‹ Mémoires politiquesChapitre 92 sur 106 · CHAPITRE XCVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XCVI

Embarras du gonvemomont.

Pendant ce temps, que faisait le gouvernement ? Il envoyait d'abord un de ses membres, Alexandre Ghambrier, en qualité de commissaire à la Ghaux-de-Fonds, pensant qu'il suffirait de sa présence pour imposer à la population. Gelui-ci, arrivé le samedi matin, se rendit aussitôt au Cercle des royalistes, à Thôtel de ville, pour conférer avec les fidèles. S'approchaht de la fenêtre pour regarder la foule qui couvrait entièrement la place, il se tourna vers ses amis et leur dit avec le ton du mépris : Combien croyez^ voua qu'il y ait de Neuchâtelois dans toute cette foule ?... Quelques instants après, le comité s'assurait de sa personne en le faisant enfermer et garder dans une chambre de l'hôtel de la Fleur-de-Lys.

Le Conseil d'Etat ne borna par là ses mesures. Il tenta une démarche auprès des membres des conseils de la bour^ geoisie de Valangin afin qu'ils fissent un appel aux fidèles pour soutenir le gouvernement, comme cela avait en lieu en 1831. Il en agit de même à Tégard de la bourgeoisie de Neuchàtel. Ces deux corporations répondirent qu'elles ne pouvaient rien faire. De la part du Conseil général de Neuchàtel, une telle conduite était assez singulière. Après avoir fait les bravaches depuis 1831, traité de lâche le colonel Maillardoz, parce qu'il avait capitulé devant vingtcinq mille hommes, il était difficile aux meneurs tels que le colonel Meuron, lui qui voulait s'ensevelir sous les murs de la ville, de se soumettre sans résistance aux événe-

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ments. Cependant le Conseil adopta unanimement l'avis de Breguet qui en fit la proposition en protestant de son amour pour le roi. L'échec du gouvernement devait être encore plus complet. I! avait envoyé des agents dans tout le Vignoble pour s'informer si Ton s'armerait pour le soutenir. La réponse fut partout négative. ARochefort, ce fut Henri DuPasquier qui tenla la démarche, le 29 au soir. Ayant demandé si les jeunes gens soutiendraient le gouvernement, il obtint un refus ; il posa alors la question inverse: Marcheront-ils contre le gouvernement? — Tous! lui fut-il répondu.

Le gouvernement acquérait ainsi la preuve que qon- ^eulement ses appuis extérieur n existaient plus, mais que le peuple entier se tournait contre lui. Il conservait cependant un dernier espoir : supposant que les autorités fédérales, sous Tinfluence de la crainte d'une note de la Prusse, interviendraient pour rétablir l'autorité du roi si gravement compromise par la révolution maîtresse au Locle et à la Ghaux-de-Fonds, il envoya à Berne Frédéric Chambrier, ancien maire de la Chaux-de-Fonds, réclamer du Vorort lassistance fédérale.

Mais les temps étaient bien changés. La diplomatie était en déroute, le Directoire fédéral comptait dans son sein des hommes tels que Ochsenbein, Stœmpfli, le docteur Schneider, Stockmar, qui avaient toutes sortes de raisons pour ne pas aimer le gouvernement de Neuchâtel et qui n'étaient pas gens à se laisser intimider par les menaces de l'étranger, comme iU en avaient fourni la preuve lors de la guerre du Sonderbund. Le Directoire répondit à Chambrier qu'il enverrait à NeuchâteL des commissaires, mais en sous-entendant que ceux-ci, reconnaîtraient le gouvernement debout lors de leur arrivée.

Il n'est guère possible de supposer que le gouvernement ait pu un instant s'attendre à un secours efiectif du Directoire fédéral ; son intention était probablement de mettre la Confédération dans ses torts, afin de faire valoir à

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roccasioD sa démarche et le refus qu'il aurait éprouvé. Quoi qu'il en soit, je n'ai jamais compris qu'un homme aussi orgueilleuxqueChambrier ait pu se résoudre à aller implorer du secours auprès d'adversaires politiques qui avaient été nargués pendant si longtemps et s'exposer ainsi à un insuccès d'autant plus humiliant que le gouvernement de Neuchâtel l'avait trop bien mérité.

Pendant la journée du mardi 29 et pendant la nuit qui suivit, la révolution devint un fait accompli dans les deux grandes localités des Montagnes et dans tout le VaUde- Travers. Le Val-de-Ruz et le Vignoble n'avaient pas encore osé se mettre en révolte ouverte; ils attendaient.

