‹ Mémoires politiquesChapitre 73 sur 106 · CHAPITRE LXXVI Effet sur l'opinion dans le canton de N encliàtel · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXVI Effet sur l'opinion dans le canton de N encliàtel

L'entreprise manquée des corps francs avait donné au parti uUramoâtain une arrogance insupportable qui ne s'était pas seulement manifestée en Diète, mais dans tous les rapports avec la nation entière. Le gouTernement de Neuchâtel triomphait de la défaite des libéraux, ce qui rengageait à persévérer dans cette politique d'alliance avec tout ce qui, en Suisse, tenait aux privil^es de lieu ou de personnes, comme il Tavait fait lors des conflits entre Bàle* Ville et Bâle-Gampagne, Schwytz-Intérieur et Schwytz- Extérieur, le Haut et le Bas-Yalais, aussi bien qu'avec Tultramontanisme ancien des petits cantons et avec l'ultramontanisme nouveau de Luceme, Fribourg et Valais. Même les royalistes du plus J)as étage en avaient pris un air d'insolence outrageante. Cependant cet événement, qui paraissait être le triomphe de la politique antilibérale et antifédérale du gouvernement, fut précisément la goutte d'eau qui fit déborder le vase et le premier symptôme d'un réveil sérieux de la part des libéraux neuchâtelois.

Les débris de 1881 étaient restés sans force et écrasés par leur défaite. S'ils eussent tenté une reconstitution du parti, on les eût à peine écoutés; les indifférents les auraient accusés de vouloir tout brouiller. Les jeunes gens arrivés à Page oil l'on s'occupe de politique, n'ayant pas, comme les acteurs de 1831, d'anciennes offenses à venger, restaient froids et indifférents en présence d'une situation dont ils n'espéraient pas pouvoir de sitôt changer la fece. La plu-

Digiti

part avaient des idées libérales et comprenaient la fausseté de notre situation politique; mais ces idées ne les passionnaient pas et ils supportaient patiemment Tétat de choses existant Au Yal-de-Travers, je célébraîs chaque année avec un petit nombre d'amis la fête du 12 septembre; mais tous ceux qui y prenaient part étaient des hommes ayant participé aux événements de 1831; les jeunes gens nous regardaient ou nous écoutaient avec intérêt; là se bornait leur participation.

La défaite des corps francs changea ces dispositions de fond en comble. Les sentiments généreux qui animent toujours la jeunesse avaient été exaltés par le dévouement des citoyens tous honorables qui exposaient plus que leur vie« leur position sociale et celle de leurs familles, afin d'éviter à la Confédération la honte d'être gouvernée par un Directoire mené lui-même par les Jésuites. Les jeunes Neuchâtelois avaient pris un très-vif intérêt à Tentreprise, et lorsqu'ils apprirent la défaite de ces honmies dévoués, lorsque surtout le gouvernement de NeuchàteK après avoir refusé de voter contre les Jésuites, ne put cacher sa joie et célébra leur triomphe, ils prirent en haine une situation politique qui avait mis Neuchàtel à la remorque des couvents et des Jésuites et fsûsait du canton un instrument entre les mains de Siegwart-Muller. Voilà pourquoi il ne faut pas toujours envisager les conséquences immédiates d'un événement, mais prévoir aussi quels seront ses effets dans l'avenir. Si le gouvernement avait voulu ouvrir les yeux, il aurait pu remarquer le changement qui s'était déjà manifesté dans l'opinion publique lorsque deux mille citoyens avaient demandé que Neuchàtel appuyât l'expulsion des Jésuites, et qui allait se manifester de nouveau au Corps législatif, dans le sein même du parti royaliste, à propos de la garantie à donner à la Constitution du Valai s Après la défaite des libéraux en 1844, ce canton. avait révisé la Constitution adoptée en 1839; il va sans dire que las modifications avalent toutes pour but d'assurer aux

Digiti

massa de raristoeratie du Haut la prépondérance quelle avait exercée pendant des alèclea et au clergé les mimunités dont îl jouissait. Les principes de tolérance ne pouvaient pas sortir d'une pareille officine. L'article 2 de cette nouvelle Constitution reproduisait une clause de celle de 1889, ainsi eoDçm: La reliçi^n catholique est la religion cf'Ëlot. Elle $eule a un cuUe ptiblic. Toute la différence consistait pour la nouvelle à retrancher le mot public, ce qui avait pour conséquence que le culte protestant, même dans rintérieur des familles, était; interdit. Le Conseil d^Btat de Neuehàtel sentait bien ce qu'il y avait d'odieux de la part d'un gouvernement protestant à garantir une Constitution proclamant afuâsi crûment Tintolérance ; mais le Valais était entré dans le concert ultramontain après «voir vaincu le parti libéral ; c'était donc un allié auquel il était impossible de faire Taffront d'un refus. Pour se sertir d'embarras, le Conseil d'Etat neuchâtelôis produisit une lettre du gouvernement valaisan assurant que la suppression de ce mot ne changeait rien à l'ancien ordre de choses; que du reste Tarticle incriminé intéressait au plus deux eent soixante protestants habitant le Valais. Malgré cet argument, le Corps législatif vota la suspension de la garantie fédérale à cette Constitution. C'est la seule fois, pendant le cours des dix-sept années de son existence, que le Corps législatif ait osé, Je ne dirai pas s'opposer au gtMLvememeDt, mais ne pas suivre son préavis. L'année suivante il se repentait déji de cet acte d'indépendance et votait la garantie, sans avoir obtenu aucun changement ati texte de la Constitution, ni aucune explication satisfaisante des aulorilés valaisannes.

Sans doute le pétitionnement contre les Jésuites fait dans le pays au nxMS de février 1845, la non-acceptation du préavis du Conseil d'Etat dans l'affaire de la Constitution valaisanne le mouvement qui s'était manifesté dans le parti libéral neuchâtelôis, surtout chez les jeunes gens, n'étaient pas encore des symptômes bien alarmants pour

Digiti

la politique gouvernementale. La masse du parti royaliste restait la même, se frottait les mains de la défaite des €orps francs et soutenait le Conseil d'Etat, môme lorsqu'il donnait son appui aux couvents et aux Jésuites. Cependant ce réveil de Topinion publique, tcoA léger qu'il fût, aurait frappé Tattention d'un gouvernement démocratique. Celui de Neuchfttel, qui avait sa base à Berlin, ses alliances dans les cantons ultramonlaim et l'app«i de la France en reconnaissance de sa conduite dans les affaires Conseil et Louis Bonaparte et de sa bassesse dans l'affaire Borel- Darmès, ne tint aucun compte des avertissements qu'il recevait et marcha résolument dans la voie où il était entré, bien quil eût passé un mauvais momiHit lors de la conférence de Sarnen.

Page 1