‹ Mémoires politiquesChapitre 83 sur 106 · CHAPITRE LXXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXXVI

Un diplomate.

II était temps. L'intervention étrangère était à la portée Aon point encore matériellement, mais diplcfùiatiquemeni La France en prit l'initiative et adressa des communications aux autres puissances dans lé sens d'une intervention pour faire cesser cette guerre civile au centre de^ l'Europe. Elle n'eut pas de peine d'obtenft leur acquîesce-^ ment, sauf celui de l'Angleterre, dont là bienveillance & Têtard de la Diète et des cantons qui suivaient sa politique n'était pas douteuse et qui demandait qu*où attendît de voir si l'issiiè de la guerre ne sefaît pafe plus rapprochée que ne le supposait la France. Pendant ces négociations, dont le résultat devait dépendre du plus ou moin& de durée de la guerre, l'ambassadeur ordinaire de l'Angleterre à Cônstantinople se trouvait à Londres, à la veilte dô son départ. Il reçut l'ordre de se rendre à son poste en passant par la Suisse afin de juger de près de l'état des choses et de contrôler les appréciations de Robert Peel, dont les renseignements pouvaient n'être pas impartiaux en raison des relations d'amitié qu'il avait contractées avec plusieursradicaux, entre autres avec Ochsenbein,

Stradtford-Ganning arriva en Suisse après la prise de Fribourg et avant celle de Luceme. Le gouvernement de Neuchâtel, averti de son passage, envoya plusieurs jours d'avance un conseiller d'Etat avec son huissier l'attendre à M6tiers, premier relais de poste suisse, afin de le recevoir au passage et de lui rendre compte de l'état des

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choses d'une manière propre à influencer son jugement et de rendre ainsi le gouvernement anglais favorable an Sonderbund. Pendant deux jours et deux nuitsr je voyais de mes fenêtres le coùseiUer d'Etat et rtiuissier qui comme la sœur Anne se demandaient s'ils ne voyaient rien venir. Enfin, las d'attendre, ils retournèrent à Neuchâtel en laissant à Emile Bobillier, président du Comité noir, une lettre qu'il devait remettre à l'Anglais à son passage. Bobillier était pénétré de l'importance de la missive qu'on lui avait confiée ; il savait que c'était une invitation de )a part du Conseil d'Etat à s'arrêter à Neuchâtel, et il voulut s'acquitter de sa mission en homme consciencieux, comme se vante de l'être tout bon royaliste. En consé^ quence, il monta la garde à l'écurie du maître de poste pen^ dant un jour et deux nuits, bien persuadé qu'il ne lais* serait pas passer l'ambassadeur sans s'être acquitté de la commission. Mais, hélas I il avait compté sans les misères humaines. La faim, qui chasse le loup du bois, chassa Emile Bobillier de l'écurie. Il fallait déjeuner, c'était bien le moins. Il aurait bien pu remettre la lettre au maître de poste; mais celui-ci n'était pas un royaliste assez sûr; il le pria seulement de l'avertir si l'ambassadeur arrivait.

La Providence prêtait évidemment un concours efficace aux radicaux suisses. Elle n'entendait pas que les mensonges du gouvernement deNeuchâlel vinssent influencer les appréciations du diplomate anglais, qui arriva à Métiers au moment même où le président du Comité noir était allé déjeuner avec la missive dans sa poche.

Cette petite intrigue n'avait pu avoir lieu sans que les patriotes du village ignorassent ce dont il s'agissait. Eux aussi veillaient, sans trop savoir pourquoi, et comme ils ne déjeunaient pas tous ensemble, ce fut le gros Barrelet^ boucher, qui se trouva le premier à la portière de la voiture contenant le personnage si impatiemment attendu Il n'eut pas de peine à entrer en conver sation sur le snje qui occupait tous les esprits en Suisse. Stradford, qui sans

