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CHAPITRE LXXV Les Jésuites

n était Jifficile que des conséquences rigoureuses pussent résulter des réunions de la Diète, oh chaque député était tenu de voter selon les instructions qu'il avait reçues et conformément aux décisions prises par des Grands Conseils cantonaux, décisions qui n'étaient pas toujours propres à aplanir les difîQcultés.

La majorité de la Diète ayant déclaré que le décret du gouvernement argovien était contraire au Pacte, il semblerait que ce gouvernement n'eût plus qu'à s'incliner devant un pareil jugement. Toutefois, bon nombre de cantons qui avaient exprimé leur avis dans ce sens, n'entendaient pas contraindre par la force Ârgovie à revenir sur sa décision. Leur but était de donner à la fois satisfaction au gouvernement argovien et aux cantons catholiques en provoquant le rétablissement de certains couvents. C'est pour satisfaire ces cantons, que le décret du 19 juillet 1841, rétablissant trois couvents de femmes, avait été décidé. Cette concession, insignifiante au fond, avait satisfait quelques cantons, ce qui porta à onze le nombre de ceux favorables au gouvernement d'Argovie, soit juste la moitié des voix que comportait l'ensemble de la Diète. Il suffisait d'en acquérir une seule pour obtenir la majorité. Ce fut Saint-Gall qui la donna. Ce canton était depuis longtemps tellement partagé d'opinions, que les partis se neutralisaient et finissaient par n'être plus comptés ni l'un ni l'autre dans les affaires fédérales. Il

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▼enaît enfin de donner pour instraetion à son député d'exiger d'Argovie de nouvelles concessions, avec Tautorisation de s'en contenter. Argovie, voyant Taffiiire si près d'aboutir, avait, pendant la réunion même de la Diète, assemblé son Orand Conseil et décrété le rétablissement du quatrième couvent de femmes. L'affiiîre ayant été reprise en Diète le 31 juillet 1843, la majorité réglementaire de douze voix s^était déclarée satisfaite et avait voté la sortie de cette fatale question de son recès.

On se ferait une bien fausse idée du parti ultramontain si Ion pensait qu'il fût capable d'accepter une défaite pareille. Siegwart-MuUer, le cbef politique de ce parti, n'était pas homme à s'incliner ainsi devant^ une décision réglementaire. Changeant de tactique, il donna l'alarme au nom des intérêts catholiques menacés. Ce n'était plus maintenant du rétablissementdes couvents qu'il s'agissait, mais bien des tendances des protestants à opprimer les catholiques. La question fut reportée sur Tordre du jour de la Diète au moyen de protestations émanant des cantons d'Uri, Schwytz, Unterwald, Zoug, Lucerne et Fribourg, srmtenus par Bâle-VilIe et Neuchâtel. C'était d'autant moins le moment pour eux d'abandonner cette question, qu'ils espéraient ramener à eux, par des intrigues quelconques, les cantons de Soleure, Tessin et Valais. Dans les deux premiers, les tentatives de réaction furent vaines ; mais il iven fut pas ainsi du Valais. Le mouvement de 1850, qui avait mis les libéraux du Bas- Valais aux affaires n'avait pas eu d'heureux effets. Le Haut- Valais avait repris la prépondérance, et dans le cours de quatre années les partis en étaient venus plusieurs fois aux mains. Au mois de mai 1844, les Haut-Valaisans, maîtres du gouvernement et du chef-lieu, furent attaqués par les Bas -Valaisans. Le gouvernement réclama l'assistance fédérale et le Directoire voulut bien l'accorder, mais Vaud et Berne, chargés de fournir les troupes, refusèrent. Le Directoire envoya un commissaire-

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fédéral à Sion. G«kii-€i redoima du cœur au gouYorne* ment : twt le Haut-Valais reprit les armes et réunit une troupe a986B totla dans une des nombreuses vallées qui embranchent sur la grande et se jouent à elle dans le Bas- Valais aiême, à un endroit appelé te Trient. Les Bas» Viy[aJsaii9i repousses à Sion, se trouvèrent à leur retour en faee de cette troupe qui leur coupait la retraite et an fit une véritable boucherie. Cette malheureuse affaire pro*cura au commissaire fédéral nommé Bernard Meyer, le surnom de BM-Bàhny (Bernard-du-Sang),et à Talliance oltramontaine une voix de plus.

