‹ Mémoires politiquesChapitre 96 sur 106 · CHAPITRE G · texte numérisé non relu

CHAPITRE G

Election d'une Gonstitnante. — Rérolntion boorgeoisiale.

La révolation a était faite au nom des principes démocratiques. Pendant les premiers moments, le gouvernement provisoire avait dû se saisir de la dictature ; mais cet état ne pouvait se prolonger indéfiniment Le gouvernement, qui le sentait bien, avait hâte de sortir de cette situation qui n'était ni légale ni régulière. Le 6 mars, Piaget disait : Si dans deux mois nous ne sommes pas sortis du provisoire^ nous sommes perdus. La réaction roya— liste qui s'était manifestée le 10 et le 11 mars avait retardé de plusieurs jours la convocation des collèges électoraux pour la nomination d'un Conseil constituant. Elle* fut publiée dans tout le canton le lundi 13 mars; les collèges électoraux devaient se réunir le vendredi 17 mars. Le mode d'élection était calqué sur celui qui avait été proclamé par Pfuel lui-même en 1831 et qui avait servi dès lors. On y apporta seulement quelques modifications peu importantes, qui n'ont eu aucun effet sur le résultat final, mais qu'il est cependant bon défaire remarquer. Le droit électoral était étendu de 22 à 20 ans ; les Neuchâtelois babi tant hors du canton avaient le droit de vote en y prenant part dans leur commune d'origine ; quelques circonscriptions étaient modifiées : les Planchettes étaient détachées de la Gbaux-de-Fonds et les Eplatures du Locle pour former un collège ayant deux députés à nommer ; Brot était détaché de Montmollin et Noiraigue de Travers, et formaient un nouveau collège nommant un député.

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Ces Ghaogements étaient une extension du vrai prinoipe de liberté, et un seul a provoqué des critiques, c'est Tadmission au droit électoral des Neuchàtelois domiciliés à rétranger. Ces critiques auraient eu de la valeur s'il se fût agi de la nomination d'un Glrand Conseil, autorité temporaire faisant des lois toujours révocables; elles étaient sans foitce dans la situation où nous nous trouvions ; rien en effet n'était plus de nature à sauver le principe de la nationalité neuchâteloise que d'admettre les Neuchàtelois seuls, mais tous les Neuchàtelois, à ex> primer leur volonté dans l'acte par lequel ils se constituaient en république indépendante. Ceux qui habitaient hors du canton pouvaient n'avoir qu'un intérêt très-médiocre ou même nul aux lois civiles ou administratives ; mais il n'en était pas de même à l'égard de la Constitution politique de leur patrie. Il était donc juste en principe en même temps qu'utile en politique de leur accorder le droit électoral.

n est rare que les élections qui suivent une révolution ne soient pas faites dans le même sens. On n'était cependant pas sans inquiétude sur le résultat ; le parti royaliste était plutôt étonné qu'abattu, et le sachant si bien discipliné on craignait qu'il n'arrivât en masse au scrutin et n'obttnt dans la Constituante une minorité qui pouvait mettre bien des entraves à la constitution de la république.

Ce fut en effet une grande faute de la part des chefs royalistes que l'ordre de s'abstenir qu'ils donnèrent à tout le parti, sous prétexte qu'ils étaient liés au roi par un serment Ils ne voulurent pr^idre aucune part, ni directe ni indirecte aux travaux de la Constituante, parce que c'aurait été admettre que les Neuchàtelois avaient le droit de se con* stituer eux-mêmes. En ces matières, quand un peuple a le pouvoir de se constituer, il en a le droit, car quel est le droit politique qui n'ait pas la force pour origine, celui des rois plus que tout autre? Indépendamment de la question du

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serment, le parti royatiste croyait à Tincapacité absolue des républicains et pensait que, privés de toute opposition^ ils se laisseraient aller à des utopies qui amèneraient bientôt leur chute. Les patriciens de Berne, qui avaient commis la même faute en 1830 et s'en étaient bien repentis ensuite, engagèrent vivement les royalistes neuchàtelois à ne pas les imiter; ils leur envoyèrent dans ce but des courriers la veille même de Télection, mais rien n'y fit, et le résultat du scrutin fut ce qu'on peut penser : à Texception d'un seul, tous les députés étaient républicains.

