‹ Mémoires politiquesChapitre 81 sur 106 · CHAPITRE LXXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXXIV

Avant la guerre.

Je me trouvais à Neuchâtel peu de joyrs après le vote du Corps législatif qui refusait le contingent. La veille, une compagnie de cavalerie vaudoise avait traversé la ville pour se rendre dans la Suisse allemande ; le bruit courait également que les Valaisans avaient fait une pointe sur le canton de Vaud. C'était pendant les premiers jours de novembre et au moment oti se manifestait Témotlon produite par l'attente. Je fus frappé de Tétat d'exaltation dans lequel se trouvaient les royalistes de diverses catégories avec lesquels j'eus l'occasion de m'entretenir. Le refus du contingent était pour eux non-seulement un acte honorable, mais une résolution, héroïque. Il semblait que les Neuchâtelois allaient attendre les troupes fédérales comme le sénat romain attendit les Gaulois. D'autre part ils se frappriient l'imagination pour trouver des certitudes de victoire en faveur du Sonderbund. La prétendue pointe qu'avaient faite les Valaisans avait jeté le canton de Vaud tout entier dans la consternation; la compagnie qui avait passé la veille avait Tair morne et triste ; on voyait sur la figure d« ces soldats qu'ils sentaient qu'on les menait à la boucherie ; les troupes du Sonderbund étaient exaltées et fanatisées : c'étaient encore les hommes de Morgarten et de Sempach avec tout leur enthousiasme, tandis que les troupes fédérales marchaient contre leur gré. L'armée fédérale allait donc être hachée.

Je ne charge pas le tableau ; ce raisonnement, je Tai entendu de plusieurs personnes. Il avait même fait une impression très-forte. Gomme il arrive toujours lorsqu'une lutte va s'engager et qu'on attache à cette lutte un intérêt puissantj*avais fait des supputations de forces qui me donnaient confiance sur Tissue de cette guerre. Je savais que les petits cantons fournissaient de braves soldats, que Talliance séparée avait fait de longue main d'immenses préparatifs ; je n'ignorais pas non plus qu'elle avait les sympathies des puissances étrangères; mais d'un autre côté je savais aassi que Tarmée fédérale opposait aux quarante mille hommes du Sonderbund, dont la moitié de Landsturm, une armée de quatre-vingts à quatre-vingt-dix mille hommes de troupes, élite et réserve, pourvue d'un très-bon matériel ; que les Suisses de tous les cantons étaient braves et que lorsqu'ils vendaient leurs bras à l'étranger, au 10 août, au 38 juillet, à la Bérésina, ils n'avaient pas plus failli les uns que les autres. Cependant lorsque j'eus entendu les pronostics des royalistes de la ville, je fus frappé de leur conviction et je dus faire de sérieuses réflexions pour me persuader que mes précédentes appréciations n'étaient pas te résultat de mon imagination et de mes sympathies.

Il restait à résoudre une question assez grave, qui donnait de l'espoir au Sonderbund. La plupart des officiers les mieux posés dans l'état-major fédéral étaient des conservateurs, qui voyaient avec peine les mesures votées contre une alliance qui, si elle n'avait pas leurs sympathies, leur paraissait du moins justifiée par les attaques que Lucerne avait subies de la part des corps francs. Dufour, Bourckhardt,Ziegler,Donats,qui devaient occuper les premiers commandements dans l'armée fédérale, répondraient-ils à l'appel qui leur était fait? Le Sonderbund ne le croyait pas; mais le sentiment du devoir militaire, celui de la patrie en danger en présence d'une prolongation de scission, les décidèrent, et ce fut

très-heureux. Si Dufour s'était tenu à Técart , il aurait été probablement remplacé par Rilliet- Constant, qui n'aurait pas eu A Tégard des troupes et des populations du Sonderbund les ménagements qui ont contribué ponr ime si grande part à resserrer les liens momentanément brisés des confédérés.

