CHAPITRE XCV
Agitation produite par la proclamation de la répnhliqae
en France.
Journée du 29 février an Locle.
Nous avons vu que les événements accomplis au sein de la Confédération avaient préparé les esprits dans le canton de Neuchâtel à une révolution tellement inévitable, que le gouvernement lui-même se préoccupait de la nécessité d'un changement de régime politique. C'est dans ces circonstances que survint la proclamation de la république en France. On peut facilement se rendre compte de Teffet que cette nouvelle produisit dans le canton. Ce fut une commotion électrique.
La révolutio»^ s'était accomplie le jeudi 24 février. Le résultat en fut connu au Val-de-Travers le samedi 26, et à Neuchâtel ainsi qu'aux Montagnes dans la soirée du même jour. Dès le dimanche matin, Fagitation commença presque partout. A l'idée de renverser le gouvernement se joignait celle d'exercer quelques vengeances contre les royalistes qui s'étaient si mal conduits en 1831 et même en 1847 ; mais la nécessité de se tenir ferme contre des retours d'événements dominait assez les esprits pour les détourner de pareilles représailles. A Môtiers, si je n'avais pas calmé les jeunes gens en les mettant au fait de l'existence des comités, il y aurait eu déjà des imprudences commises dans la journée du dimanche.
Les mêmes personnes ne devraient être appelées qu'une fois dans le cours de leur vie à participer à une révolution
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Les circonstances d'an pareil événement frappent Timagination et y laissent des traces profondes bien propres à refroidir Tenthousiasme. J'avoue que le premier sentiment que j'éprouvai à la nouvelle de la proclamation de la république en France fut moins celui de l'espérance que celui de la stupeur. Je ne doutais pas qu'elle ne provoquât àNeuchâtel au moins une tentative de soulèvement, et j'âYaisTU 1831 dans toufi ses détails. Le gouvernement était encore composé des Bràmes hommes qui nous avaient vaincus à cette époque. Dans ce moment même il avait à sa disposition un bataillon soldé et une batterie d'artillerie tout attelée, forces bien suffisantes pour écraser le premier mouvement. En outre, quoique la république fût proclamée à Paris, on ne pouvait savoir si ce système ne serait pas renversé au bout de quelques jours et suivi d'une réaction. Je m'imaginais d'ailleurs qu'il faudrait bien quelque temps avant que le mouvement prit à Neuchâtel une tournure un peu sérieuse, et tout en songeant que nous devions profiter de l'occasion si cela devenait possible, j'étais persuadé qu'il n'était pas convenable de brusquer les temps. Telles étaient mes impressions lorsque le dimanche soir, vers dix heures^ Charles ^alame vint me trouver pour tne consulter sur l'opportunité de réunir le comité de Môtiers et de convoquer ensuite les autres comités du Val-de-Travers. Il va de soi que j'entrai dans les vues de Galame ; mais je pensais qu'il n'était pas nécessaire de faire une convocation extraordinaire, puisque la réunion régulière devait avoir lieu le samedi suivant Galame se récria : Mais ce sera trop tard I — Eh bien, oonvoquons-le pour demain soir. — C'est encore du temps perdu I ^ Il fut enfin convenu que le comité se réunirait le lendemain niatin. J'indique ce détail pour montrer combien est vive l'influence qu'exerce sur l'esprit un événement précédent auquel on a assisté.
Le comité de Môtiers, qui se trouvait fort heureusement comité directeur, se réunit en effet le lundi 28, à sept heures
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4tt matin. Toujours sous le poids de mes préoccupations, J6 proposai de convoquer les autres cKWnités du Val-de- Travers pour le damedi suivant; on dut encore me faire sentir que ces lenteurs n'étaient pas de saison, et les comités du vallon furent invités à se rémwr le soir même;
Pendant ce temps, l'agîtalàcn deve^iait très-vive au JLocle et à ia Ghaux-de-Fonds. Les Comités noirs dispa raissaient comme par enchantement, et les rares royalistes qui osaient encore sortir de leurs demeures se dissimulaient le plus possible et évitaient de se trouver en fkce de Tun de ceux qu'ils avaient moleâtés pendant si longtemps.
Le gouvernement, qui s'était toujours beaucoup plus appuyé sur la diplomatie et sur les traités que sur le peuple, ne connaissait pas Tétat des esprits. Le lundi matin, tm habitant du Val-de-Travers ayant une affaire qui l'appelait au château, attendait son heure sur la terrasse lors- .qu'il fut abordé par Favarger qui. inquiet de la situation s'il ne l'était pas encore des événements, cherchait à s'en • rendre compte et lui demanda ce qu'on disait au Val-de- Travers de la révolution qui venait de s'accomplir en France. Le brave homme, qui n'y mettait aucune malice, af&rma que l'on n'en disait rien et que tout était dans son •état ordinaire. Un bon royaliste de qui je tieas ce détail se trouvait là. Favarger l'aborde à son tour et lui annonce que tout est calme aux Montagnes : // n'y a que ces imbéciles du Vignoble qui feront des bêtises, ajoute- t-il. Voilà <îomment le seul conseiller d'Ëtat qui connût un peu le pays appréciait la situation.