Ces élections offraient cependant quelques particularités qui méritent d'être rappelées. A Neuchâtel, 127 électeurs se présentèrent au scrutin : c'était tout ce que la ville possédait de républicains neuchàtelois. Les anciennes autorités de la bourgeoisie étaient encore debout, et elles comptaient si bien sur un retour politique, qu'elles envoyèrent leurs sautiers à la porte de l'église pour prendre note de tous les électeurs qui se présenteraient, sans doute pour leur faire sentir plus tard le poids de leur ressentiment

La Sagne s'abstint en masse. Les républicains fort clairsemés de ce village se présentèrent seuls au scrutin, et comme ils auraient eu quelque scrupule de nommer des républicains pour représenter la Sagne, ils firent choix de trois royalistes; ceux-ci refusèrent, et on dut procéder à de nouvelles élections. Mais cette localité, après avoir subi un désarmement et une occupation militaire de quelques jours, commençait à craindre de nouveaux embarras, et cette fois ce furent seulement quelques royalistes qui firent rélection. Pour s'assurer de l'acceptation de leurs députés, ils firent choix de trois républicains.

On était si peu rassuré sur le résultat des élections à la Ghaux-de-Fonds, que le gouvernement provisoire, qui avait déjà pu apprécier le mérite d'Aimé Humbert et qui tenait à le faire passer dans tous les cas à la Constituante, le fit porter simultanément dans deux collèges ; Humbert fut donc nommé à la Chaux-de-Fonds et à Métiers.

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Les hommes sous les armes au moment de la yotation formèrent un collège qui nomma un député ; cette disposition était anormale, mais on ne pouvait pas priver ces citoyens de leur droit de vote. Dans un cas pareil, on fait voter chaque soldat pour le collège électoral auquel il appartient et on joint son vote à ceux de ce collège; mais cela ne s'arrangeait guère avec le système de présentation des candidats, et on ne pouvait pas non plus faire trente* cinq ou quarante procès-verbaux pour des soldats appartenant à autant de collèges électoraux différents.

A part les députés de la Sagne qui avaient refusé leur nomination, un seul royaliste fut élu : c'était M. Henri d'Ivemois, ancien châtelain de Gorgier, nommé dans un collège composé de différents hameaux situés sur les montagnes de Travers. Ce député fut plus adroit que son parti : il n'accepta ni ne refusa sa nomination et s'abstint de paraître à l'Assemblée constituante jusqu'au moment où la patente de Berlin le lui permit. C'est le seul royaliste qui ait assisté aux débats de la Constitution de 1848.

Si cette unanimité républicaine facilitait énormément la confection de l'acte constitutionnel, elle pouvait d'un autre côté être un écueil, car si on allait trop loin on s'exposait à voir la Constitution rejetée, et c'aurait été une défaite dont le parti républicain se serait difficilement re levé. Cette faute ne fut pas commise.

Avant de parler des débats de l'Assemblée constituante, je dois dire quelques mots d'un autre événement qui précéda de peu de jours sa réunion.

La révolution avait eu-pour but le changement politique du canton ; elle ne voulait ni ne pouvait toucher aux institutions communales. Les communes s'étaient soumises de gré ou de force au nouveau régime politique, et personne ne songeait encore à la position qui leur serait faite dans; l'organisation de l'Etat et dans la Constitution nouvelle. Cependant certaines d'entre elles possédaient^ sous le nom de bourgeoisies, des droits politiques tels que celui de remontrance qui devaient forcément disparaître.

