‹ Mémoires politiquesChapitre 76 sur 106 · CHAPITRE LXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXIX

Genève et Saint-Gall.

Genève, après avoir recouvré son indépendance en 1814, avait vécu jusqu'en 1841 sous la même Constitution, qui tenait le milieu entre une Constitution aristocratique et une Constitution démocratique. Le gouvernement émanait d'une élection à long terme faite par les citoyens payant un certain cens à TEtat, en un seul collège pour tout le canton. Le Grand Conseil, composé de quarante meml)res, était ainsi nommé en une seule liste, et comme à cette époque les partis n'étaient pas excités, personne ne faisait de liste que le Conseil d'Etat, en sorte que les voix opposantes étaient isolées et restaient toujours en minorité. En 1841, il se forma une société qui prit le nom d'Association du 3 mars, date de sa formation, pour obtenir une révision de la Constitution et la réforme du système électoral. Cette révision et cette réforme furent concédées après une émeute populaire ; mais cela n'empêcha pas le gouvernement de retomber dans les mains qui le tenaient depuis longtemps et d'y rester jusqu'en 1846, malgré un nouveau mouvement populaire en 1843.

J'ai dit que la députation de Genève, à la fin de la session de la Diète de 1846, s'était réservé le protocole ouvert. Il s'agissait donc de le fermer par un vote définitif de l'Etat de Genève sur la question du Sonderbund. Le Grand Conseil se réunit le 5 ou le 6 octobre suivant pour émettre ce vote. Le Conseil d'Etat, qui voulait continuer son système de juste milieu, proposa au Grand Conseil de

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déclarer Talliance des sept cantons contraire au Pacte, mais de se refuser d'avance à toute mesure de coercition contre eux. Ce préavis et le vote qui le suivit furent le signal d'un soulèvement populaire. Le gouvernement, qui vivait depuis plusieursannées sous la protection d'une troupe d'embrigadés, payés pour voler à son secours en cas d'émeute, appela ses forces. Les mécontents se réunirent au faubourg Saint-Gervais, et dans la soirée du 6 octobre la guerre civile ensanglanta les rues de la cité de Calvin. Chacun des partis occupait une des rives du Rhône. Les troupes du gouvernement tiraient à mitraille et à boulets sur le faubourg; les défenseurs de celui-ci, embusqués derrière les fenêtres, abattaient à coups de carabine les artilleurs du gouvernement. La nuit survint sans que rien fClt décidé ; mais un grand nombre de citoyens de la rive gauche, lassés de la politique méticuleuse des conservateurs, provoquèrent une assemblée populaire sur la place du Molard, qui invita le gouvernement à se retirer pour éviter une nouvelle effusion de sang, ce qu'il fit assez gracieusement ; la révolution était accomplie, et la onzième voix pour la dissolution duSonderbund et l'expulsion des Jésuites fut ainsi acquise.

James Fazy avait été le chef de l'insurrection. U devint celui du gouvernement et commença alors cette dictature intelligente qui devait changer complètement Genève et y créer une nouvelle vie. Notre ancien ami Frédéric Robssinger, qui depuis sa sortie des prisons de Wesel avait reçu à Genève le bonnet de docteur et le titre de citoyen, avait eu soin de se tenir en dehors des mouvements de 1841 et de 1843; mais dans cette dernière circonstance il n'avait pu résister aux sentiments patriotiques qui l'ont toiyours animé, et il se trouvait à Saint -G^rvais au milieu des défenseurs du faubourg. Les premières nouvelles qui arrivèrent dans le canton de Neuchàtel annoncèrent que RcBSsinger avait pris part au mouvement Le Constitutionnel neuchâtelois, qui comme tout le monde

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croyait que le gouvernement serait le mattre, se réjouissait déjà de voir cet ancien patriote neucbâteiois compromis dans un autre canton. Le Conseil d'Etat, qui n'avait eu aucune part à son élargissement, ne le trouvait sans doute pas suffisamment puni de dix ans de détention dans une forteresse prussienne.

