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CHAPITRE XCVII

Le Im* mars à la Ghaiix-de-Foiids.

Cependant la position ne poavait pa$( se prolonger. La révolution était accomplie aux Montagnes et au Val-de- Travers, et à l'état latent dans le Val-de-Ruz et le Vignoble, tandis que le gouvernement était impuissant à Nenchàtel. Si les chefs du mouvemenL Courvoisier surtout, eiissent eu un peu Tintelligence de la situation, ils auraient fait immédiatement marcher les patriotes du Valde-Travers et les troupes dont ils disposaient sur Neu- <;hàtel ; mais ils restaient les bras croisés, comme si la crise allait se débrouiller d'elle-même.

L'arrivée d'Ami Girard avec la colonne d'auxiliaires du Val*de-Salnt-Imier mit heureusement fin à cet état. Girard n'était certes pas un homme d'une haute capacité politique; maison cette occasion, guidé peut-être plus par son instinct que par le raisonnement, il insista avec la violence qui le caractérisait pour qu'on ne restât pas ainsi indéfiniment dans l'expectative en laissant debout un gouvernement auquel il suffisait de toucher pour le faire tomber. Les gens de la Ghaux-de-Fonds étaient depuis vingt^quatre heures sous les armes, en état de révolution, sans se préoccuper d'abattre définitivement une autorité qu un rien, comme l'arrivée des commissaires fédéraux ou un revirement politique à Paris, pouvait remettre sur pied, n est beaucoup trop dans leur caractère de se figurer que lorsque tout leur parait bien chez eux, cela doit suffire. Âmi Girard avait bien mieux le

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sentiment de la situation, et s'il rendait un grand service en venant apporter à la révolution neuchâteloise le concours de son courage personnel, de ses connaissances militaires et celui de quelques cents patriotes du Val-de- Saint-Imier, il en rendait un bien plus signalé encore en insistant sur la nécessité de partir pour Neucbâtel et en ' menaçant de retourner sur-le-champ à Saint-Imier avec ses hommes si on persistait à rester immobiles à la Chauxde-Fonds. Sous cette pression, la colonne qui devait aller prendre possession du château de Neuchâtel, forte d'environ mille hommes, se mit enfin en marche vers huit heures du matin.

A cette époque où il n existait ni chemins de fer ni télégraphes en Suisse, le Directoire fédéral, qui était alors le gouvernement bernois, ne pouvait connaître le mouvement qui venait de s'opérer de la Chaux-de-Fonds sur Neuchâtel. Il avait donné audience au délégué du gouvernement de Neuchâtel et promis l'envoi de commissaires fédéraux, mais il espérait bien que ceux-ci n'auraient plus à traiter avec le gouvernement du roi de Prusse. Cependant, si rétablissement d'un autre gouvernement tardait trop, il pouvait arriver qu'il fallût soutenir celui dont on désirait la chute. On disait généralement à Berne que le mouvement révolutionnaire de la Montagne tendait à se concentrer aux lieux où il avait pris naissance, ce qui était excessivement compromettant. Le docteur Schneider, qui avait des relations de famille à la Ghaux-de-Fonds, était de vieille date en rapport avec Bille qui habitait Berne où il remplissait des fonctions à la Chancellerie d Etat depuis sa sortie de prison. Bille était à son lit de mort, mais encore assez vigoureux d'esprit pour comprendre le danger de la situation. Il chargea vers le soir Aimé Humbert, qui habitait également Berne, de se rendre en hâte auprès de Courvoisier et de lai dire de descendre au plus vite à Neuchâtel s'il ne voulait pas tout perdre. Humbert se fit transporter de relais en relais

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par le Vai-de*Saint-Imier dans la nuit du l»* au 2 mars à la Chaux-de-Fonds, où le comité de l'hôtel de ville le dépêcha immédiatement sur Neuchâtel. Humbett était presque inconDU à la Chaux -de-Fonds, qu'il avait quittée depuis bien des années. Son intelligence remarquable frappa plusieurs des hommes à la tète du mouvement révolutionnaire : c'est ce qui en a fait plus tard un des membres les plus influents du gouvernement.

Au Yal-de-Travers, on était dans Tattente de ce qu'allait faire le gouvernement avec sa troupe soldée. Quant à moi, j'étais assez peu rassuré ; je savais ce que pouvaient valoir les fanfaronnades des plus déterminés lorsqu'ils se trouveraient en présence de soldats disciplinés et qu'ils entendraient siffler les balles à leurs oreilles. Je ne me dissimulais pas que six à huit cents hommes bien commandés auraient facilement raison des différents groupes armés répartis dans les villages du Val-de-Travers, du Lode, de la Chaux-de-Fonds et de la Gibourg, ceux-ci fussent-ils au nombre de deux ou trois mille. L'absence complète de nouvelles sur ce qui se passait à Neuchfttel était fort inquiétante ; enfin, vers quatre heures du matin, Fritz Lambelet nous apporta de Neuchâtel des assurances de nature à nous tranquilliser complètement II avait vu Junod, le commandant dé la garde soldée, en habit civil; la ville ne s'armait point et paraissait attendre passivement les événements. Dès ce moment seulement, je Ta voue en toute franchise, je n'eus plus d'arrière-pensée. Jusqu'alors j'avais été sous l'influence des événements de 1831.