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doute voulait être informé de toutes parts, l^aborda brusquement en demandant ce que Ton disait de la guerre dans le canton de Neuchàtel. Bientôt sa voiture fut entourée de cinq ou six patriotes, au nombre desquels je figurais, et il put s'apercevoir, pendant les dix ou quinze minutes nécessaires au changement de chevaux, que le gouvernement de Neuchàtel, la domination prussienne et la fausse politique qui avait été la conséquence de cette domination n'étaient pas unanimement approuvés par le peuple et que nous avions nous-mêmes honte de la conduite de notre canton. En partant il nous jeta, quoique sur un ton très-aimable, cette prophétie : Messieurs Us Neuchàtelois, vous n'avez pas voulu vous battre, vous payerez ! Il était resté pour nous tous cette conviction, que le mal que nous lui avions dit de notre gouvernement lui avait fait plaisir. Pendant cet entretien, le malheureux Emile Bobillier s'accordait un déjeuner qu'il avait certes bien gagné par deux nuits de veille ; mais, ô stupéfaction! au moment où il sortait de chez lui le diplomate filait sur Neuchàtel, où il ne s'arrêtait pas.

Personne n a su quel rapport Stradtford Canning avait fait à son gouvernement ; il est seulement resté évident pour toute la Suisse libérale que la bienveillance du gouvernement anglais lui était acquise, et que l'ambassadeur Ta quittée en lui donnant le conseil d'en finir au plus vite avec cette guerre, afin d'ôter aux puissances le seul prétexte qu'elles pussent avoir d'intervenir, celui de mettre fin aux maux de la guerre civile en Suisse.

Sur ces entrefaites, le gouvernement de Louis-Philippe, qui voulait prêter son concours aux ultramontains. voyait les cantons duSonderbund se soumettre les uns après les autres et lui enlever le dernier moyen. Déjà il ne restait plus que le Valais qui pût constituer un reste de Sonderbund ; il fallait, pour avoir le prétexte que Ton cherchait, le maintenir en état d'hostilité. Il envoya un certain M. de laFenestre avec la mission de soutenir le gouverne-

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ment du Valais et de Tencourager à la résistance pendant quelques jours, aûn de laisser à la diplomatie européenne le temps d'intervenir pour arrêter les hostilités et peutêtre remonter le Sonderbund tout entier. Ce M. de la Fenestre réussit absolument comme le président du Comité noir de Métiers : il arriva tout juste pour assister à la capitulation du Valais. Ce dernier canton étant soumis, il n'y avait plus de Sonderbund, plus de guerre civile et par conséquent plus aucun prétexte pour que les puissances vinssent se mêler de régler les affaires de la Confédération.

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CHA.PITRELXXXVn.

Les mMiiTes d'inlûBldatioii^

Pendant que toutes les forces viriles de la Suimè étaient sous les armes, chacune dans son camp, la population de la principauté s'agitait selon ses sympathies» L'ancien rédacteur de VHelvétie avait fondé à Berne un journal français paraissant tous les jours et qui, placé comme il Tétait, pouvait le plus promptement donner des nouvelles soit de Tarmée soit de la Diète dont le siège était à Berne pendant la lutte. Les patriotes neuchâtelois avaient spontanément adopté ce journal, qui était lu avec avidité dans chaque village au milieu de groupes nombreux, lors du passage du courrier. Cette publication fut un vrai réveil politique pour les patriotes, qui lui faisaient parvenir des correspondances.

Mais, de son côté le gouvernement se tenait aux aguets depuis le détournement du convoi d'armes, et mettait en usage les moyens à sa disposition pour empêcher toute espèce de mouvement. Plus les nouvelles devenaient favorables aux troupes de la Confédération, plus les patriotes prenaient courage, et sans qu'ils eussent précisément l'espoir de secouer la domination prussienne, ils sentaient que ces événements ne pouvaient que leur être favorables. Le gouvernement, qui en craignait l'effet, publiait chaque jour un bulletin des événements qu'il tournait à sa façon et dans lequel les encouragements ne manquaient pas aux royalistes. Les comités noirs étaient constamment aux écoutes et informaient les autorités de tout

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ce qui pouvait être dit ou fait par les patriotes. Là ne se bornèrent pas les précautions. La gendarmerie fut considérablement augmentée et mise en service actif pour réprimer le moindre acte qui pourrait être commis contre les autorités ou la moindre manifestation politique. Le bataillon soldé, qu^on avait caserne à Neuchâtel, faisait des promenades militaires dans les villages du Vignoble, pour bien laisser entendre qu'au moindre mouvement, les habitants seraient traités comme en 1831. Pendant les plus mauvais jours, une compagnie était casernée dans le château de Travers, d'où elle ne sortait pas, il est vrai, pas même pour la promenade, mais d'oti les soldats in* sultaient les patriotes qui passaient sous ses murs.