Notre position au Val -de -Travers n'était pas trèsrassurante. Si le bataillon de mercenaires ,du gouvernement nous eût attaqués, il aurait pris sans peine tous les villages les uns après les autres. Ce ne sont pas les quelques cents cartouches que nous avions fabriquées à la hâte qui y auraient mis grand obstacle. Nous nous étions empressés de saisir toute la poudre qui se trouvait chez les débitants, et* nous en avions fait demander quelques quintaux à Sainte-Croix, après nous être emparés des armes et des munitions que le gouvernement avait placées à Gouvet sous la garde des royalistes. Enfin, les gens de Môtiers avaient mis la main sur les correspondances apportées par le courrier de Neuchâtel, afin de nous rendre compte si possibje des mesures prises par le gouvernement. Malgré tout, nous nous sentions exposés, en raison de notre éioignement du centre du mouvement, qui était à la Chaux-de-Fonds, et dont Courvoisier avait pris la direction. Il est vrai que pendant toute la nuit nous fûmes informés de ce qui s'y passait au moyen d'estafettes qui arrivaient fréquemment. Nous apprîmes que la réunion des délégués devait avoir lieu malgré les événements, mais qu'elle se tiendrait à dix heures du matin au lieu de deux heuresderaprès-midi. Les différentes missives que nous recevions étaient très-contradictoires, suivant

qu'elles avaient pour but de monter les esprits ou de prendre des mesures de prudence. Ainsi, une estafette nous annonçait que tout était en armes dans les Montagnes, que la Gbaux-de-Fonds avait à elle seule deux mille hommes sous les armes, et en outre à la Gibourg mille hommes muais de deux pièces de canon, prêts à porter secours. Une heure plus tard, une autre dépèdie ne contenait plus de renseignements, mais donnait des^ ordres; elle nous chargeait d'envoyer un fort détachement dès le l^"" mars au matin pour désarmer laGôte-aux-Fées^ les Bayards et les Verrières, et un autre détachement à Brot-Dessus pour observer la vallée des Ponts et au besoin coopérer au désarmement de la contrée avec Taide de la troupe qui viendrait de la Ghaux-de*Fonds et du Locle. Cette dépèche nous recommandait de nous bien garder chez nous et nous ordonnait d'envoyer le reste de nos forces pour observer le passage de la Glusette afin de n'être pas surpris par une attaque venant de Neuch&tel et afin de nous joindre ensuite à la colonne qui descendrait de la montagne pour s'emparer du siège du gouvernement.

Ges missives avaient évidemment deux origines différentes; successivement communiquées & tous les hommes, sous les armes, elles pouvaient avoir de fâcheux efifots et les jeter dans une grande inquiétude, Tune annonçant les forces considérables dont disposait la Ghaux*de«Fonds, l'autre demandant notre coopération pour désarmer les Ponts et la Sagne, localités placées sous Taction immédiate des trois mille hommes de la Gbaux-de-Fonds et de la Gibourg. Il était à supposer que ce chiffre avait été exagéré dans le but de nous encourager. Heureusement pour nous, le nombre de ceux qui, comme moi^ donnèrent de l'importance à ces oontradictions était petit, et la masse subissant l'entratnement ne remarqua que les côtés avantageux. On comprit la nécessité d'exécuter les ordres qui nou& étaient parvenus, et je fus chargé d'aller organiser à

Fleurîer et h Buttes les détachements nécessaires. Vers deux heures du matin, je me rendis à pied A Fleurier, par un temps épouvantable auquel on ne faisait guère attention dans ce moment. Je convins avec Balsiger, qui commandait le poste, qu'une cinquantaine d'hommes partiraient de Fleurier dès le matin, se renforceraient à Buttes d'une centaine de patriotes, iraient succes^vement désarmer la Côte-aux-Fées, les Verrières et les Bayards, et rentreraient le même soir dans leurs villages respectifis. Le reste des hommes de Buttes et Fleurier devait se préparer à marcher sur Neuchâtel, en laissant les moins solides pour la garde locale et en se grossissant en route des habitants de Môtiers, Couvet et Travers. Cette troupe devait toutefois attendre les ordres ultérieurs de la Montagne avant de se mettre en marche. Quant au détachement pour observer la vallée des Ponts, nous eûmes d'autant plus de raison de ne pas nous en inquiéter, que les prétendus trois mille défenseurs de la Chaux-de- Fonds ne s'en préoccupaient pas le moins du monde.

En résumé, voici quelle était la situation dans la nuit du 29 février au l**" mars. La Chaux-de-Fonds avait à sa disposition une force imposante, quoique de beaucoup moins considérable que ce qu'on nous avait annoncé. Au Val-de- 3aint-Imier,AmiGirardorganisaitundétacbementdeNeuchfttelois et autres qui devaient rejoindre la Ghaux-de- Fonds, mais dont l'effectif était bien éloigné de comprendre mille hommes. La troupe que leLocle avait sur pied était nécessaire pour contenir les royalistes de la localité. Le Val-de-Travers disposait de six à sept cents hommes, qui allaient être répartis sur le haut et sur le bas du vallon. Au Vignoble, aucune levée, mais des dispositions à appuyer tout mouvement.

