‹ Mémoires politiquesChapitre 78 sur 106 · CHAPITRE LXXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXXI

Le détonmement des armes.

Vers les premiers jours d'octobre 1847, M. Lorimier Neuchâtelois d'origine, établi à Besançon, qui était en rapport d'affaires avec des maisons de commerce du Yalde-Travers et des Montagnes, écrivit à ses amis qu'on préparait à l'arsenal de Besançon des caisses d'armes paraissant destinées à la Suisse et probablement à l'un des cantons du Sonderbund. Tout en annonçant qu'il ferait surveiller ces expéditions, il engageait les patriotes à agir de leur côté, afin d'empêcher leur passage. Aussitôt une surveillance fut organisée. Des citoyens se rendirent dans la direction de Pontarlier et de Besançon, mais n'aperçurent aucun indice de l'envoi annoncé. Peu après survint une seconde lettre, qui racontait qu'après avoir chargé ces armes sur les voitures, on les avait rentrées en magasin, sans doute parce que l'expédition en était surveillée. Le lendemain, Lorimier annonça que la surveillance ayant continué sans interruption, on avait remarqué que les mêmes caisses avaient été chargées à cinq heures du matin sur des bateaux et expédiées par le canal dans la direction de Beaume-les-Dames. Enfin il écrivit que ces armes avaient été transbordées dans cette dernière ville et remises survies voitures qui se dirigeaient vers la Suisse et qu'il faisait suivre. La surveillance de la part des patriotes du Val-de-Travers n'en devint que plus active. Balsiger, excellent patriote genevois, fut un des plus actife en cette occasion. H partit en avant dans la direction de

Digiti

Besançon jusqu'à ce qu'il eût rencontré les deux voitures contenant les caisses. La personne que Lorimier avait chargée de suivre le voiturier remarqua Balsiger et, devinant son but, rinforma que, puisqu'il était présent, elle allait se retirer. Balsiger, moins confiant envers un inconnu, ne convint pas de ses intentions; toutefois dès ce moment les voitures ne furent plus surveillées que par lui.

Balsiger prit ensuite les devants et fit part à quelques patriotes du Val-de-Travers du résultat de sa mission. On lui remit un bon petit boursicot, produit d'une souscription, afin qu'il pût acheter le voiturier et éviter des violences compromettantes, et il repartit. Le 8 octobre au matin il était de retour et annonçait que tout était en règle et que les armes qui se trouvaient sur les deux voitures seraient entre nos mains le soir. £1 se rendit auprès de M. Besancenet, lieutenant du châtelain du Val-de-Travers, depuis la mort de celui-ci le seul représentant du gouvernement de Neuchàtel, l'avertit de ce qui se passait en mettant sous ses yeux Tarrèté de la Diète qui ordonnait aux cantons d'empêcher le passage de pareils convois d'armes et le prévint que s'il ne le faisait pas, il se trouverait des citoyens pour remplir cet office. M. Besancenet se retrancha derrière Tabsence complète d'ordres du gouvernement. Ce M. Besancenet était un très-brave homme, cherchant le bien; mais il n'était pas à la hauteur de sa position, surtout dans les moments difficiles. S'il eût eu l'air d'arrêter lesSvoitures et les eût fait conduire à Neuchâtel par ses agents, personne n'aurait eu de reproches à lui adresser pas plus qu'au gouvernement; mais en se dégageant, il a laissé voir la connivence de l'Etat et mis les patriotes à leur aise pour empêcher le passage.