Ce point réglé, les troupes de la Confédération se mirent de tous côtés en marche pour obéir aux ordres du général en chef, qui désormais avait seul autorité sur elles. Le canton de Vaud mit à lui seul une véritable armée à )a disposition du général et équipa vingt mille hommes. Indépendamment des troupes du contingent, Berne organisa avec des réserves une division complète composée de toutes armes et répartie en trois brigades. Ochsenbein, le chef de l'expédition des corps francs, en prit le commandement. Cet officier avait ainsi trouvé le moyen d'occuper un poste important dans la campagne qui s'ouvrait. Après sa malheureuse retraite deLucerne, la Diète n'avait plus osé le maintenir sur les rôles de Tétat-msyor fédéral ; son canton l'avait réhabilité en le plaçant à la tète du gouvernement et en même temps à la présidence de la Diète ; mais les autorités fédérales n'étaient pas disposées à lui conûer un commandement. Toutefois, comme il amenait avec lui une division entière, il fut accepté et placé à son rang dans les manœuvres qui commençaient.

La diplomatie étrangère ne pouvait assez manifester son mécontentement des mesures prises pour contraindre le Sonderbund à l'obéissance et il était visible qu^elle comptait que celte guerre se prolongerait et fournirait l'occasion d'intervenir en donnant raison au Sonderbund. Pour commencer, les ambassadeurs qui se trouvaient à Berne au moment oh la guerre éclata quittèrent cette ville à l'exception de Robert Peel, ambassadeur d'Angleterre. Sydow, ambassadeur dePrusse, vint prendre séjour à Neuchâtel ; le comte de Bois s'installa à Bàle avec

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d*autre3 ; mais avant leur départ et pendant leur voyage, ces messieurs efiirent l'occasion de s'apercevoir que Tarmée fédérale n'existait pas sur le papier seulement, comme ils se Tétaient figuré. Une circonstance particulière les frappa, ce fut la promptitude avec laquelle une population de patysans fut transformée en une véritable armée Mais ce qui confondit surtout les étrangers spectateurs de cette transformation, c'était comment on avait pu atteler une nombreuse artillerie sans mesures extraordinaires pour les levées de chevaux et en quelque sorte sans qu'il y parût. Cette levée de boucliers a eu plus tard une immense influence sur les rapports entre la Confédération et les puissances étrangères, parce qu'on a cru dès lors à son armée. Et sous ce rapport, la guerre du Sonderbund a été un événement heureux.

Le Sonderbund avait confié le commandement de son corps principal, dont l'état-major était à Lucerne, au colonel Salis-Soglio, des Grisons. La défense de Fribourg était confiée au colonel Maillardon. Il semblait que le conseil de guerre de l'alliance séparée n'eût pas de confiance dans une campagne réglée et qu'il comptât intimider les Confédérés par des coups de mains de divers côtés. La tentative du Valais sur le canton de Vaud s'était arrêtée en chemin et n'avait par conséquent pas abouti ù jeter les Vaudois dans la consternation, comme on se Tétait imaginé à Neuchâtel. Les troupes de Lucerne en firent une plus sérieuse en Argovie. Profitant du brouillard épais qui pendant tout l'automne couvrait la plaine, elles étaient tombées sur Zofingue sans être aperçues et avaient jeté quelque trouble parmi les troupes fédérales qui stationnaient aux environs. Peu d'heures suffirent pour remettre chacun à sa place. Les Lucernois rentrèrent chez eux, et cette affaire n'eut aucune conséquence ultérieure. Une troisième entreprise de même nature fut tentée par les troupes d'Uri sur le Tessin. Ce canton formait à lui seul une division que commandait le colonel Luvini.

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Cette division, qui ne pouvait pas entrer en ligne dans les manœuvres contre Tannée du Sonderbund, était simplement chargée d'observer le Gothard. Luvini se trouvait à Airolo avec quelques forces, lorsque pendant la nuit il fut attaqué par les troupes d'Uri. Il eut à peine le temps de s'habiller, et pour n'être pas fait prisonnier il dut s'enfuir à la suite de sa troupe jusqu'à Bellinzona. Le colonel Luvini, qui n'en était pas moins brave pour cela, mais qui, surpris au moment où sa division était déjà en fuite, avait dû laisser ses épaulettes et son chapeau dans sa chambre à coucher; ressentit de cet événement un chagrin dont les traces sont restées empreintes sur son visage jusqu'à sa mort

Ces différentes tentatives avaient lieu avant toute hostilité, avant même les sommations» qui précèdent ordinairement une entrée en campagne. Les surprises qu'elles causèrent et le désordre momentané qui en fut la conséquence, s'expliquent donc naturellement.

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