une lutte perpétuelle entre le pouvoir politique et le pouvoir clérical des bailliages libres. Le gouvernement avait maintes fois cherché à se débarrasser de cet obstacle en interdisant l'admission des novices, en donnant aux couvents des gérants de leurs biens. Ces corporations, qui se trouvaient au bénéfice d'un article spécial du Pacte fédéral, avaient saisi la Diète des difficultés qu'elles avaient avec le gouvernement et demandaient qu'en vertu de l'art. 12 du Pacte, les mesures prises contre elles fussent révoquées. La Diète, dont la constitution était telle que rien ne pouvait résulter de ses délibérations, n'avait à cette occasion comme en beaucoup d'autres, rien fait du tout.

Cependant, la majorité du peuple argovien, qui était libérale, fatiguée de cette lutte, fit décréter une révision de la Constitution qui eut lieu vers la fin de l'année 1840, et dans laquelle la représentation proportionnelle au Grand Conseil fut introduite, ce qui mettait la partie catholique en minorité évidente. Comme cette fraction du pays nommait quelquesdéputéslibéraux, les modifications constitutionnelles portaient un coup fatal à l'influence cléricale et surtout à celle des moines. Lorsque la nouvelle Constitution fut soumise au peuple, les couvents firent des

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efforts considérables pour la faire rejeter ; mais malgré les menaces du confessionnal et l'argent des religieux, la Constitution fut adoptée et obtint même un certain nombre de voix dans les bailliages libres. Ce vote fut le signal dune levée de boucliers et d'une tentative armée pour renverser le gouvernement ; mais celui-ci réunit les bataillons ressortissant à la partie protestante, marcha contre les insurgés et les atteignit dans les champs de Vilmergen. Les catholiques battus se dispersèrent d'autant plus facilement que des bataillons bernois arrivaient au secours du gouvernement et se mettaient à la disposition du commandant en chef des troupes argo viennes.

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