Cionformément à l'entente intervenue entre Balsiger et le voiturier, ce dernier, qui avait passé la nuit à Pontarlier, s'arrêta à la douane française pendant plusieurs heures, non point pour faire vérifier sa marchandise qui était annoncée à l'avance, mais pour attendre la soirée afin

Digiti

d'arriver sur le Val-de-Travers à la nuit close. Du reste, riea n'était dissimulé : les caisses portaient en toutes lettres le mot fusils. Quatre patriotes les accompagnaient constamment depuis la douane, afin d'empêcher le voiturier d'avoir des repentirs et de ramener sa marchandise en France pour la faire passer dans un moment plus favorable ou par une voie plus sûre. Dan&( Taprès-midi, un nombre considérable de jeunes gens s'étaient postés aux environs et se disposaient à prêter main*forte si besoin était. Un autre groupe de cinquante patriotes attendait le convoi sur la route neuve deSaint-Sulpice, et vers le milieu de la montée prit possession des armes, des voitures, des chevaux et du voiturier, et revint avec cette capture dans la direction du Val-de-Travers. Au moment où le convoi allait atteindre le village deFleurier, le voiturier fit quelques objections, non point pour le fond, car il était acheté, mais pour la fortoe, et allégua que labsence complète de violence allait le compromettre. Pour faire taire ce scrupule, Balsiger lui attacha un mouchoir sur la bouche, et il fut censé bâillonné.

Avec les dispositions connues du gouvernement de Neucbàtel, il ne pouvait être question de retenir ces armes au Val-de-Travers; aussi les mesures étaient-elles prises d'avance pour les expédier sans délai dans le canton de Vaud. Le convoi et son escorte traversèrent une petite partie du village de Fleurier pour se diriger sur Buttes, dans un tel silence que du cercle royaliste qui se trouvait sur le passage on n'entendit absolument' rien. A Buttes, village parfaitement sûr, un grand nombre de patriotes se joignirent à l'escorte. On expédia une estafette à Sainte- Croix, et les citoyens de ce village envoyèrent des chevaux pour doubler l'attelage à la montée. Une fois arrivés, on paya au voiturier une double voiture et on fit dresser procès-verbal du détournement pour sa décharge. Le gouvernement vaudois fit conduire ces armes à Chillon, et le tour était joué.

Digiti

Si on se reporte à l'époque où cette expédition eat lieu et qu'on se rappelle à quel degré on craignait le gouvernement, on conviendra que c'était un coup d'audace. Les patriotes du Val-de-Travers qui l'avaient entrepris atteignaient deux buts aussi utiles Tun que l'autre : ils neutralisaient des moyens d'action du Sonderbund, non-seulement par le fait de l'arrestation des deux voitures de fusils, mais aussi par l'avertissement que cette affaire donnait k la Diète et au canton de Vaud en particulier, qui allait faire bonne garde; en second lieu, cette affaire mettait le gouvernement dans ses torts vis-à-vis de la Confédération. Il en fut tellement ainsi, que dès le lendemain, le gouvernement vaudois mettait à Yverdon l'embargo sur le bateau à vapeur VIndugtriel, y installait de l'artillerie, le faisait monter par une compagnie de carabiniers et l'envoyait croiser sur les rives de Neuchâtel et de Fribourg afin d'empêcher tout transport de contrebande de guerre.

La Diète ou le Vorort envoya en outre Stockmar en qualité de commissaire fédéral à Neuchâtel pour faire agir le gouvernement et surveiller ses actes. Ces mesures mirent toute la gent gouvernementale, bourgeoisiale et cléricale dans une fureur extrême. L'officier qui commandait le bateau à vapeur avait ordre de conférer avec le commissaire fédéral. Il vint mouiller dans les eaux de la ville, se fit conduire sur la rive et se rendit auprès de Stockmar à Thôtel des Alpes. Ce fut un événement. Toute la ville s'ameuta. L'officier, qui devait rejoindre son bateau, eut assez de peine d'atteindre le lac. On le pressait, onTinsultait sur son passage, en le qualifiant de voleur de bateau. Onelques citoyens du Val-de-Travers s'étaient rendus à Neuchâtel pour conférer avec Stockmar sur la conduite que le parti patriote aurait à tenir pendant les événements qui se préparaient et aussi pour que la Diète intervint afin que las patriotes qui s'étaient dévoués et compromis dans le détournement des armes ne fussent pas inquiétés. Stock-

Digiti

mar lui-même ne fut pas toigours à Tabri des insultes et dut avoir des scènes violentes avec Gbambrier, président du Conseil d'Etat. Ces gens-là avaient encore toute leur morgue et toute leur insolence parce qu'Us sentaient que leSonderbund serait appuyé par les puissances étrangères et surtout parce qu'ils étaient protégés par la Prusse.