L'assemblée des délégués de toutes les communes devait avoir lieu à la Ghaux-de-Fonds te l^^* mars, à dix heures du matin, pour s'occuper du côté politique de la révolution. Le comité de la Ghaux-de-Fonds avait envoyé chercher Piaget à Neuchâtel, avec une voiture. Gelui-ci hésitait sur ce qu'il devait faire, et ce fut Louis Humbert- Droz, le pharmacien, qui le décida à se laisser emmener. Depuis des mois, les quatre mmistraux postaient en per-

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manence un de leurs agents sur la place du Marché, où Piaget avait son habitation, pour observer ses démarches. A.U moment où il monta en voiture, Tagent se trouvait là. Il put informer ses édiles que la révolution avait un chef politique qui allait [Hrendre la direction du mouvement.

Piaget ne devait pas arriver à la Ghaux-de-Fonds sans encombre. Les gens des Hauts-Greneveys, presque tous royalistes, s'étaient spontanément armés et arrêtaient toutes les voitures qui se dirigeaient sur la Montagne. Ils firent descendre Piaget et renfermèrent dans une chambre d'hôtel, en compagnie de plusieurs autres personnes. Au milieu de la nuit, retentit le bruit d'une fusillade qui avait lieu dans le village même, puis tout à coup la porte s'ouvrit, et les voyageurs furent avertis qu'ils pouvaient ou plutôt qu'ils devaient continuer leur route, ce qu'ils firent avec empressement. Piaget n'a jamais su à qui il était redevable de sa délivrance. C'étaient des patriotes de dernier qui, ayant appris que les royalistes des Hauts-Geneveys retenaient des citoyens qui se rendaient à la réunion de la Ghaux-de-Fonds, s'étaient armés pour les délivrer. Ces braves gens ne se sont jamais prévalu de cet acte de dévouement et du véritable service qu'ils ont rendu à la cause de la république.

L'organisation des moyens de défense au Val-de-Travers avait presque fait oublier la délégation pour l'assemblée de la Ghaux-de-Fonds. Ge furent les députés de Buttes et de la Gôte-aux-Fées qui nous rappelèrent à notre devoir . Gh. Galame avait été désigné pour cet office ; mais au dernier moment il donna des prétextes assez futiles pour rester à Môtiers. Je me décidai à partir à sa place en accompagnant les délégués de Buttes et de la Gôte>aux-Fées, parmi lesquels se trouvait Auguste Leuba. U était six heures et demie du matin lorsque nous sortîmes de Môtiers ; mais les nombreuses haltes que nous faisions de village en village et l'obligation de tourner par le Val-de-Ruz, attendu que ta route par les Ponts ou la Sagne n'était pas sûre, ren-

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«daienl notre arrivée impossible à l'hfeure fixée. A Rochefort, Ja nécessité de rafratehir les chfevati'K et de réchauffer tes hommes nous obligea de nous arrêter un certain temps. Ne connaissant personne, nous fîmes appeler Benoît Renaud, député au Corps lépslatif, que nou's savions vaguement appartenir au parti libéral. Lorsque nous lui deman^ dames s'il né voulait pas user de son influence pour engager les jeunes gens du village à marcher surNeuchàtel, il alla consulter le greffier et revint au boUt d'un quart •d'heure de la part de celui-ci pont «avoir ce qu'on se proposait d'obtenir en faisant le mouvement. Cette stupide •question me rappela la première agitation de 1831, alorà •que Pfuel parcourait le canton pour connaître les vœux et qu'on se contentait de lui demander le droit de chasse ou plus de facilité pour faire la contrebande du bois. Devant rhô tel stationnaient une trentaine déjeunes gens attendant <les nouvelles. Je leur adressai quelques mots qui parurent produire quelque eflfet sur eux et je les engageai à se join- -dre à la colonne du Val-de-Travers dès qu'elle paraîtrait.

