‹ Mémoires politiquesChapitre 89 sur 106 · CHAPITRE XCm · texte numérisé non relu

CHAPITRE XCm

L'opinion poUtif«o «Tant 1890.

MoD intention en commençant ces mémoires était d*ex> poser brièvement les faits qui avaient précédé la révolution du i^^ mars 1848, afin de faire comprendre comment 1 opinion politique du peuple neuchâtelois s'était successivement modifiée : je me suis laissé entraîner avec com« plaisance dans des détaits très-nombreux, parce que les circonstances qui ont préparé les mouvements de 1831 el la révolution de 1848 avaient considérablement frappé mon imagination ; en les retraçant, je me suis procuré un véritable plaisir.

Les appréciations que j'ai faites sur le gouvernement de Neuchâtel et sur l'aristocratie (jui le composait et le dirigeait ne doivent pas être considéi'ées comme venant d'un homme impartial. Quoique je sois aujourd'hui complètement affranchi de toute passion politique, quoique dès l'accomplissement de notre révolution j'aie compris que je devais agir par ma rais du et non plus par des mouvements passionnés, j'ai été l'adversaire trop ardent du système politique que les traités de 1815 nous avaient octroyé pour que mou jugement ne s'en soit pas trouvé considérablement influencé et n'en ait conservé des traces indélébiles. J'ai cherché à me mettre à la place des hommes qui dirigeaient la politique du pays et à me placer à leur point de vue pour apprécier leurs actes avec justice ; mais j'ai souvent senti que mes propres sentiments dominaient encore trop pour que je pusse réellement le faire.

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Mes critiques touchant les institutions du pays avant 1848 et les actes des au topi test n-ont pas eu pour but de justttier la révolution du l^mars ; de toutes parts on sen* tiit la nécessité d'an changement et le gouvernement y travaillait lui-même. La révolution n a pas plus été faite pour modiâer les institutions du pays que pour substituer des bommes h d'autres hommes; elle a encore moins été entreprise pour éccMiomiser les 70,000 livres courantes envoyées chaque année à fierlin. Le seul vrai but séneuiL qui- ait guidé Tupanimité des hommes qui Tont entreprise était de '.•ire cesser Tambiguïté d'une position politique qui faisait d^ nous un canton suisse d'un côté et une province prussienne de Tautre. La justification de )a révolution, si elle en avait besoin, serait Taccord unanime qui s'est manifesté pour en accepter les conséquenoesv

Sans doute la position politique avait été une entrave au développement des institutions; le stabilisme dams lequel on vivait devait être fatal ; mais les patriotes, tout en désirant des modifications considérables dans notre organisation intérieure, n'auraient jamais reœuru à la violence pour cela. Je ne dirai pas que parmi les hommes qui se sont mis en avant pour changer notre système pohtique, il n y eût pas quelque ambitieux qui voulût gOTveraer ou an procurer un emploi lucratif : je n'ai pas lu dans le cœur des hommes ; mais ce que je puis affirmer, c'est que je n'ai remarqué ce sentiment qu'à titre d'exception. Il y avait du reste plus de danger qu'on ne le suppose maintenant à s'installer au chAteau. Quatit à la question Saucière, elle peut avoir eu quelque influence sur les habi-> ants du Vignoble, où les redevances féodales étaient de trop lourdes charges; mais ces populations n'ont pas fait la ré* volution ; elles l'ont acceptée avec plaisir, sans avoir partie cipé aux actes qui ont déterminé la chute du gouvernement. Une cause uniquement morale, je le répète encore, a ameoé ce changement : le pays sentait les inconvénients de sa position ambiguë ; il avait honte de la ligne de con^

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doite dans laquelle cette position avait poossé le gouvernement; il ne voulait plus être à la rraiorqae des Jésuites et des couvents « oi rinstrument d'un autre Siegwart-Muller, si de nouveaux conflits survenaient en Suisse. Il n'y a pas eu d'autres causes réelles.

L'histoire de Topinion publique dans le canton de Neuchâtel peut se résumer en peu de lignes ; les faits que j'ai racontés dans les pages qui précèdent l'établissent d'une manière assez évidente. Depuis un grand nombre d'années, on a répété sur tous les tons que le peuple neuchàtelois était attaché au principe monarchique et qu'il s'était toujours distingué par son amour pour ses princes et par la fidélité qu'il leur vouait. C'est vrai et c'est fiaux suivant l'époque à laquelle on se reporte. Quelques chroniqueurs ont bien cherché à établir les vertus et les mérites des princes de la famille d'Orléans-LongueviUe: ils se sont complu à raconter les fêtes et réjouissances qui eurent lieu lorsque certain prince Henri, quittant la cour de Louis XIV, vint visiter ses sujets de Neuchâtel etValangin. Il subsiste à Colombier des traces visibles de sa munificence ; il a fondé, au moyen d'allocations qui n'étaûent pas sans importance pour l'époque, les sociétés de tir connues sous le nom de prix du seigneur. Il reste également des souvenirs de la bienfiaisance de Marie d'Orléans, duchesse de Nemours, le dernier membre de cette dynastie qui ait régné sur la principauté. Cepecdant, malgré toutes ces marques qui pourraient faire croire que les Neuchàtelois étaient attachés à leurs princes, un fait vient en démontrer le néant : au moment où la dynastie d'Orléans-Longueville allait s'éteindre, les corps et conmiunautés formèrent leur grande association pour empêcher l'avènement d'un prince français quelconque.

