‹ Mémoires politiquesChapitre 94 sur 106 · CHAPITRE XCVm · texte numérisé non relu

CHAPITRE XCVm

Occupation du diâlaaa. et installation dn gouvememeni proyisoire. .

Fritz Gourvoisier avait oonduit sa colonne sans obs- Ucle Aux.Hauts-Geneveys il rencontra deux émissairescl,u Rouvernement, Adolphe Jeanrenaud et Perret fils, ban* quier, qui cherchèrent à le persuader que tout déploiement de (orces était inutile, puisque le Conseil d'Etat avait abdiqué. Courvoisier ne se laissa pas détourner de son but par leurs insinuations. L'eût-il voulu, du reste, qu'Ami Girard l'en aurait bien empoché. A Malvilliers^des hommesde la troupe soldée licenciée le matin, cachés dans le bois, lâchèrent quelques coups de fusil qui.n'eurent aucun eflfet. A Valangin, Girard s'empara des deux pièces de canon pourvues de munitions et de harnais dont le gouvernement avait fait caidea,u à la bourgeoisie, et la colonne les amena avec elle à NeucbâteL

A leur arrivée dans la villa» les patriotes furent reçu& par les viya^tiS du petit nombre de libéraux qui y résidaient et prirent possession du ch&teau qui était vide. Un poste y fut organisé, puis le reste de U trofupe alla tranqutUem^nt, sans tumulte et .sans cris d'aucune espèce, se loger citiez, les bourgeois. Quelques heures aprèss les membres, du gouvernement prenaient poissession du cb&teau et entraient en fonctions. Lq père Landry* qui était en môme temps concierge du bâtiment et huissier du Conseil d'Etat^ les reçut sans aucun étonnemen|;, en leur disant : Ah ! c'est vous qui venezy messieurs ; si vous voulez tetiir conseily,

Digiti

je vais préparer la table. Si voua avez besoin de moi^ donnez un coup de sonnette^ et je suis à votre service!

Lorsque j'arrivai à Neuch&tel, vers neuf heures dasoirt personne ne ae serait figuré qu'une révolution aussi complète venait de s'opérer. C'est qu'elle était bien mûre et que même ceux qu elle froissait s'y attendaient et n'avaient pas fait le moindre effort pour s'y opposer. Chacun était tellement convaincu que cet événement était inévitable que c'est à peine si on en parlait. Les patriotes qui avaient accompli cet acte, debout depuis quarante-huit heures, se retiraient et se reposaient tranquillement comme on le fait après une journée bien remplie. Les bourgeois les recevaient convenablement, et ceux mêmes qui naguère les menaçaient de les retourner avec des échalas leur préparaient des billets de logement. Etait-ce le résultat de la stupeur, de l'étonnement ou de la crainte? Je ne le sais ; c'étaient peut-être ces diverses causes réunies.

Je me rendis au château dès que je me fus procuré un logement. Tout y était parfaitement tranquille. Je fus introduit par George Dubois, que je ne connaissais pas alors. Le gouvernement provisoire travaillait avec activité. Piaget rédigeait une lettre au Conseil d'Etat pour le requérir de donner sa démission, ou son abdication, comme l'on disait alors. Erhard Borel écrivait une pièce pour réclamer du trésorier Chaliandes la remise de ses comptes et le solde de la caisse. Sandoz-Morthier et Leuba recollaient les pièces terminées, Dubois se mit à rédiger une proclamation au peuple pour annoncer le changement de régime. Brandt soufBait comme s'il venait d'accomplir Tascension du Mont-blanc.

Jusqu'alors, j'avais craint le renouvellement des farces de 1831 ; mais lorsque je vis ces hommes à Tœuvre, je pus me convaincre que le parti royaliste n'avait pas le monopole des capacités gouvernementales, comme je le pensais avec beaucoup d'autres, et cela me donna une grande confiance pour l'avenir.