Nous apprîmes de sources différentes, dans ce Villagjé, que le Conseil d'Etat avait abdiqué, et de toutes les voi- 4iures que nous rencontrâmes jusqu'aux Hauts-Geneveys nous reçûmes la même nouvelle. Là, nous fûmes complètement convaincus de l'impuissance dû gouvernement h se •défendre, car nous trouvâmes un groupe de jeunes gens de la Sagne qui avaient fait partie de la garde soldée licenciée -et s'en retournaient chez eux fort mécontents du gouvernement, contre lequel ils tempêtaient à leur aise. Ils parlaient même de marcher sur Neuchàtel avec les gens de la <îhaux-de-Fonds s'ils les rencontraient. Je profitai de l'occa- *casion pour les encourager dans ces dispositions ; quelquesuns se mirent h crier Vive la république! mais aucun d'eux ne se joignit à la colonne qui passa un quart d'heure après.

Lorsque je vis que les républicains de la Chaux'-de- Fonds marchaient sur Neuchàtel sans que ceux du Valde-Travers en fussent informés, j'eus un vif mouvement

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d'indignatioa que je manifestai hautement à Fritz Gourvoisier. J'attribuais leur descente précipitée, dont je ne connaissais pas alors le motif, à la gloriole d'avoir fait à eux seuls la révolution, et j'étais surtout froissé qu on nous eût donné de la Chaux-de-Fonds Tordre d'employer nosforces au désarmement des Verrières et de la Côte-aux- Fées, tandis que les gens de la Chaux-de-Fonds marchaient sur Neuchàtel sans s'occuper de désarmer la Sagne et les Ponts.

Lorsque nous arrivâmes à la Chaux-de-Fonds, rassemblée à laquelle nous nous rendions était levée depuis longtemps et le gouvernement provisoire en route pour prendre possession de son si^e à Neuchàtel. Toute la population stationnait dans les rues; un grand nombre de personnes portaient des armes, ce qui me surprit beaucoup; il me semblait que la colonne aurait dû être grossie de tout ce qui était capable de marcher.

Ce ne fut pas une petite affaire que cette réunion de délégués qui avait la mission de composer un gouvernement provisoire. Piaget avait été unanimement désigné comme président et avait accepté; Louis-Edouard Montandon s'était plutôt offert qu'il n'avait été désigné ; George Dubois n'avait pas fait trop de compliments; mais après cela personne n en voulait; chacun trouvait un prétexte : celui-ci son âge, celui-là son incapacité, cet autre sa sanlé^ tous leurs affaires commerciales. C'est que dans ce moment chacun ignorait quelle serait Tissue de la révolution; la colonne républicaine n'avait pas encore pris le cbàteau, et ce fait même fût-il accompli, il pouvait y avoir des retours de fortune. Combien qui aujourd'hui envient la position de conseiller d'Etat, auraient à ce moment-là trouvé un X)rétexte pour ne pas se compromettre I Les propositions se succédaient sans autre résultat que des refus. L'embarras était grand et le moment devenait critique; on allait faire la même sottise qu'en 1831, s emparer du château et ne savoir qu'en faire. Piaget le fit comprendre à Tassem-

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l)Iée en disant que si personne ne voulait accepter, il ne fallait pas laisser se compromettre ceux qui marchaient sur Neuchâtel, mais plutôt les faire rétrograder et prier le gouvernement du roi de bien vouloir rester au poste qu'il occupait.

Cette sortie eut son effet, et le gouvernement provisoire fut enfin composé. Aux trois que j'ai nommés on adjoignit Sandoz-Morthier, Brandt-Slauffer, Erhard-Borel, Henri Orandjean, Auguste Leuba et Jeanrenaud-Besson, ce dernier lorsqu'il serait revenu de Naples, d'où les événements le rappelleraient certainement.

En ce moment, Piaget était tellement Thomme de la situation, qu'on obéissait avec soumission à Ions ses ordres. Il exigea que Brandt-StaufTer fît partie du gouvernement, quoiqu'il fût très-impopulaire à la Ghaux-de- Fonds, dans le but de donner du relief à la révolution, en plaçant à sa tète des hommes ayant de gro^^ses fortunes. Le gouvernement provisoire avait la faculté de s'adjoindre d'autres membres dont on avait fait une liste.

Auguste Leuba, qui était avec moi, n'avait pu descendre avec ses coUègaes. A notre arrivée, il fut assailli de sollicitations pour qu'il acceptât sa nomination, mais il refusait obstinément. Nous étions arrivés à quatre heures du soin et depuis trente-six heures nous n'avions ni mangé ni dormi; la fièvre nous avait soutenus. Nous nous restaurions lorsqu'un particulier vint demander M. Auguste Leuba et lui annonça qu'il avait de par le comité ordre de le conduire à Neuchàtei de gré ou de force. Leuba se dévoua et se laissa emmener sans trop de difficulté. Comme il ne voulait pas partir sans moi, il en fit l'observation à l'agent du comité, qui, en entendant mon nom, m'annonça qu'une voiture était également préparée pour moi, et que je pourrais partir aussitôt que je le désirerais.

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