Depuis que Tinfluence cléricale jointe au contreH^oup produit par les événements de Zurich, avait amené par la voie régulière des élections un gouvernement ultramontain & JLucerne, celui-ci avait fait modifier la Constitution du canton dans le sens le plus intolérant : le culte protestant y était interdit ; le Lucernois qui embrassait la Réforme perdait sa nationalité, et le reste à Tavenant. Sous l'influence du confessionnal, elle avait été ratifiée par le peuple ; mais cette acceptation ne paraissant pas suffisante, elle fïit encore portée à Rome pour que le pape voulût bien lui donner son approbation. On croyait être certain qu'il la donnerait ; cependant elle ne fut pas absolue ; Grégoire XVI fit déclarer qu'ilapprouvait cette Constitution en attendant mieux. Si Lucerne eût été un simple canton, cette tendance à tout livrer aux prêtres aurait pu en quelque sorte être tolérée sans grand danger pour le reste de la Suisse ; mais Lucerne était en outre Tun des trois Vorort, c'est-à-dire Tun des trois cantons dont le gouvernement avait pendant deux ans sur six la direction des affaires de la Confédération en Tabsence de la Diète. On avait pu constater en 1844, lors des troubles du Valais, que son intervention en qualité de Directoire iédéral avait été fatale aux libéraux du Bae^Valais. On frémissait en Suisse à Tidée que ce gouvernement, qui n'avait pas assez de bassesses pour le pape et les prêtres, allait jouir d'une

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prépondéranee aussi coDaidéfable que oéUe que domiaii la position de canton Vorort. Ce fut bien pis eoaore locsque le gouyernement lucemois soumit au Grand Conseil un décret appelant Tordre des Jésuites à la direction de renseignement supérieur dans le canton*

Cette célèbre société de Jésus n'en était pas i son début en Suisse. Elle possédait des établissemente d'instruction à Fribourg, à Estavayer, à Sion, à Brigue et à Schwytz* Chacun pouvait remarquer le trouble qu'elle avait apportée dans les cantons où elle était installée. Que seraitce lorsque, implantée à Lucerue, elle pourrait exercer sa ftcheuse influence et surtout son intoléranae sur la Suisse entière par Tentremise d'un canton directeur qu'elle aurait en quelque sorte à sa disposition ! D^à préoccupé des conséquences que la présence de cette société avait eues pour quelques cantons, Ârgovie avait proposé à la Diète ordiaaire de 1844, qu'en vertu des pouvoirs que l'article 8 du Pacte donnait à cette assemblée pour la sûreté intérieure et extérieure de la Confédération, il fitt pris un arrêté d'expulsion des Jésuites du terriicHre delà Confédération. Cette proposition n'avait réuni qu'un très-petit nombre de voix ; mais la question était poséa Comme nous l'avons vu, la lutle s'engageait chaudement; à la proposition d'Argovie, Lucerne répondait par l'appel des Jésuites dans Tun des cantons directeurs. Cependant on conservait l'espoir que les choses n'arriveraient pas à la dernière extrémité. D'après la Constitution de Lucerne» le veto du peuple était réservé pour les lois et les mesures d'un certain ordre et on avait cru que le peuple luoernoia, qui connaissait la gravité de la questioui opposerait son veto négatif au décret d'appel des Jésuites ; mais le gouvernement de Lucerne n'avait pas attendu l'arrivée de ces Pères pour mettre leurs procédés à exécution. La votation eut lieu au mois de décembre 1844, dans de telles conditions qu'elles ne pouvaient laisser subsister au cun doute sur leur résultat. Le recensement des éiecteuris