Après la révolution de Genève, il manquait encore une voix pour compléter la majorité nécessaire pour permettre de prendre des mesures contre la scission qui menait la Confédération à sa perte. Les trois cantons qui étaient divisés en deux Etats, savoir Unterwald, Appenzell et Bâle, ne pouvant faire compter leurs suffrages qu'autant que les deux Etats du même canton se mettraient d'accord, il en résultait que, les deux fractions d'Appenzell et les deux de Bàle ne pouvant jamais s'entendre, c'étaient des voix qui se trouvaient perdues pour chaque parti ; mais comme pour Talliance séparée, la victoire parlementaire résultait de l'absence de majorité, elle conservait l'espoir que cette majorité ne serait jamais atteinte. La situation devenant de plus en plustendue^ chacun tournait les yeux vers Saint-Grall, dernière chance possible d'obtenir cette majorité tant désirée pour mettre un terme à des dissensions qui duraient depuis six ans. En effet, depuis que Genève avait pris une position nette, les forces respectives des deux partis étaient bien comptées. Le Sonderbund avait pour lui les sept cantons dont il se composait. En y ajoutant Neuchâtel, Bâle-Ville et Appenzell-Intérieur, son contingent de voix s'élevait à huit, plus deux demi-voix inutiles. Le parti radical disposait de son côté de onze voix et deux demi-voix perdues. La seule voix qui pût être conquise par l'un ou l'autre des deux groupes était celle de Saint-Gall, qui depuis bien des années échappait à toutes les classifications. La position singulière de ce canton mérite quelques explications.

Saint-Gall avait fait sa révolution en 1830 et 1831, comme beaucoup d'autres cantons. Les radicaux avaient

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renversé l'ancien gouvernement quoiqu'il fût Tun des plus libéraux de la Suisse. Lorsqu'il s'était agi d'une reconstitution sur de nouvelles bases, la crainte de voir l'une des confessions prendre une prépondérance sur Tautre avait fait adopter une répartition des députés au Grand Conseil telle, que la partie catholique du canton et la partie protestante obtenaient chacune un nombre ^ai de représentants. Le landammann Baumgartner avait été l'un des hommes les plus actifs de la révolution et pendant bien des années l'un des membres prépondérants du gouvernement. Jusqu'au moment où la question des couvents s'était soulevée en Suisse, il avait dirigé la politique dans le sens le plus libéral. A la grande surprise de chacun, il devint un des plus ardents défenseurs de ces corporations et du couvent de Mûri en particulier. Ce changement de politique lui valut l'appui plus dévoué et plus ardent de la partie catholique ; mais toute la partie protestante se sépara de lui, et ce canton qui depuis bien des années marchait unanime dans les questions fédérales se divisa en deux fractions parfaitement égales. En 1843, les élections au Grand Conseil avaient donné soixantequinze députés pour soutenir les couvents et soixantequinze pour passer à l'ordre du jour sur cette question. Un partage aussi égal de députés parfaitement tranchés dans leurs idées et dont les opinions étaient bien connues amena cette singulière circonstance, que ni l'un ni l'autre des partis ne voulait pour les siens la présidence du Grand Conseil, par la raison que le président ne votant pas laissait la majorité au parti adverse. Il fallut arriver à une transaction qui consistait à laisser au sort le choix du président entre les deux membres ayant obtenu le plus de suffrages et à donner au président le droit de voter dans toutes les questions politiques. Après cela, les voix étant toujours partagées il n'y eut pas d'instruction possible à donner aux députés à la Diète. Chaque parti <;hoisissait un député.

Ed 1845, le renouvellement du Grand Conseil ayant amené un résultat absolument semblable, Saini-Grall resta quatre années complètement neutralisé en Diète. Les soixante*quinze députés de chaque parti étaient constamment présents au Grand Conseil, toutes les fois qu'une question de politique fédérale se présentait. En 1847, un nouveau Grand Conseil devait être élu, et toute la Suisse était attentive i ce qui allait «e passer dans ce canton, ou plutôt dans un seul district. En effet, dans tous les districts à Texception d'un seul, le résultat était connu d'ayance, mais dans celui-là les partis étaient égaux, à une ou deux voix près. Si ce district votait pour les ultramoatains, Téquilibre parfait se retrouvait en(X>re pour deux ans ; si au contraire quelques voix de majorité se prononçaient en faveur des libéraux, cette majorité se reproduisait au Grand Conseil et procurait la voix nécessaire pour contraindre Talliance séparée à se dissoudre. Heureusement pour Tbonneur de la nation, c'est ce qui arriva, et par là les douze voix nécessaires pour iMttre fin au désordre qui désolait tous les vrais amis de la Suisse se trouvaient complétées.

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