CHAPITRE XCaV
L'opinion politifoo après 1830.
L'agitation de 1831, qui fut d'abord extrêmement vague, n'était que Texpression d'un mécontentement unanime contre les mesures et les tendances du gouvernement ; on n'était point d'accord sur les moyens dy porter remède, on croyait avoir beaucoup fait en demandant des réformes d'une manière générale, sans rien préciser ; mais on sentait dès ce premier moment qu'il y avait des points importants sur lesquels tous n'étaient pas d'accord, les uns mettant leurs garanties dans les droits particuliers des bourgeoisies, les autres dans la souveraineté du peuple. U était évident que les premiers continueraient à être attachés au roi de Prusse, tandis que les autres chercheraient à se soustraire à sa souveraineté. Le gouvernement envisagea la position telle que je viens de la définir et s'appuya sur ses anciens adversaires pour donner un corps à l'agitation et la diriger vers la concession parfaitement illusoire du Corps législatif. Je dis illusoire, non pas que sa composition n'eût une origine libérale et populaire, mais parce que ses attributions étaient insignifiantes aussi longtemps qu'on ne lui Msait pas voter les crédits nécessaires à l'administration.
La désillusion que produisit la première session de cette assemblée, amena à sa suite le coup de main du 13 septembre. Ce fut le signal de la distinction des partis. Dès. le moment que l'affranchissement de la<lomination prussienne fut mis en question, toutes les réticences cessèrent
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de part et d'aatre. La bourgeoisie de Valangin, pour sauver le priocipe monarchique, vint au secours du gouvernement contre lequel elle combattait depuis plus d'un siècle. Pour elle, le roi était le médecin guérissant le mal que pouvait faire le Conseil d'Eitat. Dans cette occaâon, die conserva la cause du mal pour pouvoir garder le médecin. Il aurait été plus simple de supprimer les deux : c'est ce que voulaient les patriotes qui avaient entrepris cette expédition. Ceux-ci furent vaincus par Tintervention fédérale d'abord, par le canon de Pfuel ensuite, et une profonde scission subsista dès lors entre les eitoyens neuchàtelois.
Pendant la première période de la restauration prussienne, le sentiment d'amour pour le principe monarchique s'était considérablement refroidi, et avait peu à peu fait place à un attachement pour la Suisse qu'augmenta dans une mesure considérable l'agitation de 1831. Les deux prises d'armes de cette époque réagirent sur les royalistes et poussèrent leur fanatisme jusqu'à vouloir séparer Neuchfttel de la Confédération. Les tentatives ûutes dans ce sens, en 1832 et en 1833, ne purent aboutir. Les partis restèrent alors dans l'expectative, chacun d'eux conservant religieusement ses idées.
Après la défaite des patriotes, les deux partis n'eurent plus aucun sujet de lutte à propos de la politique intérieure ; ils se contentèrent de s'adresser des récriminations réciproques. La politique fédérale aurait seule pu devenir l'objet de discussions. Celle que le gouvernement suivit dans le conflit amené par la conférence de Sarnen, ne lui fit perdre aucun de ses partisans : on était trop près des événements de 1831. Elle n'amena aucune modification dans les idées politiques de l'un et de l'autre parti.
Je n'en dirai pas autant des condescendances envers le gouvernement français, dans les affaires Conseil, Louis- Napoléon et Borel-Darmès (c'est l'ordre chronologique et non l'intention qui me fait mettre l'empereur des Français
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entre deux mouchards). Rien de bien apparent n'eut lieu dans l'efiet que produisirent sur Topinion ces différentes affaires : cependant j'ai la conviction que plus d'un royaliste sincère se sentit froissé en voyant le député de Neuchâtel se mettre ainsi à plat ventre devant les exigences de la France, quand la conduite de la Suisse était noble et énergique.
Je ne sais si le gouvernement sentit alors qu'il avait besoin de remonter le ressort de sa machine. Les efforts qu'il fit pour attirer le roi dans la principauté font bien supposer que le zèle royaliste s'affaiblissait au milieu de Tindifférence : cependant les choses auraient pu rester longtemps dans la même situation, si la crise politicoreligieuse dont la suppression des couvents d'Argovie fut le motif n'était survenue. En prenant fait et cause pour ses alliés des petits cantons, le gouvernement de Neuchâtel pressentait bien qu'il froisserait Tesprit public dans la principauté; mais il espéra vaincre facilement les répugnances que cette politique pouvait provoquer dans son propre parti. Le Corps législatif était trop soumis à tout ce que proposait, le Conseil d'Etat pour oser faire une opposition aux volontés de ceux qui le guidaient.