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aysudt été fait, on compta comme acceptants tous ceux qui n'avaient pas paru à la votation. De cette manière, les malades, les absents, les vieillards et les indifférents furent rangés du côté des acceptants. Si on veut se faire une idée de l'importance que ces abstentions peuvent avoir, il suffit de jeter un coup d'œil sur ce qui s'est passé à Neuchâtel en 1868 : le recensement des électeurs avait donné un chiffre de dix-sept mille au mois de janvier ou février; aux mois de juillet et djaoût, lors du vote d'une Constitution qui agitait fortement les esprits, à peine onze mille électeurs prirent part à la votation. Avec un pareil système, aucune défaite n'est à craindre.

Cependant l'appel des Jésuites, dès lors irrévocable par la votation du peuple lucernois, ne devait pas s'exécuter sans trouble. Aussitôt le résultat connu, des corps francs se formèrent dans les cantons d'Argovie, de Bâle-Campagne, de Soleure, et, se joignant aux Lucernois qui faisaient opposition au gouvernement, ils marchèrent sur Luceme. Les troupes que le gouvernement avait réunies à la hâte attendirent la colonne au pont de TEmme, à une demi-lieue en avant de Lucerne, et battirent les corps francs, qui se retirèrent en désordre sur Zofingue.

Cette tentative malheureuse eut pourtant un avantage assez considérable. Elle fit constater par la Suisse entière le danger d'une mesure aussi grave que celle de placer un canton directeur sous Tinfluence d'une société i*eligieuse dont la fondation avait pour but la destruction du protestantisme, danger si vivement senti par le peuple, qu'il avait recouru aux armes pour l'éviter. Chaque citoyen, chaque magistrat suisse avait la conviction que si les corps francs n'étaient qu'en nombre très-restreint, des centaines de mille citoyens les accompagnaient de leurs vœux; d autre part, les cantons qui formatent désormais une Ugue sous l'influence et la direction de Lucerne, s'écriaient qu'on en voulait à leur foi et à leurs croyances, que c'étaient les protestants qui voulaient opprimer les catho-

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liques. Ils parlaient déjà alors de se séparer de Talliance et de former une confédération à part Cet état des esprits donnait à la proposition d'expulsion des Jésuites un caractère tout particulier, et plusieurs cantons importants s'étaient joints aux quelques voix que cette question avait réunies en 1844. La Diète allait être saisie d'une manière sérieuse de cette question.

Quoique le canton de Vaud n'eût pas fourni un seul homme pour former les corps francs, le peuple était aussi agité que partout ailleurs. Le Grand Conseil s'assembla vers le milieu de février 1845 pour discuter la proposition d'Argovie. Une pétition de citoyens vaudois demandant l'expulsion des Jésuites, avait été revêtue de trente-deux mille signatures. Malgré cette manifestation, le gouvernement se retranchant derrière la souveraineté cantonale, proposa au Grand Conseil le rejet de la propo* sition. Ce gouvernement était depuis 1831 tombé dans un doctrinarisme exagéré, les sectes dissidentes qu'il protégeait évidemment froissaient depuis longtemps le sentiment populaire, et il s'était montré méticuleux dans toutes les questions fédérales, ne voulant donner ni tort ni raison à Argovie au sujet des couvents. Dans cette situation, mépriser une manifestation de trente-deux mille citoyens était jouer un gros jeu. Aussi, dès que Ton apprit qu'il persistait, des milliers de citoyens arrivèrent à Lausanne et envahirent la ville. Le Grand Conseil adopta néanmoins le préavis du Conseil d'Etat, mais tempéra ce vote en chargeant Druey, qui avait une opinion contraire, de l'exprimer en Diète. Le gouvernement avait convoqué des milices pour le maintien de Tordre ; mais au fur et à mesure que les soldats entraient en ville, ils étaient désarmés et allaient ensuite grossir les groupes des mécontents. EnHn dans la soirée du 14 février, une grande assemblée populaire se forma sur la promenade de Montbenon ; une échelle dressée contre un arbre servit de tribune où les orateurs se succédèrent. On demanda au