Toutefois, Tacte d audace des patriotes avait singulièrement étourdi le gouvernement Non-seulement l'enlèvement pratiqué au Vai-de-Travers avait eu lieu, mais les patriotes des Montagnes avaient organisé des patrouilles pour surveiller toutes les routes par où des transports pourraient être effectués. Malheureusement il y eut quelques excès de zèle. De braves voituriers qui n'en pouvaient mais voyaient leurs voitures fouillées et leurs caisses ouvertes. Le gouvernement en prit occasion de répéter les vieilles ritournelles dont il avait déjà fait usage en 1831. Il feignit de croire que des bandes armées parcouraient les routes pour piller et voler, et il ordonna des mesures et des enquêtes, comme si les actes de dévouement à la patrie dont il s'agissait avaient quelque rapport avec le brigandage sur les grandes routes. Les enquêtes furent dirigées avec une telle ardeur qu'on ne les interrompit pas même le dimanche, dans le but de sévir si les auteurs pouvaient être compromis.

Les mesures d'intimidation furent prises à cette époque comme cela avait eu lieu en 1831 et 1832. On n'osa pas toutefois citer devant les tribunaux les auteurs du détournement des armes, il aurait fallu alors indiquer des faits positifs, et ces faits auraient été compromettants pour le gouvernement lui-même. Les Neuchàtelois furent donc exempts de toute peine, mais les Suisses d'autres cantons, etBalsiger entre autres, se virent expulsés du canton. Comme on ne se gênait guère pour motiver cette me sure, on prétexta que c'était pour menées révolutionnaires. En même temps le gouvernement fit appel aux fidèles et forma à Colombier un bataillon de défense, qui

Digiti

dans les premiers temps fut composé de royalistes seuls; mais comme on ne pouvait pas maintenir ceux-ci en permanence sous les armes, on recruta des engagés volontaires, et plus tard les débris du Sonderband vaincu à Fribourg en formèrent le fond principal. Au premier moment, leâ patriotes eurent la bonhommie'de croire qu'en orgaûisÂnt ce bataillon, le gouvernement se mettait en mesure d'obéir aux appels de la Diète. L'illusion ne fut pas de longue durée; ils virent bientôt que c'était contre eux-mêmes que la mesure était prise.

Non-seulement on organisa un bataillon soldé comme on Tavait fiait en 1881, mais il fut établi des dépôts d'arunes et de munitions dans tous les villages comptant un certain nombre de royalistes dévoués. En outre, le gouvernement fit instituer dans chaque commune un comité de défense, espèce de conseil de police composé des royalistes les plus exaltés. Enfin dans les juridictions où le maire ou le cb&telain était supposé trop faible, il nomma des commissaires qui étaient de véritables proconsuls dirigeant les comités noirs. Le Conseil d'Etat n'avait pas pris au sérieux le mouvement de l'opinion publique qu'avait provoqué sa politique fédérale et l'avait méprisé. Maintenant il n'en constatait que trop la réalité.

Toutes ces mesures étaient parfaitement inutiles; au moment ob on les prenait, les patriotes ne songeaient pas le moins du monde à un changement politique. Ils attendaient quel serait le résultat de la guerre que la Confédération allait entreprendre contre le Sonderbund. Voyant le gouvernement embarrassé dans sa politique, ils s^en réjouissaient, manifestaient toutes leurs sympathies pour la Diète et faisaient des vœux poqr le triomphe des troupes de la Confédération : tout se bornait à cela. De conspiration, il n'y en avait pas l'ombre.

Digiti

Page 1