De son côté, le gouvernement n'était pas en mesure de résister à une attaque, non point par l'absence de forces, mais parce qu'il était complètement démoralisé. La troupe soldée composait toute sa ressource, les bourgeoisies et le Vignoble ayant refusé de lui prêter aucune assistance.

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Cette troupe était commandée par un certain major ou colonel Juïiod, qui fut avec beaucoup de raison jugé incapable dans les circonstances présentes ; on offrit son poste au colonel Meuron, qui reftisa. Alexandre Pourtalès-Saladin prit alors le commandement des mercenaires.

Au Conseil d'Etat, Perregaux fut le seul qui montrât un peu de courage. Il fit la proposition de marcher sur le Locle, qui serait bientôt repris grâce à l'aide des royalistes, et de là se diriger sur la Cbanx-de-Fonds pour la canonner jusqu'à ce qu'elle àe soumît.

Certes Perregaux n'était pas mon homme : c'était un aristocrate despote qui avait assez gravement tourmenté le3 habitants du Val-de- Travers pour que personne ne lui voulût du bien; mais il faut convenir que son plan était excellent et qu'il est peu probable que les révolutionnaires du Locle, de la Chaux-de-Fonds et même du Val de Saint-Imier eussent opposé une grande résistance à une attaque vigoureuse. La difficulté n'était pas ià, mais bien dans les suites, car toute 1^ Suisse était indignée de la conduite que Neuchâtel avait tenue pendant la guerre du Sonderbund, et de toutes parts on serait accouru au secours des patriotes vaincus. Dans l'état de désarroi oîi la diplomatie venait d'être jetée, dans ce moment où partout des révolutions surgissaient ou allaient surgir, les gouvernements cantonaux auraient vainement mis obstacle au départ de leurs ressortissants. C'est ce que le gouvernement comprit, lorsqu'au lieu de se défendre il ordonna le licenciement de la troupe soldée. Cette conduite, qui a épargné bien des malheurs, a rendu notre révolution franche de tous secours étrangers au canton, vierge de tout excès. Quelle qu'ait été l'intention du gouvernement, sachons-lui gré d'avoir évité Tefifusion du sang et prévenu des actes de représailles.

La troupe soldée resta cependant de piquet jusque vers quatre heures du matin. Pourtalès la licencia alors sans antre forme en disant aux hommes qu'ils pouvaient aller

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où ils voudraient. — Devons-nous prendre nos effets ? demandèrent ceux-ci. — Prenez encore la caserne si vous pouvez, leur répondit-il.

Pendant quatramois ces mercenaires s'étaient promenés dans le Vignoble pour épouvanter la population. Ils avaient coûté à TEtat environ 100,000 fr., et lejom* où ils auraient pu être de quelque utilité, ils sont purement et simplement congédiés. Cependant, il y eut un officier qui ne voulut pas accepter ce rôle ridicule, et brisa son épée. Cet officier, c'était Philippin, auquel son acte a attiré des reproches de la part des deux partis. Il ne faut cependant y voir que le sentiment que doit éprouver tout soldat lorsqu'on fait commettre à la troupe dont il fait partie un acte de lâcheté. Je parle ici au point de vue militaire, car j'ai dit comment ce licenciement était justifié et nécessaire.

Le gouvernement envoya alors Favarger à Berlin, pour informer la cour de ce qui se passait à Neuchâtel. Il y avait pour cela un motif bien puissant. Favarger, comme tous les transfuges, rachetait son passé par un zèle excessif pour la royauté. Pendant dix-sept ans il avait été Tinsulteur du parti libéral soit comme avocat général lorsque des procès politiques se plaidaient au souverain tribunal, soit comme rédacteur du Constitutionnel et du Bulletin. De tous les hommes politiques du parti royaliste, c'était l'individu le plus profondément détesté. Si les patriotes l'eussent trouvé à Neuchâtel, il eût été bien difficile de le soustraire à leur vindicte. Avant son départ, Favarger chargea son secrétaire, Gh. Colomb, de brûler tous les papiers compromettants. Ce dernier a raconté plus tard l'anxiété qu'il avait eue pendant toute cette journée du l^^mars; le feu ne dévorait pas assez promptement à son gré les pièces qu'il y jetait, et il craignait à chaque instant l'arrivée des patriotes avant que son œuvre de destruction tût achevée.

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Le Conseil d'Etat, informé de la réponse faite à Chambrier par lo Directoire fédéral, répandit aussitôt partout la fausse nouvelle de son abdication, afin de retarder par 4;ette feinte le mouvement révolutionnaire et de se trouver encore debout au moment de l'arrivée des commissaires. Il envoya même des émissaires à la rencontre de la colonne que Ton attendait de la Ghaux-de-Fonds pour rengager à rebrousser chemin attendu que tout était fini, puisque le gouvernement s'était retiré. Cette i-use n eut pas de sucdès.

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