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pmpqu'ils devenaient sans application. La bourgeoisie de Valangin ne protestait pas ; celles de Boudry et du Lian- (jieron avaient adhéré à la révolution et se soumettaient de bonne grâce. Seule, celle de Neuchâtel manifestait son mauvais vouloir dans les rapports si fréquents qu'elle avait nécessairement avec le gouvernement provisoire*

L'administration de la bourgeoisie de Neuchâtel était sous l'influence de deux ardents royalistes : Tun, le colonel Meuron, travaillait pour en faire un appui de la royauté ; Tautre, Gallot, soutenait le principe monarchique pour conserver les droits de la bourgeoisie. C'étaient deux hommes de beaucoup de talent, et dès qu'ils eurent un ennemi commun à combattre, ils unirent leurs forces. Bs PQuyaient faire beaucoup de mal à la révolution, grâce surtout aux ressources financières considérables de la corporation dont ils disposaient. Aussi, lorsque les entraves sans cesse renouvelées de la bourgeoisie eurent fatigué le gouvernement provisoire, celui-ci résolut de faire opérer une révolution à Thôtel de ville, par les bourgeois euxmêmes. ]ja chose n'était pas dif&cile. L'administration n'était aimée que de quelques familles, habitant la ville et vivant autour des revenus de la bourgeoisie. Les quatre ministraux exerçaient une véritable souveraineté, avec un sans-gène incroyable ; à chaque instant ils intervenaient jusque dans les familles, et, sous forme de correction pa* ternelle, emprisonnaient les gens; ils étaient donc cordialement détestés. Les bourgeois citadins étaient d'autant plus disposés à hâter par une secousse la chute des conseils de la bourgeoisie, qu'ils ayaient en perspective la multitude des petites sinécures qui étaient l'apanage d'un nombre de familles très-restreint. Quant aux bourgeois habitant le reste du pays, c'était encore plus facile : il9 savaient que la corporation possédait des millions, et ils trouvaient injuste que les revenus de cette fortune profitassent exclusivement à quelques familles sans qu'euxmêmes pussent prétendre à aucune part. J'ai connu des centaines de bourgeois de Neuchâtel qui, chauds royalistes

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lorsqu'il s'agissait des affaires cantonales, devinrent d'ardents révolutionnaires lorsqu'il fut question de renverse les quatre ministraux et les conseils.

Dans de* pareilles conditions, le gouvernement provisoire n'avait pas à hésiter. Le prétexte était tout trouvé : les autorités de la bourgeoisie avaient toujours refusé d'adhérer au nouveau régime ; il fallait les contraindre ou les faire sauter. Une réunion des bourgeois fut convoquée pour le vendredi 24 mars dans la salle des concerts. Ils s'y rendirent en masse, adressèrent aux conseils assemblés leur réquisition d'adhésion en y joignant bon nombre d'autres griefis qu'il n'était pas difScile de trouver. Les conseils refusant, les bourgeois insistèrent. Plusieurs dé* marches avaient déjà été tentées lorsque le gouvernement provisoire intervint et obligea les conseils aussi bien que réassemblée des bourgeois à se retirer; puis il mit les bour* geois et les conseils sur le même pied en leur interdisant toute nouvelle réunion, se fondant en ce qui concernait ces derniers sur ce que n'ayant pas voulu adhérer au nouvel ordre de choses, sanctionné maintenant par les collèges électoraux, ils n'avaient pas droit à la protection d'une autorité qu'Us ne voulaient pas reconnaître. Comme il y avait des valeurs considérables à garantir, le gouvernement fit mettre les scellés sur tous les titres, sur la caisse et sur les archives ; cela fait, il invita les conseils à désigner quatre de leurs membres qui, avec quatre membres nommés par l'assemblée des bourgeois, devaient composer l'administration provisoire de la corporation. Les conseils toujours mus par cette idée que les libéraux seraient incapables de rien faire, se refusèrent à nommer leurs quatre délégués, en sorte que le gouvernement provisoire dut y pourvoir.

Jeanrenaud-Besson, qui venait d'arriver de Napleset que le gouvernement provisoire s'était acyoint, fût chargé de surveiller la remise par les anciens conseils à l'adminis** tration provisoire de tout ce qui appartenai t à la bourgeoisie.

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