CHAPITRE LXXV
Les Corps francs.
Cependant, si la solation des questions reli^euses n'était pas près d'être effectuée, elle tendait du moins à s'éclaircir. Â mesure que la lutte se prolongeait, chaque canton prenait sa place. D'un côté, se trouvaient les cantons ullramontains de Lucerne, Uri, Schwytz, Unterwald, Zoug, Fribourg et Valais, auxquels se joignaient par sympathie politique Neuchàtel, Bâle-ville et Appenzell-Extérieur ; de l'autre, Berne, Glaris, Grisons, Soleure, Argovie, Thurgovie, Tessin, Schaflfhouse et Vaud. Restaient trois cantons qui ne s'étaient pas encore prononcés : Zurich, qui commençait à se purger de l'élément conservateur devenu prépondérant à la suite de la contrerévolution du 6 septembre 1839 ; Saint-Gall, qui partagé en deux fractions parfaitement égales dans son Grand Conseil, se trouvait ainsi complètement neutralisé, et Genève, dont la politique s'attachait au doctrinarisme et qui, pour ne rien faire, se retranchait derrière la souveraineté cantonale.
Telle était la situation au commencement de mars 1845, époque oh s'ouvrit à Zurich une Diète extraordinaire dans laquelle les deux principaux objets à l'ordre du jour étaient les mesures contre les corps francs réclamées par Lucerne et la question des Jésuites soulevée depuis un an par Argovie. La question des couvents, écartée du recès par deux votations successives de la Diète, y était rentrée par les pétitions des conventuels dispersés et par les
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réclamations des cantons ultramontains, qui n'abandonnaient pas ainsi la partie ; cependant cette troisième question était reléguée à Tarrière-plan depuis que ceUe des Jésuiles avait été posée.
Le résultat complètement nul de cette Diète ne servit qu'à faire constater la profonde division qui existait entre les deux partis. Lucerne réclamait d^s garanties contre le retour des bandes de corps francs qui, parties de Bâle-Cainpagne et d'Argovie, avaient menacé son «cxisteaee. G^ cantons étaient assez embarrassés de leur rôle, car nonseulement leurs gouvernements n'avaient pas empècbéle départ des hommes composant les corps francs, mais au moment même de la discussion à la Diète, il se formait une nouvelle expédition pour venger la {««laière. La question des Jésuites ne tat pas juon plus résolue ; la Diète se sépara sans rien conclure et attendit des événements une solution qu'elle n'avait pas le pouvoir d'ammer elle-même.
En effet, la question des Jésuites avait tellement surexcité les populations, que nous avons vu le canton de Vaud faire une révolutiotn pour procurer un vote de plus au parti de Texpulsion, et que d'autre part il se préparait dans les cantons qui entouraient Lucerne une nouvelle expédition armée avec Taïq^ui évident des gouvernements de Beme^ Soleure, Ârgovie et Bàle-Gampagne. Elle était annoncée d'avance; das prookamations appelaient le» citoyens à y prendre part, sans qu'aucune mesure y mit obstacle. Au moment du départ, tes arsenaux des différents gouvernements furent assaillis; les employés eurent Tair de céder à la force, et de cette manière l'expédition fut pourvue d'armes, de munitions et d'artillerie.
Le 30 mars, environ huit mille honunes se trouvèrent réunis à Zofingue. sous le commandement d'ofSiciefs de rétat-major fédéral. Ulrich Ochsenbein avait le commandement en chef. Ce qui donnaU un caractère sérieux à cette entreprise, c'est qu'elle n'était point exécutée par des gens
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sans aveu, comme cela n'arrive que trop souvent en pareils cas; au contraire, Télîte de la société y avait pris part : des avocats^ des n^ociants, des propriétaires, tous gens bien placés et ne cherchant nullement les aventures, mais poussés par leurs sentiments patriotiques et par le noble but d'affranchir la patrie d'un immense danger.
Ces préparatifs n'avaient pu être faits d'une manière tellement secrète que ie canton menacé ne s'en fût aperçu. Le gouvernement de Lucerne était si peu surpris, que depuis longtemps il se préparait à la défense, n avait fait revenir de Naples son compatriote le général de Sonnenberg, que le roi Bomba avait d'autant plus volontiers autorisé qu'il s'agissait de soutenir les Jésuites.
L'expédition des corps francs, partie de Zofingue dans la nuit du 30 au 31 mars 1845, mit la journée entière à traverser le canton dans sa plus grande longueur, et pendant que le général Sonnenberg faisait une excursion à sa rencontre, elle arriva devant la ville etcampasur le Gûtsch hauteur qui la domine. La consternation régnait aussi bien parmi les habitants qu'au siège du gouverûement; à la moindre manifestation faite le soir même, le gouvernement se serait retiré et la question des Jésuites eût été jugée. Le commandant en chef voulaiilancer quelques projectiles sur la ville dont on connaissait les dispositions ; mais le docteur Steiger, qui était le chef civil de l'exp^ition, s'opposa à cet acte qui compromettrait le parti, et l'attaque contre la ville fut renvoyée au lendemain.