A ces moyens matériels s'adjoignaient encore d'autres précautions. Dans la crainte que des rassemblements nombreux ne fussent l'occasion de quelque tumulte ou de quelque manifestation, le gouvernement interdit la tenue des foires. Il avait fait fermer au Val-de-Travers tous les cercles où il savait que l'opinion libérale dominait ; les auberges ne pouvaient être ouvertes après neuf heures. C'était le terrorisme érigé en système. Perregaux, commissaii-e du gouvernement pour le Val-de-Travers, disait que chaque fois qu'il revenait de Neuchâtel, il fallait qu'il y eût trois ou quatre personnes décrétées de prise de corps ou expulsées, et il n'exagérait point : chaque semaine nous le voyions arriver avec terreur. Ce fut sur les Suisses d'autres cantons qu'il agit le plus sévèrement. Les Comités noirs faisaient une police sévère. Chaque geste, chaque mot étaient recueillis au passage et rapportés au commissaire du gouvernement; la semaine suivante, celuici revenait avec un arrêt du Conseil d'Etat qui expulsait du canton le pauvre diable auquel une parole imprudente ^viait échappé.

Deux faits que je citerai entre tous peuvent donner upe idée du régime sous lequel nous avons vécu au Val-de- Travers pendant cinq mois. Voici le premier : M. Georges

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Reymond tenait un cabaret à Saint-Sulpice. C'était un des hommes les plus honorables que j'aie connus , libéral d'idées, mais point exalté, et tenant son établissement avec beaucoup d'ordre. Deux ou trois mauvais gueux vont boire la goutte chez lui. Ces gens, qui étaient ivres, s'exaltaient dans leurs idées royalistes et remplissaient la maison de leurs cris de Vive le roil et autres do même nature. L'aubergiste les pria de cesser ces cris, leur disant qu'ils ennuyaient les autres personnes. A cette époque on faisait des enquêtes politiques journalières .et l'on entendait successivement tous les royalistes, invités à dire ce qu'ils savaient des trames contre le roi et le gouvernement. Lorsque le tour de nos ivrognes arriva, ils ne manquèrent pas de raconter qu'on avait mis obstacle à leurs manifestations de dévouement au roi et au gouvernement. Il n'en fallut pas davantage : Georges Reymond fut invité à comparaître et dut s'asseoir, pour Tinstruclion de son procès» sur la sellette des criminels. Il allait être jugé lorsque le l®"" mars mit fin à la poursuite et en accusation ceux-là mêoies au nom desquels on le poursuivait. Pendantle cours de l'instruction de son affaire, ce brave homme venait me faire visite avant et après sa comparution. Je lui donnais quelques conseils sur la manière de se défendre ; tous les faits, qui me sont par conséquent bien connus, n'avaient rien de plus grave que ce que je viens de raconter.

Voici lautre affaire : Gouvet, l'un des villages les plus exaltés dans le sens libéral en 18B1, était devenu en peu de mois celui où se trouvaient les plus enragés royalistes. La classe moyenne, même aisée, était en général libérale, mais restait en minorité très-prononcée. Comme c'était la seule localité royaliste du Val-de-Travers, le gouvernement y avait installé un dépôt d'armes et formé une garde qui veillait dès la tombée de la nuit au matin. Cette garde n'était censée garder que Gouvet; elle faisait cependant des patrouilles jusqu'aux) abords des villages voisins où elle n'entrait pas. Il va de soi que les gros mes-

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sieurs étaient les cbefe du poste dont on prenait les soldats parmi la lie du peuple.

Uncertaindimanohe, quatre jeunes gens de Môtiers, âgés de dix- huit à vingt ans, avaient été faire une promenade à Couvet. Ils s'en revenaient assez paisiblement pendant la soirée, lorsqu'une malheureuse clef qu'ils avaient laissé tomber les mit en conflit avec la garde, qui voulait les obliger à continuer leur route, tandis qu'ils persistaient à chercher la clef perdue. Cela amena nécessairement un échange de paroles désagréables oti la politique vint se mêler. La patrouille suivit les jeunes gens jusqu'à rentrée du village de Métiers, en leur criant : Vous êtes des pourris, des révolutionnaires ! Ceux-ci répondirent : Bédouins, les troupes fédérales viendront vous arranger! Il n'y avait certef^^ pas dans toute cette scène de quoi fouetter un chien, ce qui n'empêcha pas qu'on dressa une enquête, dans laquelle, comme déraison, les hommes de la patrouille seuls furent entendus. Le procès-verbal fat envoyé au Conseil d'Etat, et Perregaux se chargea de faire rendre un décret de prise de corps contre ces quatre jeunes gens. Nous allons voir comment il s'y prit.

