CHAPITRE LXXX
La lituation à Nench&tal. — - La Diète.
Cette position politique une fois acquise, la situation du canton de Neuchâtei allait devenir difficile; mais son gouvernement n'en paraissait nullement intimidé. U avait par devers lui la puissance prussienne ; rÂutriche et la France soutenaient le Sonderbund de toute leur influence et le soutiendraient probablement de leurs forces, et c'est sur cet appui fort peu honorable pour un Etat suisse, qu'il fondait sa sécurité. Au mois de juin 1847, le Corps législatif de Neuchâtei était le seul pouvoir cantonal qui n'eût pas encore été nanti de la question du Sonderbund- Cependant cette question avait été posée pour la Diète de juillet par une circulaire du Directoire du 20 juin précédent, et le Corps législatif se trouvait réuni le 24. Mais le Conseil d'Etat n'était pas tenu de se gêner avec un Conseil aussi servile que l'était le Corps législatif. Pour se justifier, il prétexta qu'il ne connaissait point le texte du traité qui constituait le Sonderbund, ce qui était un mensonge : au mois de juin, la Suisse entière en avait connaissance par la discussion qu'il avait amenée dans le Grand Conseil de Fribourg, et le gouvernement de Neuchâtei le connaissait mieux que personne par ses amis de Lucerne et des petits cantons, qui ne se gênaient pas d'annoncer dans leurs journaux que ce traité aurait l'appui des loyaux protestants de Neuchâtei et de Bâle-Ville.
Le Corps législatif fut enfin saisi de cette question, qui
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avait causé une révolution à Genève et qui préoccupait la Suisse depuis si longtemps. Je n'étonnerai personne en disant que le Conseil d'Etat proposa de déclarer qu'en formant cette confédération dans la CSonfédération, les cantons ultramontains étaient dans leurs droits et qu ayant été attaqués il fallait au moins les laisser se défendre. Le Corps l^slatif fit naturellement chorus et les députés partirent pour Berne avec la mission d'y porter un vote inutile pour leurs amis et qui devait bientôt leur devenir fatal à eux-mêmes. Un dernier avertissement allait enfin faire sentir au gouvernement que sa politique détachait de lui bien des gens qui lavaient servi dans les mauvais jours de 1831. Cette année 1847 amenait le renouvellement périodique d'un tiers des membres du Corps législatif, dans lequel la Chaux-de^Fonds avait cinq députés à élire. Depuis longtemps, ce collège électoral était en équilibre ; mais au moment où il allait atteindre la majorité en faveur du parti libéral, le gouvernement lui avait adjoint les Planchettes que ce parti n'avait pu absorber. Comme les Neuchâtelois avaient seuls le droit électoral, on avait naturalisé un grand nombre de Suisses d'autres cantons qui habitaient les environs pour contrebalancer les voix libérales du village. Enfin, en 1847, tous les moyens d'absorber et de contrebalancer étant épuisés, les cinq députés de la (J!baux-de-Fonds appartinrent au parti libéral. Ce résultat, qui ne donnait encore que douze députés libéraux sur quatre-vingt-dix, ne semblait pas devoir être bien important ; toutefois c'était un signe du temps et un encouragement pour les autres cercles, surtout pour le Vignoble, qui, si les libéraux eussent voulu s'en donner la peine, aurait aussi envoyé des députés autres que les plats adorateurs du Conseil d'Etat composant leur députation. Au surplus, le parti -royaliste ne s'y trompait pas : une lettre de Ptuel, trouvée en 1856 indique que l'effet de cette élection avait été aussi attristant pour lui qu'il était réjouissant pour nous.
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La Diète se réunit au mois de juillet 1847. Dès le début, elle manifesta son intention d'aller de Tavant par le choix du secrétaire d'Etat fédéral. Depuis longtemps ce poste dtait rempli par M. Gonzenbach, de Saint-Qall, homme d'ailleurs parfaitement qualifié pour le remplir ; cependant, comme il appartenait au parti conservateur et qu'il déplaisait à beaucoup de députés radicaux par ses allures aristocratiques et par l'étalage des nombreuses décorations qu'il avait reçues comme ^gnataire des traités que la Confédération avait conclus avec les Ëtats monarchiques, on n'eut pas de peine à convaincre les députatîons qu'il devait être remplacé. Ce fut M. Scbiess, encore aujourd'hui chancelier de la Confédération, qui fut choisi à sa place. Le Constitulionnel neuchâteloU, vexé de voir la Diète débuter par un choix aussi significatif, appela cela une radicalerie. C'était mieux que cela, c'était un acte politique prudent. En qualité de secrétaire d'Etat Gonzenbach était secrétaire du Conseil fédéral de la guerre, et comme les moyens coercitifs contre les cantons du Sonderbund étaient dans toutes les instructions, ce qui rendait la guerre imminente, on ne voulait pas qu'un ami aussi ardent du Sonderbund fût dans le secret de toutes les mesures militaires qui allaient être prises.