Grand Conseil et au Conseil d'Etat de démissioiiner. Ceuxci ne se firent pas trop prier, et une nouvelle révolution était accomplie en Suisse. L'important canton de Vaud appartint désormais à ropinion radicale la plus avancée, sous la direction de Druey, Tun des magistrats les plus capables qui aient gouverné en Suisse.

A Neuchâtel même, la résolution de Luoerne avait ému les populations, qui pourtant n'avaient guère Tbabitude de peser sur le gouvernement. Lorsque tous lee cantons étaient agités, quelques-uns même troublés par cette question, le Corps législatif fut réuni pour donner des instructions aux députés à l'occasion d'une Diète qui devait se tenir au mois de mars 1845, et dans laquelle le question des Jésuites était la principale. À l'ouverture de cette session, le gouvernement mit une certaine ostentation à proclamer que la principauté vivait dans une tranquillité parfaite, lorsque tout autour d'elle était dans une profonde agitation. Le gouvernement se sentait soutenu par toute la diplomatie étrangère, qui, au moindre mouvement dans l'intérieur du canton, pèserait sur la Suisse radicale elle-même pour Tobliger à le réprimer; cette assurance lui donnait une grande sécurité. Si à cette époque une pression intérieure eût été capable de réagir sur le gouvernement, celui-ci aurait certes dû céder ; mais les royalistes n'ignoraient pas que si on attaquait la politique du gouvernement on affaiblissait en même temps le principe monarchique auquel ils tenaient parnlessus tout ; les patriotes, de leur côté, étaient certains que toute manifestation serait étouffée par la Confédération elle-^nème. Le gouvernement persévérait donc tranquillement dans sa politique et soutenait, malgré le sentiment populaire, les couvents et les Jésuites. Toutefois une pétition qui réunit deux mille signatures priait le Corps l^slatif de joindre Neuchâtel aux cantons qui volaient l'expulsion des Jésuites. Cette pétition, qui n'avait aucun caractère hostile au principe du gouvernement, était rédigée dans un sens uni-

quement protestant. Les dangers que présentait en Suisse et au siège même de la Diète la présence d'un ordre religieux tel que celui des Jésuites, connu par son hostilité au protestantisme et par les divisions qu'il suscitait partout où il pouvait exercer quelque influence, étaient le motif invoqué par les pétitionnaires. Le Corps législatif comprit bien dans quelle position fâcheuse il se plaçait en mettant le canton de Neuchâtel au nombre des cantons qui patronnaient les Jésuites; aussi, tout en donnant pour instruction aux députés d'écarter la proposition d'expulsion, crut-il devoir voter une espèce de profession de foi religieuse par laquelle il déclarait que malgré son vote tout politique, qui Tobligeait à respecter la souveraineté cantonale, il maintenait les principes de la confession protestante.

Frédéric de Rougemont, tout royaliste qu'il fàt, voulut se séparer dans cette occasion de la politique du gouvernement et demanda que le Corps législatif témoignât au moins par un vote tout le regret qu'il éprouvait de voir un canton aussi important que Lucerne confier l'enseignement aux Pères Jésuites.

Mais ces avertissements furent stériles : notre gouvernement mit une certaine ostentation à soutenir les menées tdtramontaines, certain que l'appui d'une puissance comme la Prusse suffisait pour intimider la Confédération, quand surtout il avait au sein de celle-ci des alliés tels que les sept cantons actuellement favorables à l'uUramontanisme et dont il cherchait à augmenter le nombre en favorisant autant que possible la réaction dans toutes ses tentatives.

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