CHAPITRE LXXXIII
Le refus éa contingent.
Le Corps législatif était convoqué pour les derniers jours du mois d'octobre afin de résoudre la question du refus ou de renvoi du contingent. Lorsque je dis résoudre, c'est une manière de parler : le Conseil d'Etat avait donné le préavis que Neuchâtel ne pouvait sans déshonneur envoyer ses troupes contre les cantons qu'il avait toujours reconnus pour être fidèles au Pacte. Dès lors il ne pouvait plus être question pour le Corps législatif que d'approuver, et c'est ce que fit la majorité royaliste sur tous les tons possibles, comme le font toujours les flatteurs, en renchérissant sur les raisons du seigneur et maître. Il va sans dire que le danger auquel on exposait le pays ne pouvait être passé sous silence dans une discussion de cette nature; mais ces messieurs le bravaient avec un stoïcisme qui eût pu être noble et grand, mais qui n'était que ridicule et lâche; je dirai bientôt pourquoi. En parlant des troupes fédérales dont on pouvait être menacé, le bravache colonel Meuron disait : Nous nous ensevelirons sous les murs de notre ville avant de les laisser entrt^r, A propos du danger d'une révolution de la part des patriotes neuchâtelois, Frédéric Rougemont, qui les méprisait profondément, s'écriait qu'on les retournerait avec des échalas. Tous les royalistes firent des discours à l'avenant. Quant aux douze libéraux qui s'y trouvaient depuis que le parti Tavait emporté à la Chaux-de-Fonds, leurs discours furent assez pâles; ils étaient visiblement intimidés
par le groupe compacte des serviles. Piaget lui-même ne sut que justifier assez mal à propos les patriotes du reproche de vouloir provoquer une révolution. Il est superflu de dire que ces douze furent les seuls qui votèrent pour que Ton souscrivît aux ordres de la Diète. Le contingent fut donc refusé.
C'était là un acte fort grave. Le gouvernement, qui l'avait conseillé, sentait qu'il assumait une immense responsabilité; le Corps législatif ne lui paraissait pas suffisant pour la couvrir, d'autant plus qu'il n'ignorait pas que dans la principauté un parti maintenant nombreux désapprouvait sa politique ; il chercha donc à faire partager cette responsabilité par le plus grand nombre possible. Dans ce but, les bourgeoisies furent mises en avant; celles-ci rédigèrent des adresses félicitant le Conseil d'Etat et le Corps législatif de la conduite honorable qu'ils tenaient dans cette occasion, et ajoutîfnt comme de raison les assurances de dévouement au roi et les offres de sacrifices que les circonstances commandaient. Puis ce fut le tour de la Compagnie des Pasteurs, qui depuis longtemps s'était séparée des bourgeoisies comme corps politique et qui, jalouse de compter aussi pour quelque chose dans l'Etat, vint également déclarer que refuser le contingent neuchâtelois était une politique sage et honorable. Non encore satisfait, le Conseil d'Etat rechercha l'appui des militaires. Dans chaque arrondissement (les arrondissements militaires étaient à peu près ce que sont lerritorialement nos districts actuels) on les rassembla et ils déclarèrent qu'ils ne marcheraient pas contre le Sonderbund.
Cet appui que le gouvernement avait cherché dans l'intérieur du pays, n'était pas la base de sa politique. Celle-ci était toujours la puissance prussienne, qui devait couvrir de sa haute influence en Europe et de la crainte qu'une grande puissance inspire à une petite, l'assurance qu'on se donnait à l'égard des mesures que la Diète pourrait prendre contre Neuchâtel. On obtint, sous le nom
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de lettre patente, une déclaration du roi qui proclamait sa principauté de Neuchâtel et Valangin^ neutre et inviolable. Cette pièce fut publiée à grand fracas dans toutes les communes, et les royalistes se la communia quaient et la commentaient avec des démonstrations de joie. C'était Ja plus manifeste violation de Tacte de réunion de Neuchâtel à la Confédération quiitût possible d'imaginer. Il était en effet réservé que les rapports entre Neuchâtel et la Confédération seraient réglés par le gouvernement siégeant à Neuchâtel sans la sanction de Berlin, et voici que dans la question la plus grave qui se soit présentée depuis trente-trois ans, c'est de Berlin qu'arrive la déclaration de neutralité de la principauté! Le roi déclarait en outre qu'elle était inviolable. C'était là le grand mot, qui signitiait que si les cantons suisses touchaient à Neuchâtel ils touchaient à la Prusse. Et ce qu'il y a de pis, c'est que la Suisse, qui avait alors une grosse affaire sur les bras, a respecté cette inviolabilité de Neuchâtel dans la crainte de se créer des embarras avec la Prusse.
Que penser maintenant des déclamations du Corps législatif et des bravades contre les troupes fédérales, quand ceux qui lançaient ainsi leurs hâbleries savaient d'avance que c'était à l'abri d'une puissance de seize millions d'habitants qu'ils nargaient la Confédération! Quelle dignité avaient les adresses des bourgeoisies et de la Compagnie des Pasteurs, en face d'une déclaration pareille, et la décision des officiers qui mettaient leur honneur à refuser de servir la Confédération quand ils savaient qu'une puissance étrangère à la Suisse protégeait leur désobéissance!
Les patriotes étaient remplis de confusion pour la politique dïntrigues et de lâcheté du gouvernement neuchâtelois.
Du reste, cette politique à bascule qui consistait à se tenir à l'écart du danger en se réfugiant derrière la puissance prussienne, n'était pas nouvelle: c'est celle que
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Ton avait suivie en 1792 et 1793, lorsque la Prusse était en guerre avec la France ; dans cette circonstance on s'était déclaré suisse ; puis en 1798, lorsque le Directoire de la république française déclarait la guerre à la Confédération suisse : alors on s'était déQl^ré prussien. En 1833, Neuchâtel est suisse pour fomenter les intrigues du conventicule de Sarnen : il fait intervenir l'ambassadeur de Prusse lorsque les troupes fédérales veulent le contraindre à occuper son siège en Diète. De 1841 à 1847, il est suisse pour soutenir toutes les prétentions des cantons ultramontains : il est suisse pour soutenir les couvents, il est suisse pour appuyer lïnstallation des Jésuites à Lucerne, il est suisse pour soutenir le Sonderbund quoiqu'il n'ose pas s'y associer ; mais lorsque cette confédération au petit pied menaçant de briser le lien fédéral est attaquée par les armes, alors il n'est suisse ni avec les uns ni avec les autres, il se fait déclarer inviolable par le roi de Prusse I
Je sais qu'un grand nombre de mes compatriotes considéraient cette politique comme fort utile au pays. Je crois qu'il ne peut y avoir de politique utile que celle qui est honorable, et je ne suppose pas que même les personnes qui jugeaient qu'une pareille conduite nous avait évité des malheurs veuillent soutenir qu'elle était honorable. Gomment d'ailleurs la justifier en face du serment que les députés prêtaient à chaque ouverture de la Diète et par lequel ils promettaient de vivre en frères avec les cantons confédérés, dans la bonne comme dans.la mauvaise fortune? Telle était la conséquence forcée d'une situation politique monstrueuse ; on voulait à tout prix conserver le principe monarchique et ce principe aurait été fort compromis si on se fût fait battre avec le Sonderbund; il en était à peu près de même si Ion eût été vainqueur avec les troupes de la Diète.
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