Les conséquences furent considérables. Après avoir soutenu les couvents, il fallut soutenir les Jésuites : on ne pouvait pas plus abandonner ses amis lorsqu'ils se compromettaient qu'on ne les avait abandonnés alors qu'ils soulevaient la première question embarrassante. Ici cependant les avertissements ne manquèrent pas : d'abord une pétition de deux mille citoyens, parmi lesquels beaucoup de royalistes ; puis une minorité de vingt voix dans le Corps législatif, qui. paraît-il, a été bien près de devenir majorité. En effet, depuis que j'ai relaté ces faits, j'ai appris qu'au moment de la discussion, il allait se former au Corps législatif une majorité pour que Neuchâtel votât rexpulsion des Jésuites: il ne fallut rien moins que la menace de Chambrier de donner sa démis-
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sion &i pareille chose arrivait pour empêcher ce vote fatal au Conseil d'Etat et pour maintenir le troupeau âdèle dans la discipline.
Açvès avoir défendu les couvents et les Jésuites, il fallut eneoi^ soutenir Talliance sé{»arée qui tendait à la disaolution du lien fédéral. Je ne crois pas que le gouvernement ait fermé les yeux sur l'effet produit dans le canton par cette politique. Il était assez perspicace pour savoir que, de 1881 à 1847 bien d«s vieux royalistes fanatiqueB avaient disparu, et que la vanité de leurs descendants, étrangers aux événements de 1831 et par conséquent privés du stimulant qui avait surexcité les défenseurs du gouvernement n'était point mise en jeu an même titre. Ces derniers examinaient et ne comprenaient que dif&Qilement comment étant déjà plus royalistes que le roi» il fallait en^core être plus catholiques que le pape, qui, lui, chassait les Jésuites.
Ce qui poussait le gouvernement à persévérer dans cette voie et à mépriser en quelque sorte le méeonlentfément des siens» c'était sans aucun doute Tappui étranger qui ne lui faisait jamais défaut et qui lui permettait de commettre impunément des fautes très-graves. Il comptait avec raison que la Confédération n'oserait mettre le pied sur Neuchâtel aussi longtemps que la Prusse serait une puissance prépondérante en Europe. Il savait que les bsuonnettes fédérales viendraient même à son secours si le parti libéral, renforcé des mécontents, tentait quelque entreprise contre sa sécurité. Cette tactique était fort adroite; mais elle dut échouer devant la proclamation aussi inattendue que soudaine de la répubhque en France.
Tel avait été le mouvement de l'opinion dans notre pays : indifférente et plutôt républicaine sous les princes français, elle devint monarchique sous les rois de Prusse, par reconnaissance pour les redressements obtenus et par amour pour les princes. Impuissante sous le prince Berthier, elle redevint royaliste ardente au moment de la res-
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tauraiion de la domination prussienne. Pendant la première période de cette restauration, Tardeur se refroidit et un nouveau sentiment naquit: celui d'un attachement à la nationalité suisse, résultat de notre incorporation dans la Confédération. L'agitation de 1831 et les attaques contre le régime monarchique qui en furent la suite et la conséquence partagèrent Topinion du pays en deux fractions presque ^ales. Cette division réveilla les sentiments des royalistes et créa une lutte de vingt-cinq ans. La politique que suivait le gouvernement ne fit dans les premiers temps perdre aucune force à son parti ; mais lorsque les luttes fédérales s'établirent dans le domaine religieux, bon nombre de royalistes s'en détachèrent, et avant qu'une période de calme ait mis le gouvernement dans le cas de regagner le terrain perdu, un événement vint ébranler l'Europe, jeter la diplomatie européenne en déroute et permettre aux patriotes neuchftteloisde renverser le gouvernement monarchique. Mais le parti royaliste, quoique vaincu, n'était pas anéanti. Il devait subsister encore neuf années avant de se convertir en parti républicain conservateur.
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