La constitution d'une majorité en Diète étant maintenant hors de doute, les cantons du Sonderbund ne pouvaient plus ignorer ce qui les attendait. Aussi faisaientils des préparati& de défense très-considérables. La ville de Fribourg était entourée d'un nombre considérable de redoutes et de forts, qui en défendaient l'approche; les routes étaient minées de manière à faire sauter les troupes qui s'en approcheraient; des forêts entières avaient été abattues sur les avenues de la ville et transformées en barricades ({u'il fallait successivement franchir. En outre, l'évèque avait béni pour chaque soldat une médaille portant l'effigie de la Vierge et qui devait protéger ceux qui en étaient pourvus contre les
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balles des hérétiques. Ce moyen tout moral, moins ridicule qu'on ne pourrait le penser, était destiné à donner à un grand nombre de soldats, fanatisés par les prêtres, UQ courage qu'ils n'auraient pas eu sans cela. Fribourg. qui se trouvait isolé de ses conjurés du Sonderbund, avait mis sur pied dix mille hommes, dont une moitié parfaitement organisée et Tautre moitié de Landsturm. Le Valais s'était préparé de son côté ; mais ne pouvant remettre des armes aux Bas-Yalaisans qui étaient hostiles au Sonderbund et au gouvernement, il s'était borné à occuper le Bas avec les troupes du Haut et à garder le poste fortitié de Saint-Maurice. Les cinq cantons groupés autour du lacdes Waldstâstten, imitant Fribourg, s'étaient fortifiés et possédaient une véritable armée pour recevoir celle que la Diète pourrait envoyer contre eux.
Les cantons du Sonderbund comptaient entre tous une population de quatre cent cinquante mille habitants et étaient assurés de la neutralité d'un canton et de deux demis, qui contentaient quatre-vingts à quatre-vingt-dix mille habitants. Mais ils étaient loin de posséder des ressources financières sufiQsantes, et qui pis est, ils se trouvaient isolés en trois groupes séparés qui ne pouvaient se porter mutuellement secours. D'autre part, les cantons qui formaient la majorité de la Diète comptaient une population de près de deux millions d'habitants, avaient des ressources financières considérables et tenaient enveloppés les cantons séparatistes. On ne comprendrait donc pas une guerre entreprise dans de pareilles conditions, si le Sonderbund n'eût compté que sur ses propres forces. Toutes les fortifications qui entouraient les villes de Lucerne et de Fribourg, toutes les médailles bénites et tout l'enthousiasme de populations fanatisées par les prêtres ne pouvaient rien contre une pareille disproportion de force. Le Sonderbund espérait tenir la campagne pendant quelque temps et la guerre se prolongeant il comptait avec raison sur les puissances étrangères dont
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il avait toujours eu Tappui moral et dont il attendait l'appui matériel.
Les dispositions de la France et de TÂutriche entre autres ne s'étaient pas seulement manifestées par des sympathies ; on avait appris que les fonderies de Strasbourg avaient fait cadeau au canton de Lucerne de deux pièces d'artillerie neuves. L'Autriche avait envoyé des armes dans le canton d'Uri : mais celles-ci avaient été arrêtées au passage par les Tessinois. Ces secours matériels envoyés par des Etats étrangers à des cantons insurgés étaient une violation manifeste du droit international, mais la Suisse était un petit Etat : elle dut supporter cette offense et se taire. Cependant la Diète se vit dans la nécessité de prendre des mesures contre ces secours matériels que deux grands Etats envoyaient traîtreusement aux cantons rebelles. Un arrêté ordonna aux cantons frontières de surveiller ces passages d'armes et de les arrêter au besoin.
Le canton du Valais pouvait recevoir des armes par le Simplon sans emprunter le territoire d'aucun canton voisin. Ceux des Waldstaetten avaient tenté d'en faire passer par le Tessin et le Gotthard, et il est probable que les Tessinois n'ont pas tout arrêté. Restait Fribourg qui, assuré de l'amitié de Neucbâtei, pouvait tirer de la France tout ce qu'il voudrait. Cependant si le gouvernement de Neuchâtel était disposé à favoriser toutes les expéditions de matériel pour le Sonderbund, les patriotes ne l'entendaient pas ainsi, et se disposaient à remplir les devoirs que leur commandait la situation.
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