Un certain samedi un peu avant midi, M. Armand-Frédéric de Perregaux, commissaire du gouvernement au Val-de-Travers, arrive à la maison de ville de Môtiers, non point dans la partie du bâtiment affectée aux séances de la cour de justice, mais dans l'auberge. Il demande à la bonne dame Barrelet, la tenancière, si elle peut lui préparer un dîner. Puis, feignant d'ignorer que le samedi est le jour ordinaire des séances de la cour de justice, il demande s'il n'y aurait pas quelque voyageur qui pût lui tenir compagnie. « Mais, lui dit madame Barrelet, il y a ces messieurs de la justice qui souvent dînent ici. > Alors, jouant rétonnement, il paraît réjoui de cette coïncidence et fait demander le grand sautierDurussel, auquel il remet un billet pour le lieutenant civil Besancenet, qui présidait la cour de justice. A peine M. Besancenet a-t-il reçu ce

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billet, qu'il annonce que la séance est suspendue pour dîner et qu'elle sera reprise ensuite. Il engage les justiciers à aller à Tbôtel, attendu que M. le commissaire du gouvernement s'y trouve. Les choses se passent fort agréablement, parait-il. M. Perregaux est fort aimable. À la fin du dîner, il fait venir le Champagne, et chacun sait comme ce vin rend joyeux. Lorsqu'il s'agit de régler le compte, M. le commissaire du gouvernement annonce que tout est payé, dîner et Champagne : on ne pouvait être plus gracieux. Mais il s'agissait de rentrer en séance, et c'est là que les justiciers allaient rendre la politesse à M. le commissaire. M. Perregaux prend la présidence, je ne sais en vertu de quel droit; à cette époque, le gouvernement pouvait tout, et ce tout il l'avait délégué à ses commissaires. U fait lire l'enquête dressée contre les quatre jeunes gens qui avaient eu maille à partir avec la patrouille de Couvetet communiquerensuite un arrètduGonseild'Ëtat qui requiert la cour de justice du Val-de-ïravers de prononcer le décret de prise de corps contre eux. Que pouvait-on refuser à un conseiller d'Etat qui avait payé le dîner et le Champagne? Le lendemain il aurait peut-être été possible de dire que c'étaient des affaires de gamins entre eux, mais le jour même, alors que le Champagne exaltait encore les tètes, on ne pouvait que rendre amabilité pour amabihté. Les quatre jeunes gei^ furent décrétés de prise de corps, et quelques heures après on fouillait leur domicile pour les saisir^ au 'grand effroi de leurs familles.

L'un de ces jeunes gens fut arrêté au bout de quelque temps et promptement jugé; les six juges étaient de bons royalistes. Ils constatèrent les faits que j'ai rapportés, et condamnèrent co grand criminel à huit jours de prison. Les trois autres entraient à Neuchàtel avec la colonne du Yal-de-Travers le 2 mars suivant. U valait bien la peine, popr atteindre de pareils méfaits, que des royalistes mêmes punissaient de quelques jours de prison, de salir une ins* titution judiciaire par une bamboche de Champagne. Mais

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les fouilles opérées pour saisir ces gamins avaient jeté répouvante dans les familles et dans le voisinage, et c'était précisément là le but que Ton voulait atteindre.

Les différentes parties du canton n'avaient alors aucun rapport entre elley, an Borte que oe qui se passait dans une localité était ignoré des autres. Je ne puis donc parler que de ce qui se passait au Vat-de-Travers, mais je présume qu'il en était partout à pm prés de même. Le récit de ce que j'ai pu observer n'est nullement exagéré. J'tgouterai que le but d'intimidation était parfaitement atteint et qu'à peine osait-on se communiquer ouvertement ses sentiments, tant la pression était forte.

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