L'histoire du changement de règne qui suivit prouve également que le peuple neuchàtelois n'était point du tout attaché au principe monarchique. Le pamphlet ayi^nt pour titre : Le tombeati des prétendants^ qui fut

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répandu à cette époque et que l'on conserve religieusement dans quelques familles et dans quelques archives, établit que le pays ne se souciait nullement d'un nouveau prince. Nos pères, possédant une valeur morale que nous ne pouvons nous vanter d'avoir conservée, se seraient certes facilement affranchis de toute domination princière s'ils n'eussent eu que les obstacles de l'intérieur à surmonter. Mais comment la petite république de Neucbàtel aurait-elle pu subsister entre deux voisins ambitieux : d'un côlé Louis XIV, froissé de voir ce pays soustrait aux princes de sa cour et par conséquent à son influence, et d'un autre côté Leurs Excellences de Berne, dont l'ambition n'avait point de bornes? Si donc ils choisirent, pour autant que leur choix était libre, la tutelle d'un prince éloigné et puissant, ce fut beaucoup plus par prudence que par goût, et Topinion pubUque qui en 1707 porta les Neuchàtelois vers la maison de Brandebourg ne prouve point leur penchant pour le principe monarchique. Je n'en dirai pas autant de la domination des rois de Prusse. Les Neuchâtelois avaient su faire valoir des droits et des franchises qui les mettaient beaucoup aunlessus des peuples dominés par les oligarchies de Berne, Soleure et Fribourg. C'est pendant le siècle qu'a duré la première souveraineté prussienne que l'amour pour les princes en même temps que rattachement au principe monarchique a pris naissance. Pendant cette période, les bourgeoisies étaient écoutées à Berlin autant que le Conseil d'Etat^ et les redressements nombreux qui furent accordés fortifièrent ces dispositions. Les Neuchâtelois disaient avec orgueil, comme le meunier de Sans-Souci : Nous avons des juges à Berlin I Ce siècle de bonheur, comme l'ont appelé à tort les fanatiques royalistes en 1831, a été le fondement de Topinion monarchique que bien des Neuchâtelois ont conservée jusqu'à nos jours, et a créé cet amour fanatique pour les rois de Prusse qui a fini par devenir ridicule dès qu'il n'eut plus sa raison d'être. Il n'y a point de contra-

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diction dans ce qae je viens de dire de l'amour des Neuchâtelois pour les princes de Prusse et la négation relative au siècle de bonheur. Les Neuchâtelois se soumettaient volontiers aux décisions venues de Berlin, mais n'acceptsûent que péniblement ce qui émanait de Neuchàtel. Le bonheur d'avoir des princes justes mais éloignés était largement compensé par le désavantage d'être sous la dépendance immédiate d*une aristocratie qui gouvernait au nom de ces princes, et contre les actes de laquelle on était constamment en remontrances. Les agitations populaires, les révoltes sanglantes, indépendamment des représentations légales, démontrent que l'aristocratie se chargeait de tempérer le bonheur dont elle a fait étalage lorsque le principe monarchique a été attaqué.

Les Neuchâtelois, qui avaient pour voisins les peuples de Berne, de Vaud, de Fribourg, de Soleure, nonseulement dominés mais encore exploités par leurs aristocraties respectives et privés d'une autorité supérieure â laquelle ils pussent recourir, apprécièrent hautement cet avantage et se fortifièrent dans leur attachement. Mais ce qui contribua le plus à exalter ce sentiment fut le passage sous la domination d'un maréchal du grand empire. On eut pendant cette courte période tous les désavantages que l'on avait remarqués chez les peuples suisses nos voisins, et le recours à Berlin n'avait point été remplacé par un recours à Paris. Berthier n'entendait point recevoir de remontrances, et on sentit alors la privation de cet appel A une autorité supérieure que l on avait tant apprécié précédemment. La peur de la conscription avait fait saluer la restauration de la domination prussienne par des acclamations de joie, parce que l'on espérait que le pays rentrait sous le régime où il avHit vécu avant 1806.

Pendant la période de 1814 à 1830, lopinion était restée ce qu'elle avait été au moment de la restauration prussienne, moins l'enthousiasme. Rien n'était venu qui pût

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détruire l'affection que les Neuchâtelois avaient pour les rois de Prusse ; mais d'un autre côté rien non plus n'avait pu la renforcer. Nos voisins de la Suisse, dominés par des oligarchies, ne vivaient ni plus heureux ni plus libres que nous: nous ne pouvions donc envier leur sort. Il n'y avait aucune espérance que notre position pût changer; on l'acceptait sans songer qu'il fût possible d'en avoir une meilleure. Cependant durant cette période, le commerce s'étant beaucoup étendu, les rapports avec les cantons voisins étaient plus fréquents. Les tirs fédéraux, récemment institués, les camps fédéraux auxquels nos troupes prenaient part, avaient fait sentir à quelques-uns la dififlSrence entre notre situation politique et celle de nos Confédérés, et Tambiguïté de notre double qualité de province prussienne et de canton suisse. Cette époque fnt marquée par la naissance du sentiment national suisse. Les Neuchâtelois qui faisaient partie des sociétés de tir, de chaiit, d'histoire naturelle, ceux qui prenaient part aux écoles de Thoune on aux camps fédéraux, éprouvèrent aussi ce sentiment. L'idée d'appartenir d'un côté à la nationalité suisse et de l'autre d'être les sujets d'un prince des bords de la Baltique devait paraître choquante. Si nous n'avions rien à envier aux autres cantons en fait de libertés, nous avions à leur envier leur position indépendante : ce fut un sentiment bien feAhle encore, qui prit peu à peu plus de consistance.

Si l'on ajoute à ce premier symptôme la véritable haine que les Neuchâtelois ont toujours manifestée pour je Conseil d'Etat, l'admiration qu'ils professaient pour le parti libéral qui luttait en France contre la réaction, on aura une idée nette de l'état de ropinion publique au moment où la révolution de juillet en France et les révolutions des différents cantons suisses vinrent réveiller chez nous l'opinion publique.

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