CHAPITRE XCn
La rérolntion de lévrier.
Pendant la guerre du Sonderbund et tandis que les Neuchâtelois qui voulaient s'affranchir de la domination prussienne s'organisaient de leur mieux, il se passait en France des événements qui, sans que pereonne s'en doutât» devaient plus modifier notre situation que tous nos efforts réunis. Louis-Philippe, après avoir eu pendant quelque temps un ministère centre gauche qui lui avait fait tenir une conduite un peu ferme à Tégard des manœuvres de l'Angleterre en Orient, l'avait brusquement renvoyé en 1841, pour donner la direction des affaires à Guizot. Le nouveau ministère, qui soutenait partout la réaction comme nous l'avons vu à l'égard de la Suisse, proclamait pour la France le stabilisme absolu et la paix universelle et perpétuelle. Il était devenu extrêmement impopulaire ; mais comme sur huit miUions de citoyens, trois cent mille privilégiés seulement jouissaient du droit électoral, ceux-ci soutenaient un gouvernement qui leur donnait de l'importance et à chaque renouvellement de la Chambre élective» Guizot avait une majorité assurée au moyen de laquelle il se perpétuait. L'opposition, sachant qu'elle ne renverserait pas ce ministère par les moyens parlementaires aussi longtemps qu'une loi électorale donnerait les droits au petit nombre, entreprit une campagne pour faire changer cette loi. Le moyen employé était nouveau : auss devait- il réussir beaucoup au-delà de ce qu'auraient désiré les meneurs. Dans toutes les principales villes de France,
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de $i;randes réunions où Ton mêlait la politique à la gastronomie, furent organisées. Ces réunions, connues sous le nom de Banquets réformistes, furent d'abord fréquentées par les orateurs venus de Paris qui voulaient conserver la royauté et même la sauver en étendant beaucoup la loi électorale. Mais A Topposi lion dynastique se joignit bientôt une opposition antidynastique, mettant en avant les idées les plus hardies sur la politique et sur Tordre social. On y faisait des vœux pour les patriotes italiens qui s'agitaient, aussi bien que pour le parti radical suisse qui était en guerre pour dissoudre le Sonderbund. Ces banquets se succédèrent pendant Tautomne 1847 et une partie de Thiver qui suivit. Le gouvernement, sans les voir de bon œil, ny mit toutefois pas obstacle. Cependant, quoique les principales villes de France eussent eu leurs banquets réformistes, on était arrivé jusqu'à la fin de Tbiver 1848 avant qu'on eût songé à en organiser un à Paris. Sans doute, on jugeait qu'il ne pourrait se passer comme les autreg et que cette réunion devant être plus nombreuse, elle donnerait probablement lieu à des manifestations plus graves. Elle fut enfin fixée au 22 février. Le gouvernement, inquiet de l'importance de cette manifestation, voulut Tempëcher. Une émeute s'ensuivit, et les organisateurs du banquet, qui ne visaient qu'à un changemeut de ministère et aux modifications à la loi électorale, furent eux-mêmes surpris de la tournnre que prirent les choses; cette émeute dégénéra en révolution ; l'abdication de Louis^Philippe ne fut plus même capable de calmer TeOervesoence populaire, et la proclamation de la république eut lieu.
Cette révolution, dont j'ai dû dire quelques mots puisqu'elle a amené celle deNeuchàtel, n^e fait faire de tristes réflexions sur les mœurs politiques de la France. Chacun reconnaît que la volonté de la nation n'était point à cette époque portée à la république, et que la proclamation de cette forme de gouvernement était un coup de main hardi auquel pei^onne ne s'attendait, pas même oeux qui
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l'ont exécuté. La France jouissait alors d'une assez grande somme de liberté, malgré le privilège des gros censitaires en matière d'élection. Je viens de parler de la liberté de se réunir pour discuter des intérêts publics ; cette liberté n'était point inscrite dans les lois, mais un gouvernement tolérant en avait laissé l'exercice pendant bien des mois. Ce qui en est résulté, je viens de le dire : le peuple s'est laissé entraîner par des discours magnifiques, il est vrai, et il a fait ce qu'il ne voulait pas.
Depuis longtemps, la Suisse a plusieurs fois par année deS'féunions pareilles ; des milliers, que dis-je, des vingtaines de milliers de citoyens se réunissent sur un point donné ; une tribune est élevée, les orateurs se succèdent et discutent les intérêts de la patrie : cette tribune est libre, tout peut se dire, et cependant jamais un conflit n'est sorti de^ces imposantes réunions qui ont pris une importance réellement européenne. On se demande comment il se feit que tms mois de la pratique du droit de réunion ait amené en France une révolution contre le gré de la nation ellemême, tandis qu'en Suisse ces réunions n'ont eu que les effets heureux du développement successif des institutions libérales que nous possédons. La réponse me semble facile : les libertés lie doivent pas être accordées une à une sans discernement. En Suisse, les libertés se tiennent. Les hommes d'études, les écrivains, les orateurs parlent au peuple de ses intérêts et de ceux de là nation, et s'ils émettent des idées nouvelles, même subversives, celles-ci sont discutées avec sang-froid. Si l'idée prend faveur, la nation qui n'a pas de maitre pour guider sa politique, la met en pratique elle-même par ses choix électoraux ; elle n'a besoin d'aucun mouvement brusque pour manifester sa volonté. Il n'en est point de même en France. Sous le règne de Louid-Philippe, elle avait la liberté de la presse dans une mesure assez étendue ; pendant quelques mois on lui a laissé la liberté de réunion, où la parole, plus vive que la plume, exaltait davantage. Mais là s'arrêtaient les droits
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des masses qui, alléchées par les idées qu^on leur communiquait, sentaient 1^ besoin de les mettre en pratique et n'avaient pas le moyen de le foire légalement. Quelques hommes en ont tenté rapplication par surprise ; ils ont réussi parce que la lutte se réduisait à un échange de coups de fusils entre quelques mille hommes d'un côté et quelques mille hommes de Tautre ; la nation a regardé faire, donnant, ensuite raison au vainqueur, même malgré elle.
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