Le lendemain il était trop tard : pendant la nuit, les troupes étaient revenues à portée; le gouvernement avait réclamé des secours des cantons du lac; un bateau à vapeur les avait amenés en hâte, et les corps francs, loin de prendre l'offensive, furent attaqués eux-mêmes et durent battre en retraite. Celle-ci fut désastreuse : les paysans armés attendaient les corps francs au retour, entre autres au village d'Essholzmatt, où ils arrivaient à la débandade et harassés; on les tuait les uns après les autres au
passage. Un grand nombre d entre eux farent faits pri- BDiuûers.
Âa moment du départ des corps francs, le Directoire fédérai, qui était à Zurich, prit des mesures pour s'y opposer; mais il n'arriva pas même à temps pour recueillir les fuyards. La Diète fut immédiatement convoquée et se réunit le 5 avril ; mais si les ultramontains avaient obtenu une victoire sur les corps francs, il avaient fjBût une perte politique sensible. Le canton de Zurich, dont la population est instruite, intelligente et travailleuse, ne pouvait pas rester dans une position intermédiaire entre les partis et encore moins suivre, sous le nom de conservatisme, la bannière des ultramontains que portait Sieg- -wart Muller. Le jour même où les corps francs étaient 4^iûts dans ie canton de Luceme, une élection avait lieu dans celui de Zurich pour remplacer trois conseillers d*Etat; trois radicaux furent nommés, ce qui donna la majorité au parti libéral et une voix de plus en faveur de l'expulsion des Jésuites ; le nombre en était donc porté à «dix plus deux demies.
La Diète du mois de mars avait été présidée par un conservateur zuricois; celle du 5 avril s'ouvrit sous la présidence d'un radical, le docteur Furrer, qui a joué un fêle si considérable depuis la nouvelle Constitution fédéirale. La victoire que Luceme venait de remporter donnait à ses députés le haut du pavé; ceux-ci furent arrogants, fiurtout à regard des cantons d'où les corps francs étaient partis, et ces derniers étaient naturellement assez embarrassés de leur position. La Diète confirma les mesures Tptïses par le Directoire, maintint sur pied pendant quelques jours les troupes qu'il avait appelées et ordonna que les cantons auraient l'obligation de proclamer des lois contre de nouvelles entreprise telles que les deux dont Lucerne avait failli être victime, puis elle se sépara de nouveau, laissant les esprits de plus en plus surexcités.
Cependant les milliers d prisonniers qui étaient ren-
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fenaés à Lncerne ne pouvaient dtie abandonnés à lear malheureux sort, d'autant moins que les gouyerneMMAfr auxquels ils appartenaient étaient moralemeot ocmpHces de l'acte qui les avait compromis. Les magistrats de Berae entre autres, sous la directioda de l'avoyer Neuhaus, se sentaient profondément offensés, nftitunmement sériausemant question que les cantons qai avaient poussé les eorps francs oiganiseraient une expédition armée, et officieUe cette fois, pour se faire restitmer les prisonniers. La voie des négociations fiit préférée. Des délégués fur^t envoyés à Lncerne, et comme ce canton -était lui-même très^iembarrassé d'un pareil nombre d'hommes à gard^, la transaction ne dut pas causer de longs débats. Les cantons respectifs rachetèrent leurs ressorUssants moyennant uœ rançon, et le plus grand nombre des hommes qui s'étaient dévoués purent rentrer chez eux.
Parmi les prisonniers se trouvait le docteur Steiger, celui qui avait évité à sa ville natale le bombardement da 81 mars, mais qui n'en était pas moins le chef civil de l'entreprise. Quant à celui-là, les Jésuites le tenaient Uen et ne paraissaient pas di^osés à le lâcher' de sit6t. Cependant une autre expédition pouvait être plus heureuse; la Cionfédération entière pourrait bien un jour ôtre lasse des provocations ultramontaines, et si ce jour arrivait, le docteur Steiger redeviendrait non«sealement libre, mais Tnn des chefs politiques du canton. U fallait donc éviter une pareille éventualité, et des négociations furent ouvertes pour le faire enfermer dans une forteresse en Piémont. Ces négociations avaient abouti, et le malheureux docteur Steiger, auquel toute la Suisse prenait intérêt, allait être expédié par la Furca et le Simplon et livré à Charles- Albert, lorsqu'on apprit qu'il s'était évadé. De généreux anus avaient, à prix d'argent, séduit les deux gendarmea qui le gardaient, et ceux-ci s'étaient enfuis avec lui.
A cette nouvelle, la joie qu'on ressentit dans toute la Suisse fut extrême; c'était une compensation au coupsen-
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sible qu*avait reçu le parti radical de la défaite des corps francs. Cependant cette joie n'aurait pas dû être poussée jusqu'à exalter le mérite de deux gendarmes qui pour de Fargent avaient trahi leur devoir. On publia leurs portraits, on leur donna des eommuB^ dans lea cantons de Zurich et de Berne. On n'eût pas &it davantage pour un véritable acte de dévouement.
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