L'agitation était trop générale pour rester à l'état latent. Il fallait lui donner une direction sous peine de la voir dégénérer en désordre. Depuis la guerre du Sonderbund, les agents du gouvernement, impuissants à maintenir Kor- <lre à la Chaux-de-Fonds, avaient été maintes fois obligés d'avoir recours aux patriotes pour rétablir le calme dans les mes. Le 28 février, la place étant comme d'habitude
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couverte de gens, encore plus exaltés parles derniers événements, les membres du Comité noir s'adressèrent aux patriotes pour les prier de rétablir un peu le calme. George Dubois leur répondit : Nous rétablirons Vordre, maispour notre compte et non plus pour le vôtre.
U fut décidé qu'une réunion de délégués de toutes les communes aurait lieu à la Chaux*de-Fonds le mercredi 1^' mars, à 2 heures après midi. Auguste Leuba vint au Val-de-Travers pour nous engager à envoyer à cette assemblée au moins un délégué par village, ce qui fut accepté. Il arriva au moment où une réunion semblable se tenait chez Louis Barrelet. Celle-ci sentait déjà la révolution, et, contrairement à la précédente, elle était essentiellement composée déjeunes gens. Théodore Calame, le doyen d*âge des patriotes, qui la présidait, nous fit jouer une mauvaise parodie du serment du Grutli, après laquelle nous dûmes jurer de garder le secret, ce qui était bien inutile dans un moment où chaque enfant voyait nos préparatife et savait qu'on méditait un coup de main.
Cette réunion remplit d'inquiétude les hommes sérieux^ parce que, composée comme elle Tétait, elle pouvait compromettre l'entreprise elle-même et ceux qui en faisaient partie, ce qui aurait eu lieu si les événements se fussent moins précipités. Mais Tagitation était plus puissante que ceux qui voulaient la diriger, et elle ne tarda pas à se convertir en révolution dans les grandes localités industrielles, où la position était bien différente que dans nos villages ne comptant que mille à quinze cents habitants au plus.
On comprend que des populations froissées contre la politique du gouvernement dans les affaires fédérales, voyant celui-ci moralement écrasé par la chute des deux appuis qu'il s'était créés, le Sonderbund et le gouvernement de Louis-Philippe, songeassent à prendre leur revanche de toutes les injures dont elles étaient abreuvées depuis six mois par le Constitutionnel Neuchâtelois et se
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trouvassent dans un état de surexcitation qui augmentait d'heure en heure. Aussi pouvait-on déjà prévoir que le Locle et la Ghaux-de*Fonds perdraient patience avant là réunion des délégués qui avait été fixée au 1"* mars. En effet, dés le mardi matin, un drapeau fédéral fut arboré au réverbère d un bfttel du Locle. Aussitôt un groupe de jeunes gens armés vint garder cet insigne contre les at^ taques des agents de l'autorité ou celles des royalistes, nombreux dans cette localité. Ce fui le début de la révolution. Deux braves et courageux citoyens, Henri Grandjean et David Perret, furent délégués auprès des membres du comité de défense, présidé par le colonel Pavre-Bulle, pour leur faire déposer leurs pouvoirs. Le comité céda en pleurant et en félicitant le pays de voir de braves gens comme ceux qui se présentaient à lui se mejitre à la tète du mouvement.
Aussitôt que Ton apprit à la Ghaux-de-Fonds ce qui venait de se passer au Locle, la même mesure fut prise contre le comité de défense, et George Dubois, se mettant à la fenêtre de l'hôtel-de-ville, proclama la république aux acclamations enthousiastes de toute la population rassemblée sur la place.
Dès ce moment la révolution avait une base : les deux villes les plus populeuses étaient désormais affranchies de la domination prussienne. Cet exemple allait être suivi.
Une estafette nous apporta au Val-de-Travers la nouvelle de ce qui s'était passé au Locle. A mesure qu'elle quittait un village, les patriotes prenaient les armes, confectionnaient des cartouches, organisaient des postes et se préparaient aux événements. Quant à moi, j'étais toujours sous la même impre^ion, et je trouvais que cette précipitation compromettait tout, que la démission des autorités du Locle n'était pas une garantie, que c'était celle des autorités de Neuchàtel qu'il fallait obtenir, mais que le gouvernement avait à sa disposition un bataillon de
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maroenaûres qu'il pouvait envoyer suocesûvement dans toutes l€6 localités soulevées pour réprimer rinsurrection. Je pensais que, puisqu'une réunicm de délégués devait avoir lieu le lendemain à la Ghaux-de-Fonds, il aurait été plus sûr d'attendre sa décision pour opérer une levée do boucliers. Je pesais froidement la atuation, eï il est fort heureux que tout le monde n'ait pas été aussi calme que moi : dans ces moments-là, c'est de l'entraînement qu'il faut, et non de A'oids calculs.
La majorité des membres du comité de MôUers pensait comme moL Cependant il fut décidé qu'on s'armerait aussi, car on savait que Travers et CSouvet l'avaient fait. Le comité s'adjoignit quelques nouveaux membres pour diriger les affaires, et, comme tout le reste du Val-de-Travers^ no«8 nous mimes en révolution.
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