Digiti

Pendant que la colonne de la Ghaux-de-Fonds entrait à Neuchâtel et que le gouvernement provisoire s'installait, les citoyens du Val-de-Travers ignoraient tout ce qui se passait. Fritz Gourvoisier les avait complètement oubliés. Un peu pour obéir aux ordres quils avaient reçus la veille, et beaucoup par sentiment de ce qu'il y avait à faire, ils se formèrent en colonne sous le commandement de l'offtcier Peseux pour marcher contre Neuchâtel et allèrent bivouaquer à Rochefort, où ils arrivèrent dans la soirée du 1«»" mars. Des éclaireurs furent envoyés dans toutes les directions pour reconnaître la situation. Pendant la nuit, les patriotes apprirent que le château était occupé par la colonne des Montagnes et que le Vignoble n'avait pas encore bougé mais qu'il était favorable au mouvement. Au point du jour, la colonne du Val-de-Travers se mit en marche. Elle entra à Neuchâtel à sept heures du matin, au moment même où une salve d'artillerie tirée de la terrasse du château saluait l'avènement de la république.

Dès le matin, le calme que j'avais observé la veille avait fait place à une grande animation « accrue encore par l'arrivée successive de troupes de patriotes venues de différents côtés. La ville se remplissait d'habitants de tout le canton, mais surtout du Vignoble et du Val-de-Ruz, et en voyant tous ces visages rayonnants, on pouvait être certain qu'ils ne venaient pas en ennemis de la révolution ; c'étaient partout des groupes de gens s'embrassant et se félicitant; des larmes de joie s'échappaient de tous les yeux et on sentait qu'on pouvait avoir confiance en l'avenir. Ça a été le plus beau jour de ma vie.

Âiyourd'hui que nous sommes si éloignés du plus grand changement politique qu'ait jamais subi le peuple neuchâtelois, on ne peut se figurer les obstacles que les patriotes ont eus à vaincre pour organiser un état de choses régulier. Il a fallu former un gouvernement de toutes pièces. L'ancienne organisation ne pouvait subsis-

ter dans la moindre de ses parties ; tout ce qui était fonctionnaire ou employé public avait été pris dans les rangs des royalist-es les plus ardents ; tous étaient en outre liés par des serments qui en faisaient des fonctionnaires du roi et non du pays. Depuis le dernier des gendarmes jusqu'au président du Conseil d'Elat, chacun pensait que violer le serment de fidélité au roi en rendant un service à la république ou simplement à Tordre public était le plus grand crime qui pût être commis. Qrâceàcet état, le gouvernement provisoire se trouvait le matin du 2 mars, après son installation, la seule autorité du pays ; tout le reste avait disparu «vec le Conseil d'Etat, et la hiérarchie administrative et judiciaire refusait de fonctionner. Une circonstance qui aggravait encore la situation, c'est que les hommes connus pour leurs opinions libérales avaient été systématiquement écartés des affaires publiques et que dans bien des parties de Tadministration, dans Tordre judiciaire surtout, un magistrat ne peut pas s'improviser. Cependant il fallait pourvoir sans délai au maintien de Tordre dans le pays sous peine de voir la révolution n'aboutir qu'à compromettre ses auteurs.

Je tiens à honneur d'avoir été l'un des premiers, sinon le premier fonctionnaire relevant du gouvernement provisoire et de la république. Je m'étais mis à sa disposition, et dans Taprès-midi du 2 mars Piaget m'annonça que j'avais été nommé commissaire pour représenter le gouvernement dans toute la partie du canton qui s'étend de Rochefort par le Val-de-Travers aux Verrières et à la Côte-aux-Fées. J'étais chargé d'organiser dans chaque commune un comité administratif provisoire qui devait former toute l'administration de police et de justice locale. C'est au moyen de ces comités locaux et des commissaires qui les reliaient entre eux que le gouvernement provisoire réussit à maintenir Tordre dans le pays et à se créer des agents actifs.

Page 1